Mohamed SNEIBA

La Mauritanie « championne » du monde de l’esclavage, selon le rapport 2013 de la fondation australienne Walk Free

Conditions d'esclaves dans la Mauritanie de 1948.
Conditions d’esclaves dans la Mauritanie de 1948.

 « Triste record : la Mauritanie est classée numéro 1 des pays esclavagistes dans le monde », titre l’Initiative pour la résurgence d’un mouvement antiesclavagiste en Mauritanie (IRA), dans un communiqué qui rend compte du rapport 2013 de la fondation australienne Walk Free sur l’état de l’esclavage dans le monde.

La Mauritanie arrive largement en tête des 162 pays pris en compte dans ce classement infamant en termes de prévalence de l’esclavage. Sans saluer cette « performance », le rapport indique qu’elle pointe en tête avec une note 97, 90, loin devant le deuxième de ce classement qui est la République de Haïti avec 52, 26. Le Pakistan occupe la troisième place de ce podium très particulier avec une note de 32, 11.

Le rapport souligne que la note attribuée à chaque pays est un agrégat de trois facteurs : la prévalence de l’esclavage moderne, le taux de mariages de mineurs et le niveau de trafic de personnes. Et bien que cette précision soit de nature à éloigner de l’esprit de certains qu’il y a encore en Mauritanie des « marchés à esclaves », il faut tout de même souligner que le rang qu’occupe notre pays relance la question – la problématique, dirai-je – sur la nature de cet esclavage : réalité ou séquelles ?

Colonel Haidalla, à droite, président du CMSN. Il a abolit l'esclavage en 1981
Le colonel Haidalla, à droite, président du CMSN. Il a aboli l’esclavage en 1981.

A ce qui semble constituer une victoire pour les antiesclavagistes mauritaniens d’IRA, qui ont pris la relève du mouvement historique d’El Hor (le libre), les défenseurs d’une Mauritanie « sans esclavage » vont émettre un doute sur la fiabilité de ce rapport. Le fait qu’il soit établi dans la lointaine contrée d’Australie sera présenté comme une méconnaissance de la Mauritanie et un simple préjugé sur ce qui est dit ou écrit par Biram Ould Dah Ould Abeid et ses amis occidentaux. Par contre, l’IRA avancera que le phénomène est tel qu’il est vu par des organisations internationales qui probablement ne connaissaient notre pays que de nom.

La question de l’esclavage en Mauritanie divise

Pour tous les gouvernements qui se sont succédé en Mauritanie depuis 1981, il n’existe plus que des séquelles de l’esclavage. Les plus cyniques parmi les défenseurs de cette thèse parlent d’une attitude de bon sens : l’abolition de l’esclavage par une ordonnance prise à cette date par le Comité militaire de redressement national (CMRN) incarné par le colonel Mohamed Khouna Ould Haïdalla le frappait de pratique « hors la loi ». C’est-à-dire que ceux qui détenaient encore des esclaves s’exposaient aux sanctions prévues par la législation mauritanienne en la matière. Mais pour qui connaît la nature de la justice dans notre pays, il était facile d’imaginer les tours et détours qui empêcheraient que les sanctions tombent. C’est la faiblesse de l’appareil judiciaire, sa complicité même, qui sont mises en cause aujourd’hui par l’IRA. C’est l’administration qui renferme en son sein des esclavagistes de pères en fils qui fait preuve de complaisance dans pratiquement tous les cas qui sont soumis aux autorités compétentes. C’est une partie de l’élite haratine (Maures noirs) qui s’est emparée de cette cause pour la tourner – et retourner – selon le profit qu’elle peut en tirer ici (en jouant la carte du pouvoir) ou à l’étranger. L’ambassadeur Bilal Ould Werzeg, l’un des pionniers de la lutte antiesclavagiste en Mauritanie, a bien mis le doigt sur la plaie : il faut cesser de nommer les cadres haratines en leur faisant croire qu’on leur remet la « part » de leurs frères non instruits. Ils ne doivent être cooptés qu’en fonction de leurs mérites et cela doit être le cas pour tout autre Mauritanien, blanc ou noir, arabe ou négro-africain.  Pour les anciens esclaves, une discrimination positive doit être opérée dans le cadre de l’action de la nouvelle agence « Tadamoun » (Solidarité) mise en place par le gouvernement et censée lutter contre les séquelles de l’esclavage. L’accent doit être mis sur l’éducation et l’insertion dans le tissu économique pas sur des théories fumeuses d’égalité, de liberté et de démocratie. Comme cela a été repris dans la loi criminalisant l’esclavage, adopté le 8 août 2007 par le Parlement mauritanien, et punissant de dix ans d’emprisonnement les détenteurs d’esclaves. Et ils seraient encore nombreux si l’on en croit donc ce nouveau rapport qui vient conforter les thèses d’IRA.

Les esclaves des temps modernes

 

Dockers Haratines, "les esclaves des temps modernes"
Dockers haratines, « les esclaves des temps modernes ».

