Mohamed SNEIBA

J’ai suivi Bayern-Barça dans un quartier périphérique de Nouakchott

Photo : Sneiba Mohamed
Les supporters mauritaniens des deux clubs étaient nombreux derrière le petit écran(Crédit Photo : Mohamed Sneiba)

Je ne suis pas un féru du football, mais j’avais décidé de suivre la demi-finale entre le Barça de Lionel Messi et le Bayern Munich de Ribéry. Et puis, je voulais également que l’ambiance soit aussi celle d’un stade, pas celle d’une « chambre froide » où je serais assis, seul. C’est donc décidé, j’irai suivre le match dans un quartier populaire de Nouakchott, au 6ème exactement, pas loin du fameux Carrefour Yéro Sarr.

Une « maison Canal horizons », quelques férus de football rassemblés devant l’entrée, pronostiquant le résultat d’un match qui était réellement la finale avant l’heure… J’avais trouvé l’endroit idéal pour suivre ce match pas comme les autres. Avant même le coup d’envoi, le gérant de cette  salle se frottait les mains, se disant que la journée sera  bonne.

Dans l’une des chambre (il y en avait trois en plus du hall), j’ai pu compter quelque 50 personnes entassées les unes sur les autres. Cinquante  personnes qui payent chacune 100 UM (0,3 centimes d’euro) et dans quatre salles : cela fait une jolie recette journalière.

Au début du match, les commentaires fusantde partout, les cris et les applaudissements et les insultes adressées au pauvre arbitre par les supporters du Bayern ont failli me pousser à quitter cette salle de quatre mètres sur cinq, moi qui supporte mal les cris des enfants à la maison. Mais je me suis finalement dit que c’était cela que j’étais venu chercher : l’ambiance survoltée de la chambre-stade. Aux premières minutes du match, j’ai pu apprécier le déséquilibre entre les supporters du Bayern, plus nombreux, et ceux du Barça. Cela s’expliquait sans doute par la présence dans la salle d’un grand nombre de fans de l’autre club espagnol rival du Barça, le Real Madrid, et de sa vedette portugaise, Cristiano Ronaldo.

J’étais venu là non pas pour suivre le match en tant que tel mais pour vivre l’ambiance avec ceux qui sont réellement pro-Barça ou pro-Bayern. Voir et écouter ces empoignades entre supporters des quartiers périphériques de Nouakchott que même l’Allianz Arena de Munich où s’est déroulé le match aller ne connaîtra jamais. Les offensives bavaroises étaient saluées par des hourras qui ne cessaient que quand les catalans réussissaient à annihiler les velléités d’un Bayern qui savait parfaitement que tout se jouait sur ce match aller.

Pendant que les supporters des deux camps échangeaient encouragements et insultes (et oui, ça arrive dans une salle de spectacle-foot) quelqu’un a éteint par mégarde l’unique ampoule qui éclairait la petite salle, peu après le premier but du Bayern. Dans l’obscurité que ne brisait que légèrement la lumière de l’écran de télévision, quelqu’un cria : « Rallumez la lumière, il y a du tout dans cette salle, même les voleurs ! »

Alors, moi qui ne prêtais qu’une oreille amusée aux chaudes discussions sur les deux équipes, j’ai bien entendu cette phrase. J’ai alors dû forcer le passage pour sortir et retrouver l’air frais de la rue. Je n’avais pas envie de perdre mon smartphone, généreusement offert par RFI et Mondoblog lors de la formation à Dakar ! Une heure plus tard, alors que je roulais entre le Carrefour Nancy et la centrale thermique de Nouakchott, la radio me donna le score final de ce Bayern – Barça : 4 – 0 ! Pour dire vrai, ce résultat  loin d’être une surprise pour moi…


Mauritanie 1900 -1975 de Francis de Chassey en arabe

Pr Mohamed Bouleiba (crédit photo: Noorinfo)
Pr Mohamed Bouleiba (crédit photo: Noorinfo)

