Démocratie : L’exception mauritanienne

Article : Démocratie : L’exception mauritanienne
25 mai 2013

Démocratie : L’exception mauritanienne

Bulletin unique, élection 2009 en Mauritanie (crédit photo : google.com)
Bulletin unique, élection 2009 en Mauritanie (crédit photo : google.com)

On est fiers de nous. Notre « démocratie » est en train de faire notre renommée. Après avoir été le pays du « million de poètes », nous sommes en train de nous forger une autre image, plus moderne celle-là: Le pays où la démocratie est toujours en construction. Ou plutôt en déconstruction.

Ailleurs, on commence à présenter la Mauritanie, pays à cheval sur le Maghreb arabe et l’Afrique de l’ouest, comme celui qui vit une crise politique permanente. Une crise qui dépasse de loin les soubresauts que le pays traverse depuis la chute de Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya, le 3 août 2005. L’épisode de la transition militaire 2005-2007, et l’élection présidentielle qui a porté au pouvoir Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, « déposé », quinze mois plus tard par le général Mohamed Ould Abdel Aziz qui assurera une seconde transition appelée « Rectification », entre le 6 août 2008 et le 18 juillet 2009, date de son élection à la présidence de la République.

Une crise qui prend racines dans l’évolution politique de la Mauritanie, de l’indépendance à nos jours, et dans ce que d’aucuns appellent, sans pénétrer réellement ses secrets, le «partage du pouvoir» entre les différentes communautés nationales. Elle a donc, cette crise, des aspects multidimensionnels qu’il faut, nécessairement, mettre en rapport pour comprendre les mécanismes qui sous-tendent la gestion des affaires de l’Etat, que ce soit par un régime de type militaire (dictatorial par essence) ou un pouvoir « civil » qui, le plus souvent, n’est que le résultat d’une mutation non accomplie d’un régime d’exception.
Comprendre cela, c’est percevoir la politique en Mauritanie comme le fait de systèmes établis, de corollaires entre considérations sociales et économiques plutôt que comme l’émergence d’hommes au destin exceptionnel. Aucun chef d’Etat mauritanien, de feu Moctar Ould Daddah à Mohamed Ould Abdel Aziz n’a agit seul pour mettre en place le pouvoir qu’il gère, même quand il parvient, plus tard, à n’en faire qu’à lui-même. Tout Pouvoir en Mauritanie est ainsi servi par les pouvoirs qui le font : la Tribu, l’Argent et le Savoir qui, à leur tour, en profite pour se consolider et assurer leur mainmise sur la gestion des ressources nationales. Aucune exception à la règle n’existe pour mettre à mal cette théorie de vases communicants qui, à travers le long cheminement de la situation politique en Mauritanie, mais aussi à travers une sorte de « croisement » perpétuel entre les intérêts des différents éléments du Système.

A des niveaux différents, l’évolution politique en Mauritanie s’est faite à travers le rapport à la tribu, aux partis, à l’argent et à l’élite intellectuelle. Jamais à travers le peuple dont le statut de sujet, dans toute démocratie qui se respecte, est réduit à celui d’objet dont l’utilité n’apparaît réellement qu’en période de joutes électorales. Que ce soit au niveau local (communal) ou national (Parlement, gouvernement), les voix du peuple ne comptent que le temps nécessaire au Sacre de celui qui détient le pouvoir au sein de la tribu ou de la région. Par la force de l’argent ou du savoir. Sur ce plan, la continuité historique est d’une évidence telle que le fils d’un chef de tribu ou d’un grand marabout ou d’un ancien ministre de la « République » arrive presque toujours à lui succéder dans les faveurs accordées par le pouvoir central. Rarement, l’argent ou le savoir portent leur détenteur à bousculer la tradition bien ancrée d’asseoir l’autorité d’un président, d’un gouvernement ou d’un parti sur autre chose que ce que donne le rapport de force au sein de la tribu ou de la région.

Changer la donne

C’est pour dire que la guerre des tranchées que se livrent actuellement l’opposition et le pouvoir n’est pas celle des « forces du changement ». C’est toujours la continuation, à des degrés divers et imbriqués, de pans des pouvoirs anciens. De sorte que l’argumentaire développé par les uns et les autres bute sur les contradictions intrinsèquement liées à la présence, au sein de la Majorité et de l’Opposition, de personnalités appartenant à la vielle garde, refusant de céder la place à la jeune génération qui surfe, sans conviction, sur le « renouvellement de la classe politique énoncé, à un moment donné, par Ould Abdel Aziz, sous  forme de stimuli comme « le président des pauvres », le « changement constructif » ou « la lutte contre la gabegie ».

C’est pour dire tout simplement qu’il ne faut pas s’attendre, dans les quelques mois qui séparent les Mauritaniens de la présidentielle de 2014, à un changement notoire. Les deux forces en présence sont coulées dans le même moule et il n’y aura pas de différence fondamentale entre la gestion d’un pouvoir dirigé par Ould Abdel Aziz, entouré par tous ceux qui ont fait que Taya gouverne la Mauritanie durant deux décennies, et « l’alternance » que provoquera l’arrivée d’un leader de la Coordination de l’opposition démocratique (COD) au sommet de l’Etat. Tout au plus, on aura droit à mettre à l’épreuve de nouvelles figures, de tester de nouvelles capacités mais le Système tel que nous le connaissons depuis le début de l’indépendance de la Mauritanie ne changera pas d’un iota.

C’est dire aussi que les futures élections dont on parle tant ne constituent pas une solution miracle à la crise politique actuelle. Elles permettront, tout au plus, de « débloquer » une situation qui fait craindre, chaque jour, que le pays ne plonge dans ces troubles qu’ailleurs ont a appelé « le printemps arabe » mais elles ne peuvent aucunement être une solution durable à l’accumulation de problèmes qui dépassent le cadre spatio-temporel de l’ère Aziz. Comprendre cela, c’est tempérer ses ardeurs quant à la possibilité de sortir le pays de la crise multiforme sans chercher ses vraies causes dans l’impossibilité d’opérer une rupture avec la pratique politique en cours depuis cinquante ans.

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