La condition des haratines est telle que pour beaucoup d’experts et d’étrangers qui visitent la Mauritanie ils sont ces « esclaves des temps modernes » dont parlait Albert Memmi évoquant la situation des immigrés maghrébins en France. Qu’ils soient les seuls à pratiquer le métier de dockers, de blanchisseurs, de boys, de manœuvres, de gardiens et de tant d’autres tâches considérées comme avilissantes par leurs anciens maîtres, ne milite pas pour la résolution définitive de cette question d’inégalité sociale. L’esclavage moderne est pire que l’esclavage qui se pratiquait – se pratique – dans les campements et villages de la Mauritanie coloniale. Il consacre l’image d’une Mauritanie où le travail détermine le statut social et le degré de citoyenneté de chacun. Encore une fois, c’est le défi majeur que l’agence « Tadamoun » doit relever pour que cesse cette division du travail qui ne dit pas son nom. Et pour que cesse aussi le tort qu’on fait à des Mauritaniens rendus responsables d’une infamie que même des haratines ont pratiqué contre leurs propres frères. C’est le prix à payer pour que la Mauritanie cesse d’être présentée, dans un reportage de la CNN, comme « Le dernier bastion de l’esclavage »

https://www.youtube.com/watch?v=h1a-1I_aYfg

avec 10 % à 20 % de la population qui serait encore soumise à cette terrible condition.

Ceci peut être vrai quand on sait qu’il y a des domaines où cet esclavage des temps modernes ne fait pas de différence entre les différentes communautés nationales : le travail des enfants et l’oppression de la femme. Considérant le reportage de CNN comme plein de « raccourcis », un expatrié évoque la situation ainsi : « J’ai travaillé sporadiquement en Mauritanie pendant huit ans et je m’évertue à comprendre intégralement ce problème d’esclavage. Je me sens bien sûr mal à l’aise à chaque fois que je vois un jeune enfant travaillant chez quelqu’un, qu’il soit noir ou arabe, et les relations de travail et d’argent sont très peu claires pour moi ». Et plus loin : « Je savais que l’esclavage continuait à exister sous de nouveaux noms, comme la prostitution ou le travail des enfants (car les catégoriser de façon plus soignée nous permet de nous sentir mieux), mais je pensais que l’ère durant laquelle les gouvernements se voilaient la face (ce qui est le cas pour la Mauritanie) était révolue. Peu importe la façon dont nous essayons d’amortir le choc avec nos doux euphémismes, tant que des personnes seront considérées comme des propriétés, l’esclavagisme existera ». L’aurez-vous imaginé au XXIe siècle ?

 

 

 

 

 


Mauritanie : le douloureux réveil de l’après-Tabaski

Billets de 5000 UM (Crédit photo: Ahmed Bettar)
Billets de 5000 UM (Crédit photo : Ahmed Bettar)

La fête est maintenant derrière non. Ou plutôt non. Certes le mouton du sacrifice a bien été consommé, les beaux habits portés avec panache et parfois un brin d’orgueil et les rencontres entre membres d’une même famille, proches et amis vécus comme les meilleurs moments de la vie. Maintenant, les pères de famille sont laissés seuls face à l’après fête.

Et oui, les bobos ne font que commencer. Il faut solder toutes ces dépenses – extravagantes – qui ont occasionné des  « trous  » comme on dit dans les trésoreries des ménages et qu’il va falloir combler. Avec toutes sortes de gymnastiques. Devant l’immeuble de la banque BMCI, des pères de famille venus guettaient, à la veille de la fête, de possibles avances sur salaires comme cela a été fait pour l’Id Maouloud consacrant la rupture du ramadan. Et quand ils ont compris que les banques rechignent cette fois-ci à offrir de telles facilités à leurs clients, ils auront probablement recours à toutes les gymnastiques possibles et imaginables pour faire face à des dépenses de fête inéluctables, salaires ou pas.

Les privilégiés du secteur de l’éducation et de la santé

En Mauritanie, c’est connu, personne ne vit de son salaire. Tout le monde s’adonne au fameux « tieb-tieb » (système D) qui permet à de très nombreux fonctionnaires et agents de l’Etat d’arrondir leurs fins de mois. Après les fonctionnaires du ministère des Finances, du Développement économique, de la Justice et des établissements comme la SOMELEC (Société mauritanienne d’électricité), la SNDE (Société nationale d’eau), ceux des secteurs de la santé et de l’éducation sont considérés comme des « privilégiés ». Non pas parce qu’ils gagnent de gros salaires, mais parce qu’ils ont des opportunités dans le secteur privé. Les cliniques, pharmacies et écoles qui pullulent à Nouakchott fonctionnent à 90 % avec le personnel technique formé par l’Etat !

Un bon prof de maths, de physique ou de français gagne facilement un revenu mensuel de 500 000 UM (1250 euros) ! Les cours à domicile rapportent mais aussi les cours de rattrapage dispensés en groupe, aux heures du soir, dans les locaux de l’établissement. Médecins et infirmiers d’Etat brassent, eux aussi, leur business dans le privé et provoquent souvent la grogne de citoyens qui pensent que la santé est l’un des secteurs qui, avec l’éducation, souffre le plus de ce « double emploi ».

Ceci dit, il y a des pères de familles qui sont loin d’avoir les mêmes opportunités que celles offertes par le secteur privé aux enseignants et aux praticiens de la santé. Dans plusieurs cas, le système D ne fonctionne que passablement.