La maison d’édition Joussour vient de publier, la traduction en arabe par le professeur Mohamed Ould Bouleiba de « Mauritanie 1900 – 1975 » publié pour la première fois chez Anthropos en 1978 par Francis de Chassey. Le tirage de cette traduction a bénéficié du soutien de l’Ambassade de France en Mauritanie et de l’Université et de la communauté urbaine de Nouakchott.
La traduction de cet ouvrage, est à notre avis très utile pour le lecteur arabophone mauritanien, venant après la traduction de l’Emirat de l’Adrar de Pierre Bonte, publiée en 2012. Pierre Bonte est un anthropologue qui a consacré de longues études aux structures sociales et politiques héritées de la période précoloniale (émirale) et coloniale. Son travail sur l’émirat de l’Adrar se situe au confluent de l’anthropologie et de l’histoire et, tout en ayant une forme monographique, aborde la plupart des grandes questions intéressant la société bidhân, dans ses héritages et ses mutations présentes.
Francis de Chassey est un sociologue qui s’intéresse au système éducatif et à la formation des « élites » dans la Mauritanie durant la période coloniale et les deux décennies suivant l’indépendance. Son ouvrage dresse un tableau d’ensemble des travaux sociologiques, encore réduits il est vrai, en cette période de la colonisation et la période suivant immédiatement l’indépendance, et il porte un regard nouveau sur un pays qui n’était connu que par les travaux, eux aussi réduits, publiés durant la période coloniale.
L’enseignement qui, dans ce pays, est pratiqué de plus en plus prioritairement en arabe, y compris dans les universités, rend difficile l’accès des chercheurs nationaux à des travaux qui ont pourtant fortement concouru à l’élaboration des paradigmes sur lesquels s’appuient pour une part leurs propres recherches. De manière plus générale, les outils éditoriaux manquent encore en langue arabe qui leur facilite l’usage des concepts et des méthodes dans les disciplines des sciences sociales et humaines. Ce constat est à l’origine du projet de traduction d’ouvrages en français, portant sur la Mauritanie, qui favoriserait cette accessibilité linguistique et le développement des recherches nationales en ces domaines.
Notre souci est, grâce à ces traductions, de mettre à la disposition du chercheur et du lecteur de façon générale, la littérature scientifique concernant la Mauritanie écrite par les universitaires français. L’intérêt de la traduction de ces ouvrages réside donc d’abord dans la complétude des informations qu’elles sont susceptibles de fournir sur les recherches en sciences humaines et sociales aux chercheurs mauritaniens arabophones et aux étudiants intéressés par les recherches sur leur pays et soucieux de contribuer à son développement.
La première partie de ce second ouvrage dresse donc une sorte de sociologie historique de la colonisation française en Mauritanie, ses principes, ses effets et contre-effets sociaux (résistances, accommodations, transformations). La deuxième partie se propose de faire la sociologie de cette nouvelle société indépendante qui commençait à peine comme tant d’autres à l’époque, en analysant les contradictions qu’elle devait surmonter malgré l’impérialisme, notamment économique, qui continuait sous d’autres formes : le développement déséquilibré de son économie avec Miferma ; la construction d’un État indépendant avec l’évolution de son régime et son idéologie : la politique vitale de l’enseignement, ses résultats et ses difficultés ; les conflits sociaux enfin suscités par toutes ces questions, en particulier la violente division ethnique en 1966 parmi les scolarisés et les fonctionnaires à propos de l’enseignement obligatoire de l’arabe puis l’union de ces jeunes et des salariés contre l’impérialisme capitaliste étranger au sein du MND et des Kadihin, contribuant ainsi aux importantes réformes progressistes et indépendantistes des années 70.
Dans sa première partie, l’ouvrage procède à une analyse sévère et argumentée de la colonisation française proprement dite qui venait à peine de s’achever, de l’idéologie coloniale dans le cadre de l’impérialisme économique, politique et culturel occidental défini au sens technique et précis du terme. De ce point de vue, il annonce largement les études anglo-saxonnes postcoloniales en vogue plus de deux décennies plus tard. De Chassey notait que ces analyses n’avaient pas rencontré l’assentiment de la plupart des anciens administrateurs et officiers coloniaux encore nombreux et influents alors. De plus, l’auteur se référait explicitement à une méthode « marxiste » qui selon lui était et reste une des rares qui permette l’analyse globale d’une société dans toutes ses dimensions. Un certain nombre, confondant alors souvent marxisme et communisme, ont pu en conclure d’emblée, sans lecture critique précise, que cela disqualifiait a priori les analyses menées.
Le livre dans son ensemble est une analyse perspicace de l’évolution des structures sociales en Mauritanie, de l’impact de la colonisation sur les sociétés dites traditionnelles et du phénomène du sous-développement, vu ici comme un corollaire de la colonisation et de l’impérialisme.
Dans ce livre, De Chassey analyse les causes profondes du sous-développement des sociétés précapitalistes d’Afrique de l’Ouest qui étaient sous la domination de la colonisation française (la Mauritanie comme exemple). Une place « disproportionnée », selon l’expression de l’auteur est accordée à l’enseignement « envisagé comme instance de reproduction et ici éminemment de translation sociale ». Le lecteur trouvera dans ce livre une analyse détaillée de l’évolution du système de l’enseignement, depuis le début de la colonisation jusqu’à 1975 et des différentes politiques adoptées dans ce domaine par les colons et plus tard, par les dirigeants de l’Etat indépendant ou «l’Etat  néocolonial » selon l’expression de l’auteur.
Se référant à une documentation très riche, De Chassey expose la politique coloniale vis à vis de l’arabe et de l’enseignement traditionnel de façon générale, les efforts entrepris pour « canaliser » l’Islam, les politiques d’assimilation et d’association qui vont dans le même sens. C’est ce qu’il appelle l’impact idéologique de la colonisation qui aura à son tour un impact sur le fonctionnement des structures traditionnelles et donc sur la vie politique de la société.
Pour s’implanter dans ces sociétés, le colonisateur a suivi une politique sélective dans l’enseignement : « Considérons l’instruction comme une chose précieuse qu’on ne distribue qu’à bon escient et limitons en les effets à des bénéficiaires qualifiés. Choisissons nos élèves tout d’abord parmi les fils de chefs et de notables. La société indigène est trop hiérarchisée. Les classes sociales sont nettement déterminées par l’hérédité et la coutume. C’est sur elles que s’appuie notre autorité dans l’administration de ce pays. » (Circulaire Carde 1924).
C’est donc à partir de la classe dirigeante traditionnelle et à travers les écoles que le colonisateur forme ses collaborateurs, ses alliés et ses successeurs. Ces écoles « préparent à plus ou moins longue échéance des chefs, des fonctionnaires, qui participeront à notre autorité et qui doivent être des auxiliaires sûrs ; elles entretiennent ou elles forment une aristocratie de la naissance, de l’esprit et du caractère » (G. Hardy). «Il nous faut des indigènes appartenant aux milieux indigènes par leur origine et au milieu européen par leur éducation. » (Delafosse).
Cette classe dirigeante, alliée au colonisateur, garante de ses intérêts, n’est cependant pas exclusivement issue de l’aristocratie dirigeante traditionnelle. Elle est aussi constituée des agents subalternes de l’administration coloniale.  « On verra que, contrairement à ce qui semble s’être passé ailleurs, l’administration s’est efforcée de recruter ces agents, surtout chez les maures, dans les familles traditionnelles de chefs et de notables et a particulièrement veillé à leur formation idéologique. Le rôle d’intermédiaire que leur confère leur fonction a été renforcée. Mais ce fut aussi, pour certaines familles, le moyen d’accéder à la chefferie ou à la notabilité, aux dépens d’autres qui en eussent hérité normalement par le jeu des coutumes traditionnelles. Car les plus modestes intermédiaires du pouvoir colonial ne sont pas les moins importants, pourvu qu’ils en soient les plus dévoués et bien informés. (De Chassey).
Sur le plan économique, la période coloniale est marquée par l’absence de mise en valeur. D’une part, la loi du 13 avril 1900 prévoit que chaque colonie doit se débrouiller pour « assurer ses charges civiles et de gendarmerie »,d’autre part, la Mauritanie n’ était considérée que «  comme une marche destinée à assurer la sécurité des pays noirs puis du Protectorat marocain plutôt que comme une colonie demandant à être mise en valeur » .« Notre action économique essentielle consiste à subvenir à nos besoins » dit un administrateur Français. Cette politique économique va entrainer, d’une part, la paupérisation des masses par les impôts, un exode vers les villes à la recherche d’un travail salarié (pour payer les impôts et entretenir la famille) et l’introduction de la monnaie et des rapports marchands, d’autre part, l’enrichissement de la classe privilégiée : les collaborateurs : chefs de tribus, de cantons, chefs de fractions ou notables.
Cette couche, formée et appuyée par le pouvoir colonial, constituera après l’indépendance la couche bureaucratique dirigeante, monopolisant ainsi la vie politique et économique du pays. « Elle se définit encore comme une minorité restreinte issue des strates supérieures des sociétés traditionnelles transformées par la colonisation et jouant un rôle économique privilégié d’intermédiaire entre le capital, étranger ou local, et la force de travail dans l’instauration des rapports de production capitalistes en Mauritanie. »
L’auteur de cet ouvrage, Francis de Chassey, est arrivé en 1964, âgé alors de 30 ans, en Mauritanie comme professeur de philosophie au Lycée de Nouakchott et de pédagogie à l’École normale d’instituteurs qui venaient d’être fondés et il y est resté jusqu’en 1970.
Comme beaucoup d’autres alors il a été vite fasciné par les civilisations traditionnelles de ce pays dans lesquelles vivaient encore pour l’essentiel à cette époque 95% de la population, en majorité nomade. Pour les comprendre il s’est mis avec assiduité à voyager à l’intérieur du pays à chacune de ses vacances, à rencontrer les savants et sages mauritaniens et parler de leurs propres sociétés, à lire aussi tout ce qu’il pouvait trouver en français sur ces civilisations.
Il a été aussi très vite surpris par la très grande curiosité intellectuelle de ses élèves, leur capacité et plaisir à réfléchir discuter très rigoureusement et méthodiquement aussi bien sur les grands problèmes de la philosophie classique que sur ceux de leur époque et de son avenir, tout cela beaucoup plus que ses élèves en France à la même époque. Dans le but de comprendre ces dispositions étonnantes pour lui, il s’est mis à interroger ses élèves et à étudier de près non seulement l’instruction traditionnelle (l’école coranique et ses prolongements supérieurs) mais toute l’éducation de l’enfant nomade sous la tente ou du petit paysan dans son village et leur articulation avec l’enseignement scolaire « moderne » tel qu’issu alors récemment de la décolonisation en cours. Mais en tant que coopérant, il était encore plus intéressé par le présent et l’avenir de ce pays saharien et sahélien devenu tout récemment indépendant que par son passé: quel régime politique allait-il adopter ? Quelle politique intérieure et extérieure en rapport avec sa situation difficile de « trait d’union entre Afrique noire et Afrique blanche » ? Quelle idéologie et quelle voie concrète de développement économique  dans ce monde très fortement partagé alors entre communisme et capitalisme ? Tout en gardant la réserve à laquelle il était tenu comme professeur et coopérant, F. de Chassey a pu suivre ainsi de très près pendant six ans de présence et les quatre années suivantes les événements et évolutions politiques et économiques qui répondaient à ces questions et dont il a été souvent un témoin direct. Au bout de quelques temps, avec toutes les connaissances accumulées à partir des centres d’intérêt énumérés plus haut et poussé par quelques amis, Francis de Chassey s’est mis à faire ce qu’il n’avait pas prévu au départ :  un doctorat d’Etat de 760 pages (épaisseur fréquente à l’époque) soutenu en Sorbonne en juin 1972 avec la mention très honorable à l’unanimité et publié aux Presses universitaires de Lille sous le titre « Contribution à une sociologie du sous-développement, l’exemple de la République islamique de Mauritanie ». Son jury était composé du célèbre anthropologue et sociologue de l’Afrique noire, Georges Balandier ainsi que d’autres éminents chercheurs.
Le doctorat était divisé en trois parties étudiant chacune méthodiquement au niveau économique, politique et idéologique ou éducatif et culturel une des trois grandes périodes historiques de la Mauritanie. La première faisait l’ethnologie, comme on disait alors, ou l’anthropologie des structures complexes des sociétés traditionnelles maures et Halpoular, (à titre d’exemple d’une des sociétés négro-mauritaniennes du Fleuve) nécessaires pour comprendre leur devenir. Cette partie fut publiée en un livre à part dès 1976 chez Anthropos repris par l’Harmattan sous le titre «  L’étrier, la houe, le Livre. Société traditionnelles au Sahara et au Sahel occidental ». Les sources de cette 1° partie devenue livre sont en bonne partie de seconde main dit-il quelque part. C’est une tentative de synthèse et de réflexion de tout ce qu’avaient écrit sur ces société traditionnelles, du moins en français ou traduction française, les lettrés mauritaniens, les mémoires des administrateurs et officiers coloniaux au CHEAM, (Centre des hautes études d’Afrique et de Madagascar) et des spécialistes officiels comme Marty, Gaden etc… Mais l’auteur a eu aussi de longs entretiens avec des sages et érudits tels que Moktar ould Hamidoun par exemple, ou Ould Bah, ainsi qu’avec de nombreux plus jeunes et brillants du Trarza surtout et de l’Adrar. Après coup, l’auteur s’est dit qu’autant peut-être il avait un regard critique et froid sur les sociétés coloniales et indépendantes de Mauritanie, il donnait peut être une vision un peu idéale et rationalisée de ces sociétés traditionnelles. Cela reflétait sans doute l’enthousiasme de sa découverte et de l’hospitalité qu’il recevait mais aussi, notamment sur les « rapports marabouts-guerriers ».
Les deux parties suivantes de la thèse ont fait l’objet d’un autre volume publié d’abord en 1978 à Anthropos « Mauritanie 1900-1975 »,  puis à l’Harmattan depuis 1984 , et que nous venons de vous présenter sa traduction en arabe plus haut.
Mohamed Ould Bouleiba.