On ne prête aux pauvres…

Les revenus dépendent de plusieurs paramètres comme la circulation de l’argent à la veille des fêtes (dans les bourses de voitures, les ventes montent en flèche), la période (les vacances diminuent l’intensité des affaires à Nouakchott, tout le monde ayant « fui » vers la campagne) ou encore l’approche d’élections qui font que les riches sont plus enclins à prêter aux pauvres ! Comme en ce moment.

Parce qu’ils auront besoin de leurs voix le 23 novembre prochain pour occuper l’un de ces postes électifs qui sont l’un des meilleurs sésames auprès du pouvoir et partant le moyen le plus sûr pour récupérer la mise. Comme quoi, la politique est un investissement qui peut rapporter gros, surtout dans un pays comme la Mauritanie où le niveau de conscience du peuple se limite à la compréhension des luttes épisodiques entre ceux qui se réclament de la Majorité et ceux qui s’opposent au pouvoir.

Pour cette fête donc, les Mauritaniens bien que préoccupés par les futures élections, et les conséquences qu’elle peut avoir sur la gestion des affaires publiques, n’ont pas dérogé à la règle. Qu’on soit pauvre ou riche, le rituel des dépenses de fête a été respecté. Le présent comptait plus que l’’avenir et, maintenant que la fête est devenue du passé, l’on se soucie, paradoxalement, de son être-là qui ne peut pas attendre. Il faut manger et boire, payer sa facture d’eau et d’électricité, se soucier de la santé des enfants. Il faut survivre. Jusqu’à la prochaine fête.


Elections en Mauritanie : « Bolletiguement » correct

Meeting de l'opposition mauritanienne (photo: Afp)
Meeting de l’opposition mauritanienne (photo: Afp)

Bon on peut maintenant le dire avec 70% de certitude : Les élections municipales et législatives auront bien lieu le 23 novembre 2013. Pourquoi une conviction de 70% ? Tout simplement pour ne pas déroger à la « règle » depuis que le gouvernement et le parti au pouvoir en Mauritanie ont déclaré, en cette fin de mandat du président Mohamed Ould Abdel Aziz que son programme électoral (en fait ses promesses) est accompli à ce seuil très respectable de 70% !

Ma conviction à moi a d’autres raisons « suffisantes » mais non nécessaires :

1 – On ne peut prolonger indéfiniment le mandat d’un parlement et de conseils municipaux qui vivent – survivent – depuis deux ans grâce à des « accommodements » constitutionnels émanant d’un dialogue entre le pouvoir et une partie de l’opposition.

2 – Le parti au pouvoir, l’Union pour la République (UPR) estime sans doute être fin prêt pour descendre dans l’areine des élections. Il est le seul à avoir présenté 218 listes dans les 218 communes du pays.

3 – Le spectre du boycott de ces élections par la totalité de la Coordination de l’opposition démocratique (COD) a finalement été évité. Certes le parti islamiste « Tawassoul » est le seul à avoir décidé de participer mais c’est une formation qui compte. D’aucuns considèrent même que c’est le seul parti des dix qui composent la COD à disposer de chances réelles pour venir bousculer les certitudes du parti au pouvoir et de ses alliés au sein de la majorité présidentielle.

4 – Enfin, la pression des partenaires au développement de la Mauritanie, notamment de l’Union européenne a joué grandement dans le « dénouement » des aspects de la crise liés aux élections. Certains médias locaux ont parlé de milliards d’euros qui attendent l’organisation des élections pour venir renflouer les caisses de l’Etat.

Ceci dit, revenons à l’aspect le plus important de cette nouvelle-ancienne situation politique en Mauritanie : Pourquoi des élections « bolletiguement » correct ?

Pour ceux qui ne le savent pas « bolletig » c’est la politique à la mauritanienne. Mais attention, le terme a un sens tout autre ; il signifie « ruser », « tromper », « user de moyens souvent peu orthodoxes pour arriver à ses fins ». « Metbolteg » qui devrait correspondre, en bon français, à « politisé » a plutôt le sens de « truand » ! C’est la fin qui justifie (tous) les moyens : mentir, trahir, aller (vers la majorité), revenir (à l’opposition), corrompre, se laisser corrompre, applaudir des mains et des pieds, vendre son âme au diable, crier plus fort que les autres…

C’est ce qui explique aujourd’hui l’état de pagaille généralisée que connait la classe politique mauritanienne. Mais aussi ses incertitudes…

…Au sein de la majorité.