Mauritanie : Une majorité non quantifiable

Dirigeants de l'UPR, parti au pouvoir en Mauritanie (Photo : JA)
Dirigeants de l’UPR, parti au pouvoir en Mauritanie (Photo : JA)

Une idée « reçue » veut que la majorité existe en Mauritanie comme le pendant du pouvoir et non une partie de celui-ci. Même le parti au pouvoir, présentement l’Union pour la République (UPR) ne se déroge pas à cette ligne tracée du temps de Taya, faisant un parallèle entre le pouvoir « officiel » et le pouvoir « officieux », entre l’Exécutif (à travers son administration) et les partis qui le soutiennent. Le calme apparent au sein de cette majorité est souvent troublé par les remous que provoquent la sortie des partis dits de la Convergence patriotique (CP) qui, sans le dire ouvertement, veulent d’une redéfinition des rapports entre le pouvoir et les formations qui le soutiennent mais aussi entre le parti-Etat et le reste de cette majorité. On sait aujourd’hui que partis politiques et personnalités qui comptent dans la mobilisation des masses, à la veille de toute élection, ne font rien pour rien. Même si la crainte d’être traité d’opposant au régime, de subir des harcèlements qui peuvent même conduire jusqu’à la prison, par le dépoussiérage d’anciens dossiers, joue toujours comme une sorte de frein à ce besoin de dire « non ». L’idée même que la majorité aujourd’hui n’existe que de nom est consolidée par le fait que personne n’est en mesure de citer les partis qui compose la CPM (Coalition des partis de la majorité) mais aussi parce que trois formations parmi les plus importantes des soutiens du président Aziz (Adil, MPR, RD) ont toujours cherché à pousser le pouvoir à envisager une redistribution des cartes. Mais jusqu’à présent, le raïs ne prête attention qu’à l’UPR, dont certains hauts responsables viennent d’être cooptés dans le gouvernement. Une attention qui peut avoir comme effet de pousser des leaders d’opinion, de la majorité ou de l’opposition, à quitter leurs partis pour prêter allégeance à l’UPR. Cette « migration » politique s’accentue généralement à la veille des élections municipales et législatives quand la recherche de placements politiques sûrs devient l’urgence du moment. Tout devient alors prétexte pour amorcer ce dernier virage, à l’exemple du départ d’Adil de certains de ses responsables, qui ont mal apprécié la volonté, prêtée au chef de ce parti, l’ancien Premier ministre Yahya Ould Ahmed Waghf, de vouloir quitter la majorité. Une décision qui n’a pas encore été prise mais qui n’a pas empêché le pouvoir de prendre les devants en rouvrant, à la surprise générale, le dossier dit du « riz avarié » avant de mesure l’ampleur qu’un tel acte peut engendrer.

C’est dire tout simplement que la majorité hétéroclite du président Aziz n’inspire pas confiance. Elle est quantifiable en partis (une soixantaine) mais non en voix quatre ans après l’élection présidentielle. Et seul le passage à des élections municipales et législatives au cours de cette année 2013, quelques mois avant la présidentielle, permettra à l’actuel président de faire les réglages nécessaires ; avant qu’il ne soit trop tard.


De l’aéroport, à la gare, à Dakar

Premier jour de la formation à Dakar (Crédit photo : Mondoblog.org
Premier jour de la formation à Dakar (Crédit photo : Mondoblog.org)

Le jour tant attendu était ce 5 avril 2013 où je devais me rendre à l’Aéroport International de Nouakchott. Destination Dakar. Une semaine plus tôt un billet électronique était tombé dans ma boite avec l’itinéraire suivant : Nouakchott – Dakar, par Air Sénégal (1 heure de vol) et Dakar-Casablanca-Nouakchott (près de 5 heures de vol) par Royal Air Maroc. Bon c’est un long détour qui me fait traverser deux fois le ciel de mon pays mais je me dis que ce n’est vraiment pas méchant. J’en ai vu bien d’autres avec un Paris-Tokyo de treize heures !

Ce vendredi-là est un peu particulier. C’est le jour de mon voyage mais aussi celui du « tour des amis ». Mon tour. Une dizaine de gaillards viennent passer la journée chez moi. Manger, boire, s’amuser pour oublier les tracas de la semaine mais aussi être dans de bonnes dispositions pour affronter celle qui commence. Si les choses s’étaient déroulées normalement, je devais rater cette « fête » hebdomadaire. Il faut être à l’aéroport trois heures avant l’embarquement, c’était écrit noir sur blanc dans les recommandations que les organisateurs de la session de formation de RFI Mondoblog à Dakar avaient envoyées à chaque participant. J’ai alors appelé un ami pour venir un peu tôt avant les autres pour me déposer à l’aéroport et ramener la voiture à la maison. A onze heures donc, j’arrive à l’Aéroport International de Nouakchott. Déjà, le peu d’animation qui y règne suscitait en moi une certaine inquiétude. Et soudain, une jeune femme debout à côté d’une valise me héla en ces termes :

–          Monsieur, ne laissez pas repartir la voiture, le vol air Sénégal est annulé.

C’était comme reçu sur la tête. La formation débute demain et Dakar n’est pas vraiment à côté. Avec toutes les chances du monde de votre côté, une journée de route suffit à peine pour rallier la capitale sénégalaise depuis Nouakchott. C’est seulement six cents kilomètres de route mais les tracasseries policières des deux côtés de la frontière naturelle que constitue le fleuve Sénégal sont telles que le temps mis pour parcourir ce trajet est multiplié par deux.

Retour à la maison donc, ce qui est en soi une bonne chose. À l’aéroport, un gendarme en faction à l’entrée a bien confirmé l’annulation du vol d’Air Sénégal, mais les rares passagers voulaient l’entendre dire du représentant de cette compagnie, M. Diop, qui se confond en excuses, jurant par tous les noms de saints que la nouvelle de l’annulation n’est tombée qu’il y a deux heures. Les raisons ? Lui-même ne les connait pas. Tout ce qu’il pouvait faire pour nous c’est de nous reprogrammer pour dimanche. Pourtant un vol de la compagnie Mauritania Ailines venait à peine de décoller et je suis sûr que si Air Sénégal avait annoncé son désistement à temps, la poignée de passagers qu’elle avait pouvait trouver de la place sur le vol de l’autre compagnie.

Le privilège de la proximité

A moi s’offrait donc la possibilité d’attendre, avec le risque d’une autre « annulation » ou de prendre la route pour passer la nuit à Rosso, ville frontière avec le Sénégal et traverser le matin pour rejoindre le groupe des mondoblogueurs dans la soirée. C’est fatiguant certes mais mieux que « de jeuner un an et couper avec un criquet », comme on dit en Hassaniya de quelqu’un qui a attendu longtemps pour un maigre résultat. Ma consolation est que j’ai, au moins, la possibilité de passer la journée avec les amis chez moi.

A seize heures sonnantes, je prends la route, seul, pour parcourir les deux cents et quelque kilomètres séparant la capitale Nouakchott de la ville frontière de Rosso. Impossible de franchir la frontière à huit-heures. Je ne me sens pas d’aplomb à rouler toute la nuit dans un taxi-brousse qui a au moins trente ans d’âge. Et, mon ami Jidou, celui qui m’accompagnait souvent à Dakar pour des voyages très « personnels », tenait à ce que je passe avec lui la nuit promettant de me faire traverser le fleuve très tôt le matin du samedi 6 avril 2013.

Le voyage entre Rosso-Sénégal et Dakar s’est fait sans encombre. L’invitation de Mondioblog où l’on pouvait lire en haut, à gauche, Audiovisuel Extérieur de France, avec en dessous  les logos de « Monte-Carlo Doualiya », France 24 et RFI m’avait considérablement facilité les formalités de police. Je sentis pour une fois que le statut de journaliste blogueur offrait un certain privilège dans un pays où la démocratie n’était pas un vain mot.

Le « monde aux blogs » à Dakar

Je connais Dakar depuis…1995. Une escale dans cette ville venant de Nouakchott pour me rendre à Lyon, dans le cadre d’un jumelage entre le lycée de Boghé, où j’enseignais et le lycée Ampère-Saxe. Depuis, je ne peux plus compter le nombre de fois où je suis venu à Dakar pour « raison de travail » ou « le repos du guerrier ». Pourtant, je ne connais de cette ville que les hôtels où auberges où je suis descendu : Novotel, Miramar, O Panoramic, Le Fouta. Cette fois c’est à l’Espace Thialy que je dois descendre. C’est le lieu de ralliement de la cinquantaine de mondoblogueurs venant des quatre coins du monde. Je prends soin donc de demander au chauffeur du taxi-brousse le lieu le plus indiqué où il faut me déposer. A patte d’oie, un jeune taximan porta ma valise vers son véhicule et me demanda 2500 FCFA pour me conduire vers cette auberge qu’il dit connaitre comme sa poche. Et j’étais loin de savoir, à cet instant, que l’idée que je me ferais des chauffeurs de taxis dakarois et la même que celle de la plupart de mes amis mondoblogueurs qui égayeront nos jours et nuits avec des histoires de taximen qui ne disent jamais « non » ! Donc, cinq cents mètres plus loin, mon taximan me largue devant une grande bâtisse en me disant que c’est là où je devais descendre. Pas rassuré du tout, je m’abstiens de payer pour demander d’abord à la femme qui vint ouvrir la porte si je suis bien à l’espace Thialy. « Non », répondit-elle, tout en se tournant vers le chauffeur pour lui indiquer, dans un wolof que je ne comprenais qu’à moitié, l’itinéraire qu’il devait suivre pour arriver à l’espace Thialy. Là où je devais retrouver, pour la première fois, mes amis de la plate-forme Mondoblog de Rfi.

Dans la salle internet, je reconnus quelques visages grâce à une amitié tissée sur la toile mais j’avoue que cette première rencontre m’a fait comprendre combien il faut s’éloigner des préjugés.

En arrivant à Dakar, j’avais hâte de retrouver mes amis, ceux avec lesquels j’échangeai souvent sur Mondoblog à force de commentaires sur nos billets respectifs : Serge Katembera, Stéphan, Aphtal, Keita Mamady, Emile Bela, Osman…Je connaissais Florian comme étant l’un des plus talentueux mondoblogueurs mais je n’imaginais pas le garçon sympa qui vint à mon secours pour régler mon problème de connexion. Je  connaissais Selma de nom mais j’étais loin de découvrir en elle cette fille qui vous en impose par sa joie de vivre. Limoune, Faty, Kaba MadigbéKpelly, Babylas25, GaïusAlimou et William…et la liste est longue. Chacun apportait sa touche à ce « monde  aux blogs » qui, c’est ma conviction, portera très loin ce projet de faire notre diversité la convergence de nos aspirations pour un monde meilleur.


Mauritanie : La « généralisation » de l’armée

Généraux mauritaniens (Crédit photo : Points chauds).
Généraux mauritaniens (Crédit photo : Points chauds).

C’est maintenant à y perdre son latin. Un général, puis deux, quatre, sept, douze et dix-sept, je crois, aujourd’hui. Cette « généralisation » fulgurante de notre armée a commencé seulement en 2007, quand le président Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, fraîchement élu, promeut Mohamed Ould Abdel Aziz au grade de général de brigade et le nomme chef d’état-major particulier du président de la République. Une sorte de prime au mérite qui profitera également au colonel Ghazouani – seul général de division aujourd’hui au sein de l’armée mauritanienne – parce qu’on sait que sans leur forte influence sur les militaires  et les civils, au temps de la  « transition militaire », le processus de maîtrise et de gestion des affaires publiques, mis en place depuis le coup d’état du 3 août 2005, n’allait pas prendre la tournure que l’on sait. C’est de l’histoire ancienne certes, mais elle justifie en grande partie le présent : L’élévation au grade de général de tous les compagnons d’armes du président Aziz, au sein de ce qu’on avait appelé en 2008, le Haut conseil d’Etat (HCE) était une option prévisible. Et compréhensible. La prime au mérite qui  a profité à Aziz, le « faiseur des présidents », devait aussi profiter aux officiers supérieurs qui l’ont accompagné dans sa « Rectification » du 06 août 2008. On en devait donc arriver, partant de cette règle, à onze généraux, pas plus. Un quota acceptable dans une armée comme celle de la Mauritanie qui a certes considérablement évolué, en nombre et en qualité des hommes et du matériel mais qui reste tout de même  une armée d’Afrique, ce qui fait que les priorités du développement passent avant celles de la militarisation à outrance.

D’aucuns considèrent que la distribution du grade de général comme  des petits pains est destinée à assurer la fidélité des officiers supérieurs de l’armée à un président qui avait lui-même laisser entendre un jour que les civils « ne peuvent rien faire » (comprenez : ne peuvent pas faire un coup d’état). L’on oublie ici que la « révolte » (et non la révolution) vient souvent des rangs des capitaines (Burkina, Ghana, Guinée, Mali) ou même des sergents (Liberia), quand les officiers subalternes, les sous-officiers et hommes de troupe sentent qu’ils sont exclus des privilèges réservés à l’élite de l’armée. Exactement comme ce qui se passe au sein des civils.