On a voulu faire croire aux mauritaniens (et au reste du monde) que le changement de régime en 2005 était une « révolution », que rien ne sera plus comme avant. Moi j’avais pensé cela en termes de mise à l’écart de la tribu, non pas en tant qu’entité sociale nécessaire mais comme instrument pour régenter la vie politique de ses membres. J’avais cru également qu’il y aurait plus de justice sociale, de justice tout court. Que les hommes d’affaires ne vont plus continuer à jouir de passe-droits dans une sorte de combine avec ceux qui président à nos destinées. En fait c’était une somme d’illusions vite démenties par la réalité : pour faire élire Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, les militaires avaient recouru à la tribu et aux anciens barons du système Taya. Certes, ils ne pouvaient pas « reconduire » le PRDS mais ils avaient trouvé la parade : les « indépendants » ! Quand ils ont fini par nous jouer le tour, ils ont ordonné à ces « bolleticiens » de se regrouper à nouveau. Adil était né pour servir de parti au pouvoir sous Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi. C’était déjà la remise en cause de cette « révolution » que les soutiens de l’actuel président s’accordent pourtant à présenter comme le prélude au « printemps arabe » qui allait secouer, quatre ans plus tard, la Tunisie, l’Egypte, la Libye, Le Yémen et la Syrie. Pour récompenser les « héros » de la fronde contre Sidi, la « bolletig » avait encore pleinement joué : Les anciens ministres de Taya avaient été placés – déplacés – dans des postes d’ambassadeurs ou de présidents de conseils d’administration ! Discrétion oblige pour tromper le petit peuple qui croyait au « changement constructif ».

…l’opposition aussi

 La « bolletig » comme avatar de la politique n’est pas l’apanage du seul pouvoir mauritanien. L’opposition – ou les oppositions – la manie aussi avec l’art consommé de celui qui veut jouer sur plusieurs cordes à la fois. Tous les mauvais choix de la COD viennent de son ambivalence. Son ambiguïté. Quand elle refuse le coup d’Etat contre Sidi, en août 2008, et va à Dakar pour dialoguer. D’abord c’était pour le retour à l’ordre constitutionnel, le retour du président « démocratiquement élu » par les militaires et débarqué par eux quand il ne se soumettait plus à leurs ordres, ensuite pour convenir avec le général Aziz des conditions d’organisation de nouvelles élections. Sans Sidi dont la « défense » aura donc servi seulement à mettre la pression sur les généraux pour tenter de leur arracher le pouvoir.

Les partis d’opposition étaient ensemble contre le pouvoir du président Aziz mais se regardaient eux-mêmes en chiens de faïence. Chaque parti manoeuvrait pour que  son chef écarte de la voie vers la présidence  ses « alliés » de circonstance et œuvre pour être président à la place du président. Les islamistes n’ont-ils pas avoué qu’au moment où la COD, dont ils sont membres, s’acheminait inéluctablement vers le boycott eux préparaient, dans le secret le plus total, les élections ? Parfaite illustration ici de la « bolletig » comme perfidie. De même, les partis de la Coalition pour une Alternance Pacifique (CAP) qui ont fait le choix de la participation crient aujourd’hui à la manipulation et à la «soumission » de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) à des ordres venus d’en-haut ! Pourquoi aller donc à la boucherie électorale comme le faisait l’opposition du temps de la « démogâchis » de Taya ? Le boycott est certes un mauvais choix mais quand on décide d’y aller, il faut y aller. A nos risques et périls.


Mauritanie : Etre maire, non merci !

Les ordures, un problème de santé publique à Rosso (photo: Sneiba)
Les ordures, un problème de santé publique à Rosso (photo: Sneiba)

En Mauritanie, la frénésie des élections municipales et législatives s’empare de tout le monde. Politiques et citoyens lambda confondus. Après les péripéties de la course à l’investiture, surtout au niveau de l’Union pour la République (UPR), parti au pouvoir en Mauritanie, place maintenant à la chasse aux voix. La course est donc lancée. Sans que l’on sache que c’est la ruée vers les problèmes. Oui, je n’exagère pas.

De passage à Rosso, capitale du Trarza, j’ai mesuré l’ampleur de la tâche qui attend le futur maire de cette ville-frontière, bâtie au bord du fleuve Sénégal et dont les populations constituent le meilleur témoignage du brassage culturel en Mauritanie et des liens séculiers qu’elle entretient avec son voisin du sud.

La plaine de M'pourié à Rosso (photo : Sneiba)
La plaine de M’pourié à Rosso (photo : Sneiba)

Rosso s’est présentée à moi comme la ville de tous les paradoxes. Entre des potentialités économiques certaines et un mal développement visible à l’œil nu. Exaspérant même. Impossible d’aimer cette ville si on n’est pas l’un de ses « fils » comme on dit. Si la cité minière de Zouerate est présentée comme la « ville la plus propre de Mauritanie », Rosso est, incontestablement, celle qui ploie sous le poids des ordures. Le maire sortant, non reconduit, a certainement dû payer pour cet aspect sombre de sa gestion. Il devait comprendre que, depuis 2005, les Mauritaniens ont appris, la pratique aidant, à dire « non ». Ils subissent durant cinq ans mais se révoltent en fin de compte pour empêcher le retour aux affaires des élus fainéants. Et le parti au pouvoir est désormais obligé de jouer le jeu. Pour éviter les frictions. Eviter surtout qu’on assimile ses rapports avec la base à ceux du défunt PRDS.

Le marché de Rosso, en face de l'hôpital (photo: Sneiba)
Le marché de Rosso, en face de l’hôpital (photo: Sneiba)

Des observateurs avertis trouvent « compréhensibles » le déboulonnage de la plupart des maires UPR des grandes villes : Nouadhibou, capitale économique du pays, Néma, ville frontalière avec le Mali et porte des échanges avec Bamako, le Niger et la Cote d’Ivoire, Kiffa, deuxième concentration urbaine après Nouakchott, le Ksar (l’une des 9 communes de la capitale) et…Rosso. Le maire qui aura à gérer les affaires de cette cité, après les élections du 23 novembre prochain, doit faire face à des problèmes de toutes sortes. Dont le moindre n’est pas celui de l’assainissement.