Les récompenses vont à ceux qui ont soutenu la  « Rectification », aux notables et parlementaires qui continuent aujourd’hui à nier l’existence d’une crise politique dans le pays alors qu’ils ne peuvent expliquer pourquoi l’on n’est pas en mesure d’organiser des élections municipales et législatives qui devaient pourtant l’être depuis novembre 2011 ! Pour l’instant, la stratégie qui consiste à taire les revendications au sein de la majorité par l’octroi de privilèges à ceux qui luttent de l’intérieur pour maintenir le Système à flots, permet au pouvoir de contenir une opposition qui réclame son départ. Mais qu’en sera-t-il si chacun, civil ou militaire, déclare « je veux être un général » ? Cela donnera à réfléchir car un « général civil » est un grade qui reste à inventer.


Deux remaniements en un peu plus d’un mois en Mauritanie : La stratégie des petites retouches

Mohamed Yahya Ould Horma,1er vice-président de l'Union pour la République, parti au pouvoir en Mauritanie.(photo : Rfi)
Mohamed Yahya Ould Horma,1er vice-président de l’Union pour la République, parti au pouvoir en Mauritanie.(photo : Rfi)

Deux nouvelles têtes sont tombées, dimanche dernier, celles du ministre de la Communication et des relations avec le Parlement, Hamdi Ould Mahjoub, et de la ministre des Affaires sociales, de l’enfance et de la famille, Moulaty Mint El Moctar. Je ne sais pourtant s’il faut vraiment qualifier de «remaniement » ces petites retouches que le président Mohamed Ould Abdel Aziz a pris l’habitude d’apporter à son gouvernement.

Par deux fois, en un peu plus d’un mois, Ould Abdel Aziz surprend en modifiant légèrement l’équipe gouvernementale que dirige, depuis l’élection présidentielle de juillet 2009, le Premier ministre Moulay Ould Mohamed Laghdaf. Mais ce léger remaniement a une symbolique plus forte que celui de la mi-février 2013 parce qu’il donne une  orientation forte vers la  mise en avant du parti au pouvoir, l’Union pour la République (UPR) avec l’arrivée au ministère de la Communication et des Relations avec le Parlement du premier vice-président de cette formation, Mohamed Yahya Ould Horma, et au ministère des Affaires sociales, de l’enfance et de la famille, d’Aicha Vall Verges, la présidente de la Commission des femmes de l’UPR. Le rapide retour en grâce de cette dame montre que son départ de l’Inspection générale d’Etat (IGE) que d’aucuns avaient considéré comme un limogeage, dans la pure tradition des sanctions « azizéennes », répondait plutôt à la volonté d’impliquer un parti de l’opposition modérée dans la gestion des affaires suivant les accords issus du dialogue.

L’arrivée au ministère de la Communication d’une personnalité de l’envergure de Mohamed Yahya Ould Horma, connu pour être un homme méthodique, mais aussi grand pourfendeur des thèses de la Coordination de l’opposition démocratique (COD) répond sans doute à la volonté du président Aziz de réorganiser, dès à présent, son dispositif électoral mais aussi de placer à la tête de ce ministère très sensible un homme capable de gérer certains dossiers. Par exemple, imposer aux médias officiels la stricte règle de la neutralité pour qu’ils comprennent, enfin, qu’ils doivent tendre plus à devenir des médias publics que des médias d’Etat.

Ceci dit, les Mauritaniens vont sans doute voir en cette deuxième retouche une simple manière d’amuser la galerie, à un moment où des sujets sérieux sont posés sur la table : l’incapacité pour le moment de sortir de la crise politique, par voie d’élections, l’escroquerie des biens de l’armée, l’affaire Bouamatou, les enregistrements qui place Aziz dans un scandale supposé ou réel, la possible participation à la mission de paix de l’ONU au Mali, la polémique autour de l’enrôlement qui revient en force en France.

Toujours est-il aussi qu’avec ce mode opératoire, Aziz semble vouloir couper l’herbe sous les pieds de ceux qui veulent d’un  gouvernement d’union nationale entrant ou pas dans le cadre de l’Initiative du président de l’Assemblée nationale, Messaoud Ould Boulkheir. C’est comme si le président accepte la nécessité d’un rééquilibrage interne, propulsant en avant les dirigeants du parti au pouvoir, mais sans prendre la décision d’un grand chambardement qui confirmerait l’idée de la « faillite » du gouvernement souvent  avancée par la COD. Une manière habile  de changer sans en avoir l’air ! Dans la perspective des élections municipales et législatives mais aussi de la présidentielle de 2014.


Notre français*

Je dois présenter, lundi 1er avril, à l’université de Nouakchott, devant un parterre d’hommes de lettres, mon livre, Le Parler français Hassaniya. Bon, je dis livre par abus de langage, peut être parce qu’il s’agit d’un vieux manuscrit qui gît depuis près de vingt ans dans le fonds mauritanien du Centre culturel français (devenu Institut français) et dont j’ai conservé une copie actualisée, au  fur et à mesure de l’évolution du corpus avec l’apparition de mots nouveaux.

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Par exemple, en 1998, date d’écriture de cet essai sur les emprunts de la langue française en hassaniya (1), des mots comme « réso » (réseau), « portable » ou « écouteur » n’existaient pas encore dans le parler hassaniya de l’univers du téléphone.

En abordant ce passage d’expressions et de mots français dans le hassaniya, j’ai fait plusieurs constats :

1 – On ne peut savoir exactement combien il y a de mots et d’expressions passés dans notre parler hassaniya de tous les jours. Ce qui est sû,r c’est qu’ils dépassent largement le millier de mots français « hassanisés » que j’ai recensés. Sûr également qu’il y en a qui « naissent » tous les jours. Dans un cyber (le mot est fréquemment utilisé), on ne parle que connexion « connectionh  ed’ayva » (pour dire que la connexion est faible), tirage,  photocopie et « tescani » (scanner).

2- Ces mots de la langue française ont été incorporés seulement dans le langage populaire. Populaire : la précision a son importance. Car le Hassaniya « relevé » – si je peux appeler ainsi celui des poètes et des gens « sérieux » – n’utilise que très rarement ces mots « impurs » qui ont fini pourtant par avoir une certaine audience grâce aux effets plaisants qu’ils donnent au parler hassanniya  de tous les jours.  On dit par exemple, dans le langage galant, « ettenti » (tenter) pour draguer, et « et’bardil » (de bordel) pour une vie digne d’un bordel s’agissant d’un militaire n’arrivant pas à avancer en grade !

3 – La confrontation du sens du mot en Hassanniya avec le(s) sens en français montre que ces mots et expressions français qui ont réussi à « percer » dans le Hassanniya populaire sont dits. Ils ne sont pas arrivés jusqu’à nous inchangés.  Leur prononciation s’est modifiée et certains s’emploient même dans notre parler de tous les jours avec un sens nouveau. Parfois, ils n’ont qu’une lointaine ressemblance phonique avec le mot français. Quel rapport entre « carwassa » et cravache, entre « keîlouss » et colosse ?

4 – Il s’agit d’abord d’un parler corporatiste. Si tous les Mauritaniens citent sans hésiter les différentes parties d’une voiture en français : « capou » (capot), « volanh », « portière », « cle-rou » (clé roue), « reservwar » (réservoir), « malarière » (malle arrière), c’est parce qu’ils l’ont d’abord entendu chez les « mécaniciens » et les « choffeurs » ! On dit aussi « chouveurs ».