Une école de la ville de Rosso (photo: Sneiba)
Une école de la ville de Rosso (photo: Sneiba)

L’approvisionnement en eau potable est l’un des principaux soucis de la ville, malgré les financements que le maire sortant a mobilisé, selon les dires d’un journal local¹. Approvisionnée à partir du fleuve, Rosso fait face aux problèmes de son extension. Les promesses du maire sortant de faire venir l’eau jusqu’au PK 7 sont restées lettre morte. A cause d’un obstacle technique : L’installation de l’ASCOM (OMVS²) ne pouvant supporter un tel projet, il faut un tuyau de 300 mm de diamètre branché sur l’ancien château d’eau. Le programme non réalisé par l’actuel maire de la ville constituera, sans nul doute, le principal défi pour son successeur. Parce qu’il en va de l’avenir de la nouvelle ville de Rosso que l’Etat a construite comme solution aux inondations de 2009.

La nouvelle ville, un début de solution

Site de la nouvelle ville de Rosso (photo : Sneiba)
Site de la nouvelle ville de Rosso (photo : Sneiba)

Le principal problème des villes mauritaniennes est d’abord qu’elles ont été construites sans plan directeur. Il s’agissait, au départ de bourgs, de villages où tout s’emmêle : activités agricoles, élevage et commerce ! L’exode rural, suite à la grande sécheresse du début des années 70 du siècle dernier, a contribué à l’expansion de ces villes « sans visage », avec la naissance de quartiers qui portent bien leur nom : kebba (dépotoir) et gazra (squat). Un phénomène d’urbanité sauvage que l’on a surtout observé dans les villes de Nouakchott et de Nouadhibou mais qui, à Rosso, à donné le quartier de Satara ainsi que d’autres « M’Aîvissa » (la forcée), à Aleg, et « El Moussafrine » (rapatriés) de Boghé.

Le village des pêcheurs à Rosso (photo : Sneiba)
Le village des pêcheurs à Rosso (photo : Sneiba)

A Rosso, la création d’une nouvelle ville a le double avantage de trouver une solution aux inondations et de dégager l’espace « vital » de la capitale du Trarza, à savoir le fleuve pour en profiter pleinement dans le domaine de  l’agriculture, de l’industrie, la navigation et la pêche. Mais quatre ans après le lancement de ce projet, avec la réalisation des infrastructures de base nécessaires (routes, hôpital, électricité, bâtiments administratifs, etc, les populations rechignent à aller occuper leurs nouveaux terrains. L’on espère cependant que le candidat du parti au pouvoir, l’actuel ministre du Commerce, de l’industrie, de l’artisanat et du tourisme, Bemba Ould Dramane, s’il parvient à se défaire de ses principaux rivaux de l’APP, Al Wiam, de Tawassoul et du Sursaut, pourra réaliser les promesses non tenues d’un maire élu sous les couleurs du RFD (opposition) et passé, peu de temps après, dans le camp du pouvoir.

1. Mauritanies1 n°33 du 1er septembre au 10 octobre 2013 

 2. Organisation pour la Mise en Valeur du Fleuve Sénégal (Guinée, Mali, Mauritanie, Sénégal)


Mauritanie : Elections agitées à peu agitées

Conférence de presse de la COD (opposition)
Conférence de presse de la COD (Crédit photo: Elhourriya.net)

Finalement, l’Union pour la République (UPR), parti au pouvoir en Mauritanie, n’ira pas seule aux élections du 23 novembre 2013. A quelques heures de la clôture du dépôt des listes candidates pour les élections locales, les choses se sont précipitées. D’abord les islamistes de « Tawassoul », formation bien structurée, donnée pour être la seconde force politique actuellement, après le parti au pouvoir, n’a pas voulu se condamner à cinq ans d’errance, en boycottant un scrutin où tous les indicateurs prouvent qu’elle peut améliorer sa présence au Parlement et dans les conseils municipaux. Des considérations électoralistes qui justifient, aux yeux de certains, le « mauvais » tour que les islamistes mauritaniens viennent de jouer à leurs amis de la Coordination de l’opposition démocratique (COD). « Tawassoul » donc, a annoncé, dans la journée de jeudi dernier, qu’il ira bien aux élections, contre l’avis de la majorité au sein de la COD, dix partis sur onze ayant opté pour le boycott. Son président, Mohamed Jamil Mansour, a révélé, devant la presse nationale, que son parti se préparait, dans le secret le plus total, et engage donc plus de 150 listes sur l’ensemble du territoire. Il vient en troisième position, en termes de listes candidates, derrière le parti au pouvoir, qui couvre la totalité des 218 communes du pays, et du Sursaut de la jeunesse pour la Nation, formation conduite par la ministre de la Culture, de la jeunesse et des sports, qui brigue le suffrage des Mauritaniens dans 180 communes. Le parti « Al Wiam (opposition) présente 111 listes mais menace de les retirer de la course si certains hauts responsables de l’Etat usent et abusent du pouvoir de persuasion qu’est l’argent et les « promotions » aux postes dans l’administration.