Ce parler est, le plus souvent, des groupes de mots appartenant à des domaines bien déterminés. C’est un parler corporatiste. Il y a ainsi un parler militaire, un parler galant, commercial, etc. Soulignons tout de même qu’il arrive que le mot «hassanisé» entre de façon définitive et complète dans le parler général, mais l’usage corporatiste est presque toujours un passage obligé.

5 – Ces emprunts doivent cependant être situés dans un contexte bien déterminé, celui d’un pays économiquement faible (la Mauritanie) dont les «marchés» sont envahis par les matières et produits consommables en provenance d’un ailleurs jusque-là insoupçonné. Les emprunts de mots accompagnent «l’arrivée» – l’arrivage, disent les hassanophones – des choses (fruits et légumes, vêtements, sport, etc) et, plus rarement, des idées. Ils décèlent les influences des peuples les uns sur les autres : influence du colonisateur sur le colonisé, influence du pays industrialisé sur le pays pauvre, influence du producteur sur le consommateur, etc. C’est pourquoi, il convient, pensons-nous, de ne regarder ces emprunts que d’un point de vue socio-économique, non linguistique. Par ces emprunts, les locuteurs «Hassān», ne cherchent pas, de façon consciente, à enrichir leur langue.Ces mots concernent le plus souvent des réalités nouvelles qui, le plus souvent, n’ont pas de nom dans la langue hassanniya. Plus rarement, à cause de l’avancée technologique de l’Occident, le hassanniya donne à ces objets nouveaux des noms-doublures crées après-coup. Ainsi des mots comme «cāre» (carré, terrain d’habitation), «si-gna-tīre» (signature), «marsandīs» (marchandise) sont passablement concurrencés par leurs équivalents arabes.

II y a également ce qu’il convient d’appeler «les mots d’époque». L’entrée  de ces mots et expressions français dans le hassanniya s’est faite d’une manière très variable selon les époques (époque coloniale et époque moderne3). Ainsi, certains ont une existence circonscrite dans le temps, comme les mots «gum-ye» (goumier), « partisāne » (partisan), «cung-re»  (congrès). Ce sont des«maux» d’époque qui évoquent, aujourd’hui encore, des histoires de colons, de colonisés et de gardes chiourmes.

6 – Il reste à évoquer enfin le degré de parallélisme sémantique entre le mot français et son répondant en Hassanniya.

Ces emprunts sont le plus souvent, au-delà de toutes variations phoniques, les répliques d’une même entité signifiante4. Le sens en Hassanniiya peut demeurer le même que celui qu’a le mot en français mais parfois le mot français «hassanisé» ne rend que quelques-uns des aspects de ce mot et en ignore les autres. Il est rare d’assister, après l’intégration du mot français, à une désintégration du sens mais cela arrive quelque fois. Deux étapes sont alors suivies par ce processus d’intégration:

  1. Le locuteur «hassān» prend le mot avec l’objet ou la réalité qu’il représente.

Les montres envahissent le marché et cessent d’être cet «objet rare» que ne possèdent, à son arrivée en Mauritanie, que quelques rares privilégiés. Le nom français est dans toutes les bouches. Progressivement, il intègre le parler populaire. Il est adapté5. Parfois il est tout simplement adopté.

2. Cet objet ou cette réalité génère par la suite un autre sens, à partir d’un usage local que la langue d’accueil confère au mot français. «Jericān» (jerrican», récipient d’une contenance de vingt litres environ, est devenu – aussi – le nom d’une danse folklorique des haratines6 du Brakna7. L’intérêt linguistique donc, si nous nous obstinons à le rechercher, réside dans ces écarts d’emplois populaires.

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1. Dialecte arabe de Mauritanie

2. Nous adjectivons ce mot au même titre que «hassanisé». «Hassān» désignera ainsi, comme en hassanniya, «ce qui est relatif à cette langue ou à ses locuteurs».

3. l’après indépendance, il va s’en dire.

4. Il s’agit d’un parler au sens strict du mot, nous le rappelons.

5.la prononciation du mot français «hassanisé» est très souvent soumise aux règles qui régissent le    hassanniya. Certains mots, par exemple, seront précédés d’un «el» déterminatif équivalent à l’article défini «le», «la» : «el baqaf» (le paquet), «el bâz» (la base).

6. Maures noirs, descendants d’anciens esclaves.

7. Région du sud-oust mauritanien

*J’adopte ce titre au lieu de « Le parler français hassaniya » en hommage à feu Habib Ould Mahfoud qui fut le premier à lire ce travail et qui en fut, m’avait-il dit un jour, une présentation dans le cadre de la semaine de la francophonie, sous ce titre ;

 

 

 

 


OMVS : A l’heure du bilan…et des réformes

Les ministres de l'Hydraulique des pays de l'OMVS à Nouakchott (crédit photo: AMI)
Les ministres de l’Hydraulique des pays de l’OMVS à Nouakchott (crédit photo: AMI)

La 15ème conférence des chefs d’Etat et de gouvernements des pays membre de l’Organisation pour la Mise ne Valeur du Fleuve Sénégal (OMVS) s’ouvre ce lundi à Nouakchott. Convoquée par la Mauritanie, ce sommet à tout l’air d’être « extraordinaire », si l’on tient compte du fait qu’il regroupe, pour la première fois, quatre chefs d’Etat (nouveaux). Le dernier en date, (25 octobre 2006) à Dakar, ayant réunis les présidents Ely Ould Mohamed Vall, Abdoulaye Wade et Amadou Toumani Touré. L’une des raisons qui fait dire à certains que l’insistance de la Mauritanie pour que ce sommet se tienne, ici et maintenant, serait la volonté du président Aziz d’inscrire la présence de la Mauritanie au sein de l’OMVS dans le vaste champ des actions et réformes qu’il mène tous azimuts, depuis son accession au pouvoir.

Ce qui est sûr c’est que le bilan de l’actuel Haut commissaire de l’OMVS, le Mauritanien Mohamed Salem Ould Merzoug, est jugé largement positif si l’on s’en tient à la présentation faite, lors de l’ouverture Conseil des ministres de l’OMVS par Omar Guèye, le ministre sénégalais de l’Hydraulique et de l’Assainissement. Un satisfecit qui rejoint en fait celui des bailleurs de fonds de l’OMVS qui ont accepté d’accompagner les programmes ambitieux de l’organisation sous régionale à un moment où une crise économique mondiale n’incitait pas les investisseurs à prendre des risques inutiles.

C’est pour cette raison que le président en exercice du Conseil des ministres, le sénégalais Omar Guèye, s’est dit satisfait des « pas franchis entre ce sommet et le précédant, indiquant que « des progrès constants, massifs et multisectoriels ont été accomplis », et réitérant que les sept résolutions et les nombreuses recommandations de la dernière conférence ont été intégralement exécutées hormis une relative au CGFO qui est encours d’exécution. Il s’agit de faire en sorte que l’électricité produite à Manantali et transmise à Bamako, Dakar et Nouakchott par un réseau de lignes à haute tension de 1500 km (équipées de câbles de garde à fibre optique, CGFO), permette l’interconnexion des réseaux de télécommunications des trois pays. Le réseau, qui est relié au câble sous-marin trans-Atlantique, permettra la transmission simultanée de 33.000 communications téléphoniques ou de 48 signaux de télévision. Il constitue un point nodal entre l’Afrique de l’Ouest et les autres parties du continent.

Poursuivant la présentation du bilan entre deux sommets de l’OMVS, le ministre sénégalais de l’Hydraulique estime qu’il est à la fois « honorable et satisfaisant malgré un contexte sous régional délicat, mouvant et complexe et une crise économique mondiale sans précèdent ».

Parlant des réformes opérées par l’OMVS, le ministre a précisé que les principales réformes ont couvert la refonte et la modernisation de l’ordonnancement juridique, refonte assimilable à une véritable naissance juridique, la refondation programmatique, la réadaptation institutionnelle, l’adoption d’une approche programme évolutif et la structuration de la coopération technique et financière.