Les islamistes qui ont donc trahi la « sainte » alliance de l’opposition, choisissent cette voie, malgré tous les griefs fait à l’organisation des élections en cours depuis plusieurs mois, et à la Commission électorale nationale indépendante (CENI) que l’on taxe d’être aux ordres du pouvoir. Dès l’annonce de la participation, ils ont aussitôt pris contact avec « l’autre opposition » :  la Coalition pour une alternance pacifique (CAP), en rupture de ban avec la COD, depuis 2011, quand elle avait jugé son discours anti-démocratique, parce qu’il demande le « rahil » (départ) du président Mohamed Ould Abdel Aziz par une action non démocratique.  Probablement, que « Tawassoul » cherche à nouer une alliance de circonstance avec les trois partis de cette coalition (APP, du président de l’Assemblée nationale, Messaoud Ould Boulkheir, Al Wiam, de Boydieil Ould Houmeid, plusieurs fois ministres, et de « Sawab », parti d’obédience baathiste du Dr Abdessalam Ould Horma).

Il y a aussi qu’un autre parti de la COD, l’Union des forces de progrès (UFP) a décidé, au dernier moment, de se présenter dans les circonscriptions où il pense avoir des chances de conserver les mairies qu’il détient depuis 2006. Cette dernière volte-face s’est faite contre l’avis du président de cette formation, Mohamed Ould Maouloud, et une partie de la presse mauritanienne l’assimile à un véritable coup de force qui risque d’avoir des conséquences fâcheuses sur l’avenir de l’Ufp. Du côté du Rassemblement des forces démocratiques (RFD), le plus grand parti de l’opposition, par sa représentation au Parlement et dans les conseils municipaux, l’on ne parle pas encore de « trahison » mais Mouna Mint Dèye, une dirigeante proche de son président Ahmed Ould Daddah, voit la main des services de renseignements dans le « coup fourré » des Udépistes qui ont finalement suivi le choix de « Tawassoul ».

Brouiller les cartes de l’UPR

Contrairement à ce que pensent certains, ce retour de situation, après avoir misé sur le boycott de la totalité des partis de la COD – et même parfois sur celui de l’Alliance populaire progressiste (APP) du président de l’Assemblée nationale, n’arrange pas les affaires de l’UPR. Certes, le parti au pouvoir a joué serré, en gardant au secret ses choix jusqu’à la veille de la clôture du dépôt des listes, mais certains mécontents ont eu le temps de se rabattre sur d’autres partis de la Majorité (c’est le cas du Sursaut à Kaédi)ou même de l’opposition (le maire de Wad Naga, non reconduit, qui passe avec armes et électeurs chez les islamistes de Tawassoul ou encore celui de Bir Mogrein qui attérit à Al Wiam).

Des mécontentements de faible magnitude certes mais qui risquent d’être plus grands lors du choix des candidatures pour l’Assemblée nationale. Là, l’enjeu est beaucoup plus important et sans doute que ce premier test pour l’UPR a déjà amené certains groupes politiques à penser, sérieusement, à contrer rapidement toute nouvelle défaillance. L’UPR a réussi, lors du dialogue national avec une partie de l’opposition, à se prémunir contre la « rébellion » que constituaient, dans le passé, les candidatures indépendantes mais le vote sanction reste l’arme redoutable des tribus, groupes ou hommes politiques qui veulent prouver au pouvoir qu’il faut toujours compter avec eux.


Mauritanie : le renouvellement de la classe politique ne se décrète pas, il faut le provoquer

Les militants des quatre partis de jeunes réunis au palais des congrès (photo: AMI)
Les militants des quatre partis de jeunes réunis au palais des congrès (photo: AMI)

Ça bouge du côté de la majorité présidentielle à la veille des élections municipales et législatives. Quatre formations politiques dirigées par des jeunes ont constitué, dimanche 29 septembre, au Palais des Congrès de Nouakchott, une coalition au sein de la majorité présidentielle. Un regroupement auquel les partis « Unité et développement », « Sursaut de la jeunesse pour la nation », « Pensée nouvelle » et « Mauritanie nouvelle » ont donné le nom de « Coalition pour le changement constructif ». Tout un programme ! Quand on sait que c’est là le slogan de campagne du candidat Mohamed Ould Abdel Aziz à la présidentielle de juillet 2009.
Si tout le monde s’accorde à reconnaître aujourd’hui qu’il y a effectivement un changement notoire dans le mode de gestion des affaires de l’Etat – ce qui a permis la réalisation de 70% du programme électoral du président Aziz, soulignent ses soutiens – il est clair, cependant, que l’on assiste, sur le plan politique, à un retour insidieux des barons de l’Ancien Régime. Notamment au sein de l’Union pour la République (UPR), parti au pouvoir en Mauritanie. Un parti qu’on accuse, au sein de la majorité présidentielle, de « résister » au changement et de refuser même de faire de la place, dans le gouvernement, à ses alliés politiques, à part un ministère de la Jeunesse et des Sports, confié à la présidente du Sursaut, Lalla Aïcha Mint Chriv, et un ministère Secrétariat de la présidence aux mains du vice-président de l’UDP, Sy Adama. Dans les autres sphères du pouvoir, les cadres de la soixantaine de partis qui gravitent autour de l’UPR, et dont certains, comme les partis des jeunes soutiennent fermement la politique du président de la République, ne récoltent que des miettes.

Au centre, Mohamed Baro,  président de la nouvelle coalition (photo: Sneiba)
Au centre, Mohamed Baro, président de la nouvelle coalition (photo : Sneiba)

C’est dans ce contexte particulièrement tendu de précampagne électorale, de reprise du dialogue entre le pouvoir et l’opposition qui réclamait le « rahil » (départ) du président Aziz que les partis des jeunes membres de la majorité présidentielle ont décidé de bouger pour exister. Comprenant sans doute que le renouvellement de la classe politique auquel a appelé le président Aziz, dès son arrivée au pouvoir, ne se décrète pas, mais s’impose par la mobilisation des jeunes pour la défense des acquis et le refus d’un retour en arrière. Le discours-programme de Mohamed Barro, président du parti « Unité et Développement », porté à la tête de cette coalition qui comprend également « le Sursaut de la jeunesse pour la nation », le parti « le courant de la pensée nouvelle » et le parti « la Mauritanie nouvelle », annonce donc les revendications politiques, économiques et sociales d’une jeunesse qui se refuse à jouer le rôle de « roue de secours » alors qu’elle estime avoir largement les moyens de passer devant. Son atout majeur semble être cette profession de foi que le président de la nouvelle coalition a prononcée devant une salle du Palais des Congrès pleine à craquer : « Dans son discours politique, le président Mohamed Abdel Aziz prône le changement, nous le soutenons à bras le corps. Il a dit que ça peut changer et que ça doit changer et à nous de confirmer que ça va changer. »


Un nouveau moyen de transport à Nouakchott : les charrettes-taxis-pirogues

Nouakchott en 2013 (photo : Sneiba Mohamed)
Nouakchott en 2013 (photo : Sneiba Mohamed)

Les inondations qui n’ont épargné en réalité aucun quartier de Nouakchott, la capitale mauritanienne, ont déplacé les débats de la crise politique vers l’inaction du gouvernement face au déchaînement de la nature. Les pluies et les « dommages collatéraux » qu’elles ont causés aux Nouakchottois ont constitué une aubaine pour l’opposition, qui a saisi l’occasion au vol, pour tirer à boulets rouges sur le pouvoir. Les attaques étaient telles que, finalement, le président Mohamed Ould Abdel Aziz était sorti de son mutisme pour tenir un propos vite tourné – et retourné – par les médias : « Oui, nous avons failli dans le domaine de l’assainissement. Oui, Nouakchott est sinistré aujourd’hui. Oui, nous avons renoncé à un projet d’assainissement qui devait être confié à une société chinoise parce qu’on a jugé qu’il était coûteux pour l’Etat ». Ici, les gens ne peuvent s’empêcher de penser à ce qui pourrait bien être la vraie raison : après l’échec de l’expérience avec Poly-Hondone, dans le domaine de la pêche, le gouvernement mauritanien ne veut sans doute pas donner l’occasion à l’opposition de dénoncer ce qu’elle considère comme l’amateurisme de sa politique économique et sociale.

Nouakchott, il y a 30 ans (photo : facebook)
Nouakchott, il y a 30 ans (photo : Facebook)

Aziz avait pourtant raison, quand il demandait aux Nouakchottois s’ils avaient un réseau d’assainissement dans le passé. Le Nouakchott d’il y a vingt-trente ans avait les mêmes problèmes que celui d’aujourd’hui. Comme le montre cette photo. Mais il avait aussi quelque part tort : quand on vient au pouvoir, quand on le prend surtout, en ayant comme programme « le changement constructif », on n’a plus d’excuse. On ne regarde plus en arrière pour dire : « Vous n’aviez pas », « c’est la faute aux accumulations ». On doit répondre aux attaques en agissant. C’est ce qu’Aziz a finalement compris. Quand le parti « Taouassoul », d’obédience islamiste, a engagé sa jeunesse dans une campagne d’assainissement des rues de Nouakchott et qu’aucun parti de la majorité présidentielle n’a donné la réplique, le président est descendu lui-même sur le terrain en allant voir la Socogim PS, le quartier le plus sinistré de Nouakchott. Certes, il était déjà venu, dans les mêmes circonstances, il y a deux ans, mais l’action cette fois-ci a immédiatement suivi. Le génie militaire, sollicité à chaque fois que le gouvernement est en panne de moyens, s’est lancé dans une opération de drainage des eaux de pluie vers la mer. Une action qui probablement doit s’inscrire dans la durée, car c’est tout Nouakchott qui est touché. Une semaine après les dernières pluies, le département d’El Mina offre encore une vue désolante de marécages aux eaux nauséabondes. Les charrettes ont supplanté les taxis comme moyen de transport. Elles font la navette entre le marché et ses différentes entrées transformées en « gare ». Mais le trajet que j’ai fait pour effectuer ce reportage n’est pas sans risque : les voitures qui nous croisent nous éclaboussent comme pour nous punir d’avoir fait le choix de la charrette comme moyen de transport. La vidéo ci-dessous est l’illustration parfaite du martyre des Nouakchottois en cette période de fin d’hivernage.

https://www.youtube.com/watch?v=eHLh6YOJL0c

Lors de cette « traversée » très spéciale, j’ai engagé la conversation suivante avec un passager de la charrette-taxi-pirogue » :

–          Surtout que notre « conducteur » ne nous fait pas tomber dans ces eaux nauséabondes. Ce qu’on cherche, c’est traverser, pas nager.