Il a également souligné que les paliers définis en 2013, consacrent la mise en œuvre du SDAGE (schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux du fleuve Sénégal), la mise en œuvre des programmes de développement local (le FEM3 et TF3), le démarrage de certains aménagements stratégiques de production d’énergie et du transport multimodal.

Au sujet de l’environnement, le ministre sénégalais a souligné que cette dimension a été prise en compte à travers diverses activités relatives entre autres à la protection des berges, de l’agroforesterie et de la lutte contre les plantes aquatiques nuisibles, notamment le typha.

Il a aussi révélé que le Banque Mondiale, le Royaume des pays Bas et le Fonds de l’environnement mondial ont accepté de financer les secondes phases du projet de gestion des ressources en eau à usages multiples (PGIRE) pour un montant de 90 milliards de FCFA et du GEF pour un montant de 15 millions d’euros.

Il a enfin précisé que ses collègues et lui vont proposer à la conférence des Chefs d’Etat et du gouvernement une série de mesures à prendre pour la pérennité de l’OMVS, au grand bénéfice des populations des pays membres.

Des réformes de quelle nature ?

Concernant les réformes et changements dont on parle de plus en plus au sein de l’OMVS, tous les regards sont tournés maintenant vers le Haut commissariat de l’OMVS occupé depuis 2001 par le Mauritanien Mohamed Salem Ould Merzoug. D’aucuns pensent que le président Mohamed Ould Abdel Aziz tient à mettre un terme à son quatrième mandat qui s’achève pourtant cette année, alors que tout le monde s’accorde à dire que son bilan largement positif à la tête de l’OMVS justifie cette sorte de « dérogation » qui a amené les Maliens à sursoir à la règle de rotation du poste de Haut Commissaire, les Sénégalais se contentant d’abriter le siège de l’Organisation chez eux.

Cette clé de répartition qui touche également les postes dans les deux sociétés SOGEM et SOGED chargées de la gestion des deux barrages (Manantalli et Diama) pourrait aussi être revue et corrigée à l’occasion du sommet de Nouakchott sur proposition de la Mauritanie dont le président aurait des objectifs « stratégiques » bien à lui. D’ailleurs, ce ne sont pas les généralités prononcées par le ministre mauritanien de l’Hydraulique, Mohamed Lemine Ould Aboye, comme « L’organisation à Nouakchott de la XVème conférence des Chefs d’Etat et de gouvernement de l’OMVS confirme la détermination et l’engagement de la Mauritanie à consolider, à approfondir et à améliorer ce précieux cadre de coopération et ce vecteur pertinent d’intégration patiemment bâti, pour élargir les opportunités de développement de nos Etats respectifs » qui éloigneront le spectre d’une profonde divergence de points de vue entre Nouakchott et les autres capitales dont on dit que, s’il cela ne dépendait que d’elles, elles n’hésiteraient pas à inviter Ould Merzoug à rempiler encore et encore. Car, en fin de compte, seuls les résultats doivent déterminer les choix à venir.

 

 


Pouvoir – opposition : A qui profite la crise ?

Manifestation de jeunes à Nouakchott (Crédit photo: Alakhbar.info)
Manifestation de jeunes à Nouakchott (Crédit photo: Alakhbar.info)

Où va la Mauritanie ? Une question qui a  été posée et reposée sans trouver de réponse autre que celles qui émanent des différents cercles (majorité  et opposition) et qui sont, par nature, subjectives. Ces réponses  donc,  qui se présentent comme une « défense et illustration » d’une position donnée, sur la crise et ses prolongements, « n’engagent que leurs auteurs ».

Elles ne sont même pas partagées par des Mauritaniens qui donnent l’impression d’avoir cédé à la fatalité et regardé  la crise en simples spectateurs. Comme si ce n’est pas leur sort – le sort de la Mauritanie – qui est en jeu.

Pourtant, l’impression qui se dégage aujourd’hui est que la crise a atteint un sommet jamais inégalée. Elle est même devenue plus compliquée, plus complexe, avec ses ramifications économiques et sociales alors qu’elle était, jusque-là, à tonalité politique. Pouvoir et oppositions vont devoir donc voir cette crise non seulement à travers le prisme d’une démocratie « en construction » mais de troubles existentiels qui font revenir à la surface les vieux démons du tribalisme, du régionalisme et de « l’ethnicisme ». Même quand il s’agit d’observer la manière dont les différents éléments de la crise sont gérés.

Au niveau politique, on continue toujours à tourner en rond, avec  comme question essentielle; comment organiser les élections municipales et législatives en retard de plus d’un an ?  Mais aussi : Qui va participer à ce scrutin ? Cette dernière question est plus importante que la première parce qu’il faut d’abord lui trouver une  réponse pour justifier la première. Lui trouver une réponse c’est sans doute avoir à l’esprit de reconsidérer les résultats du dialogue politique d’octobre 2011 entre la Majorité et une partie de l’Opposition. Une optique à laquelle appelle, implicitement, la Coordination de l’opposition démocratique (COD) qui, sans le reconnaître de façon claire, avoue, de plus en plus, son échec dans sa volonté de « dégager » Aziz. Mais là encore Ahmed Ould Daddah et ses amis se heurtent non seulement à un pouvoir qui reste sourd à tout appel d’ouverture, sous forme de compromis politique, mais aussi à des « résistances » au niveau de la Coalition pour une Alternance Pacifique (CAP). A ce niveau, l’initiative du président de l’Assemblée nationale, Messaoud Ould Boulkheir, est certes, à certains égards, une approche qui épouse quelques exigences de la COD mais, en même temps, le président du parti Al Wiam, Boidiel Ould Houmeid, ne cesse de crier son opposition à toute reprise du dialogue ! Un double langage donc au niveau de la CAP qui ne cesse de désorienter les observateurs de la scène politique mauritanienne et de les empêcher de voir clair dans les approches des uns et des autres pour tenter de résoudre la crise.

A cela s’ajoute aussi que la majorité manque de voix pour dire clairement sa vision de la crise. D’ailleurs, l’un des principaux écueils de celle-ci est justement que les soutiens d’Aziz ne  voient pas le blocage actuel comme la manifestation la plus visible d’une crise. Pour eux, la situation dans le pays est « normale » et chacun doit s’en tenir à son rôle. Leur réplique au retard des élections, qui constitue une manifestation concrète de la crise, est que c’est l’opposition qui a demandé le report pour avoir des conditions meilleures d’organisation ! Une lecture que balaie évidemment la COD d’un revers de la main exigeant du pouvoir qu’il produise le moindre document prouvant ce que l’opposition considère comme de simples allégations.

Toujours est-il que, crise ou pas crise, la situation actuelle n’est pas propice à l’organisation des élections. De deux choses l’une, soit le pouvoir et la CAP y vont seuls et alors la COD  continuera  à exiger le « rahil » (départ) du président Aziz, ce qui est en soi un risque de surenchères pouvant déboucher sur une intensification des manifestations de rue plus virulentes que celles de 2010-2011, soit les deux protagonistes du dialogue « national » comprennent qu’il faut remettre les compteurs à zéro et, dans ce cas, il faut encore prolonger l’attente des Mauritaniens de plusieurs mois. Une perspective qui ira  au-delà même de 2013 et pourrait pousser le gouvernement à n’envisager des élections générales (municipales, législatives, présidentielles) qu’en 2014.

Cette situation de « normalité de la crise » politique devient encore plus compliquée quand on pense que, sur le plan économique et social, la situation empire de jour en jour. L’affaire Ould Bouamatou, qui oppose la Banque centrale de Mauritanie (BCM) – ou plutôt le pouvoir de Mohamed Ould Abdel Aziz – à l’homme d’affaires Mohamed Ould Bouamatou est en train de doubler la crise politique d’une autre dont, réellement, le pouvoir pouvait s’en passer. Même si certains pensent que c’est une manière pour lui de détourner l’attention des citoyens de la crise qui commencent à exacerber plus d’un.

Il y a aussi que, dans un cadre plus général, la gestion des affaires ne correspond plus à cette idée de lutte contre la gabegie qui a été l’un des meilleurs atouts d’Aziz. La suspension de la Mauritanie par l’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives (ITIE) est un autre coup dur pour le pouvoir. Face à tous ces problèmes une question se pose : A quel jeu joue le pouvoir ? Mais aussi : à qui profite la crise ?


L’école mauritanienne : Toujours à la recherche de la « bonne » réforme

 

Crédit photo: Elhourriya.net
Crédit photo: Elhourriya.net

Les Etats généraux de l’éducation et de la formation, qui en parle maintenant depuis que les rideaux sont tombés sur ce que l’opposition a qualifié de « mascarade » au palais des Congrès de Nouakchott, le 3 février 2013 ? Un conclave qui a réuni quelques centaines de participants venant de divers horizons (spécialistes de l’éducation, hommes politiques, acteurs de la société civile, associations de parents d’élèves) mais qui a pris fin sans que le Grand Public sache vraiment qu’est-ce qui a été décidé ! Et puis, il y a une semaine, l’on apprend que la Commission chargée de la supervision des états généraux de l’éducation et la formation en Mauritanie a remis son rapport au président de la République. Rideaux (encore).

Ces EGEF, les Mauritaniens les attendaient depuis presque une décennie, avant la destitution du président Taya, le 3 août 2005. Tous ses successeurs les ont remis à plus tard parce qu’ils savaient qu’il s’agit d’une bombe à retardement. C’est pas facile de réformer l’école mauritanienne, c’est le prof réfractaire à l’enseignement qui vous le dit. Mille et un problèmes se dressent contre toute volonté de « soigner » un secteur malade de ses réformes et le moindre de ces écueils n’est pas celui de la langue. C’est l’enjeu même des EGEF, celui qui a fait qu’on a mis du temps pour avant d’ouvrir une nouvelle réflexion sur le système éducatif mauritanien pour remettre en cause toutes celles qui ont précédé (5 en 41 ans). Une compétition entre l’arabe et le français qui opposent nationalistes arabes négro-africains pour des considérations plus politiques et culturels que pédagogiques. C’est ce qui fait que, la tâche qui attend les pouvoirs publics n’est pas en soi la mise en œuvre des recommandations des EGEF mais la meilleure manière de concilier ces  deux positions. On aura alors à trouver la bonne formule pour ne pas avoir à passer du français à l’arabe (de l’indépendance à 1966, à un système hybride (en 1979),  « réformé » avantageusement en faveur des disciplines scientifiques (en 1999) avec une imposition de l’arabe dans les matières liées à la culture (philosophie, histoire, géographie, éducation civique et religieuse).

Dans le nouveau contexte mettant en avant la recherche d’une véritable panacée pour l’école mauritanienne, il faut s’éloigner des prises de position simplistes (positiver à outrance ou critiquer sévèrement, sans avoir de réponse à donner). Mettre en avant, par exemple, et comme on le faisait souvent dans le passé, le taux de scolarisation brut (de cent pour cent), la scolarisation des filles (plus importante en 1ere année du collège), l’augmentation du nombre de Mauritaniens qui savent « lire et écrire », l’étendue de la scolarisation (par le nombre d’établissements) où le passage au modèle d’excellence, comme référence pour l’avenir. Ou énumérer, au contraire, ce qui ne va pas (vision pessimiste) : baisse des niveaux, pas de comparaison possible entre hier et aujourd’hui (le niveau d’un élève du primaire était supérieur à celui d’un élève du secondaire), pour 1000 filles qui commencent leurs études au collège, seules 75 vont réussir au bac ! S’ajoutent à cela d’autres disfonctionnements dus à des « réformes » et à des visions qui, au lieu de tendre vers une amélioration ajoutent aux problèmes de l’éducation : Des facultés et des instituts qui participent à des projets de « production » de chômeurs, absence de critères « réalistes » pour les cursus privilégiant les formations qualifiantes, tenir en compte les contraintes et les défis pour que les recommandations qui seront faites constituent une rupture avec la situation actuelle.

Il ne s’agira plus alors, si les choses sont bien pensées – et, mieux encore, mises en œuvre – de former « pour la rue » mais pour les besoins d’un marché du travail qui a besoin de compétences en médecine, en ingénierie, en électricité, en hydraulique, en assainissement, dans le secteur de la pêche, de l’élevage et de l’agriculture. Car le moindre des défauts du système actuel était que les textes sur l’éducation, dans toutes les réformes qui ont été menées, depuis l’indépendance à nos jours, « ne précisent pas vraiment les objectifs à atteindre », note un expert ; ce qui signifie que, de façon globale seulement, on sent que le pays a besoin de cadres « formés », c’est-à-dire ayant achevés leurs cursus, mais il n’y a jamais eu de loi d’orientation pour remplacer la batterie de textes faits pour réglementer les différents cycles (fondamental, secondaire, technique, supérieur). Pire, la plupart de ces textes sont dépassés, véhiculant des concepts « ramassés » pour répondre à une idée équivoque d’identité. Par exemple, dans les livres d’éducation religieuse, on insiste fort sur la prière, en tant que pilier principal de l’Islam (ce qui est bien) mais pas suffisamment sur l’unité nationale et sur la solidarité (qui sont tout aussi des valeurs importantes dans une société musulmane).

Un état des lieux désolant

Pour ce qui est de la situation actuelle de l’éducation, les chiffres livrés au cours de cette présentation générale, donne une idée de l’ampleur de la tâche. Au niveau de l’organisation, des curricula et du rendement scolaire, le chemin est long à parcourir. Dans le préscolaire, le taux de présence est de seulement 5,2%, alors qu’il est de 12% chez nos voisins africains) et de 15% dans le monde arabe. Au Fondamental (d’une durée de 6 ans), la scolarisation est « théoriquement » obligatoire (entre 6 et 14 ans) et atteint des records (100%, à l’état brut), plus que dans beaucoup de pays en développement, mais la déperdition atteint plus du tiers ! La situation actuelle s’éloigne encore, de plus en plus, du concept de l’école républicaine avec les grandes disparités entre le secteur public (devenu l’école des « fils de pauvres ») et l’école privée (où les Mauritaniens aisés préfèrent placer leurs enfants), entre le milieu urbain (taux de présence de 87%) et le milieu rural (64%). Ces disparités sont encore plus frappantes (plus gênantes) si on les regarde suivant la division de la population en quintiles : 87% des enfants du quintile le plus aisé achèvent leur cursus contre 40% pour le quintile le plus pauvre ! Dans le milieu rural, ils ne seront plus que 19% seulement pour le quintile le plus pauvre.

L’énumération de ces statistiques scolaires d’un système malade donne donc à réfléchir, non seulement au cours terme, comme on l’a souvent fait, dans la perspective de juger une année par rapport  à sa précédente, mais de « réformer » judicieusement pour inscrire les améliorations dans la durée. Il faut donc revoir les programmes qui sont le plus souvent inadaptés (ex : parler de la zakat au primaire), du livre scolaire (production, édition, distribution, etc) qui ne doit plus être le monopole de l’IPN, si les contenus sont déterminés une fois pour toutes, et des approches (APC ou approche par les contenus) qui continuent, à l’heure actuelle, à être un amalgame dans les collèges et lycées de Mauritanie. Sans donc une vision globale et novatrice, qui doit se traduire dans les recommandions de ces états généraux de l’éducation, mais il est certain que l’école mauritanienne peinera encore et encore à rattraper « le temps perdu ».