–          Il cherche encore des « clients » mais il va les mettre où ?

–          Hé, continue ton chemin, personne ne veut plus monter, t’as plus de place.

–          Ces voitures-là qui nous croisent risquent de nous éclabousser.

–          Oui, j’ai l’impression que les taximans font exprès de nous éclabousser.

–          Oui, je crois bien, parce que les charretiers leur ont ravi leurs clients.

Morale de l’histoire : les gouvernants passent (et repassent), les problèmes demeurent. S’ils n’empirent pas…


( Mauritanie : de l’opportunisme politique

Taya, président de la Mauritanie de 1984 à 2005 (Photo: El Hourriya.net)
Maaouiya Ould Taya, président de la Mauritanie de 1984 à 2005 (Photo : El Hourriya.net)

 

Une précision d’abord : tout le « mal » que je vais dire d’une certaine élite politique rangée aujourd’hui du côté du pouvoir ne signifie pas, forcément, que j’applaudis l’opposition. Ou plutôt les oppositions. Elles aussi ont leur part de responsabilité dans la situation calamiteuse que connaît le pays aujourd’hui. Seulement, mon propos tient de l’actualité politique, de la frénésie qui entoure les élections municipales et législatives qui se préparent depuis deux ans, mais toujours entourées de mystères. Comme en 2006 et en 2009, Aziz joue admirablement bien sa partition. En deux temps. Préparer ses troupes au combat – aux élections – et déstabiliser le camp de ses adversaires politiques. C’est de bonne guerre. En politique, tous les coups sont permis. Surtout dans une « démogâchis » où les principaux acteurs se promènent d’un camp à l’autre suivant les circonstances. Opposants quand il n’y a pas d’élections en vue, pour faire monter les enchères. Comme la femme qui se fait désirer. Et subitement prêts à se renier quand les indicateurs de la bourse de l’opportunisme montent en flèche.

Ces gens-là apprendront, à leurs dépens, qu’ils sont loin de bonnes affaires. Non seulement ils montrent leur vraie nature, mais ils dévalorisent la politique qui, aux yeux du commun des Mauritaniens, devient une nouvelle branche du « tieb-tieb » qui s’apprend à l’école de l’opportunisme. Celui-ci rehausse et rabaisse selon les lois de l’offre et de la demande. Ceux qui ne peuvent plus supporter la longue traversée du désert acceptent la reddition. Après avoir négocié dans le plus grand secret les conditions d’un « retour aux sources ». Car ne croyez surtout pas que les nouveaux soutiens du pouvoir viennent de l’opposition. Ils sont, pour la plupart, des hommes et femmes du Système Taya. S’ils sont passés de l’autre côté, c’est qu’ils avaient cru, en 2005, que le changement était réel. Ou du moins possible à moyen terme. Ils ont manqué de clairvoyance. Comment croire qu’un homme qui a mis en danger sa vie, par deux fois, en menant deux coups d’Etat, sera disposé à sortir aussi facilement du jeu politique ? Surtout quand c’est lui qui détient les bonnes cartes : l’armée et le peuple.

Le tort de l’opposition est d’avoir mal apprécié cette donne essentielle dans l’équilibre des forces. Trop naïvement, et comme elle le faisait avec Taya, elle a compté sur « l’intelligence » pour vaincre la force ! Ce qui est une aberration. Les militaires mauritaniens ont prouvé qu’ils ont les deux à la fois. On oublie qu’ils ont passé plus de temps au pouvoir que les civils (1960-1978 et 1978-2009). Et qu’ils ont bien appris à faire le départ entre les « opposants par nature » et les opposants par opportunisme. Quoi de commun, en effet, entre un militant des causes justes, comme Messaoud Ould Boulkheir, un idéologue, comme Ould Maouloud, et cet ancien ministre du Pétrole du Comité militaire pour la justice et la démocratie (2005-2007) qui a tiré à boulets rouges sur Aziz avant de se raviser et revenir à de meilleurs sentiments, récoltant au passage, un obscur poste de conseiller auprès de l’homme qu’il fustigeait hier ? Certains diront que c’est cela la realpolitik, le bon sens, mais faudrait-il bien que l’homme retire du marché son livre pamphlet contre le président.  On ne peut pas soutenir une chose et son contraire (Noir et blanc, bon et mauvais) sans nous dire, clairement, qu’est-ce qui a changé dans l’essence des choses.

Que tous ceux qui s’empressent de changer de camp, à la veille des élections municipales et législatives, nous disent pourquoi. Enjeux locaux ? Pressions tribales ? Epuisement de leurs « butins » de guerre sous Taya ? Ce sont là de bons arguments. Si on a le courage de le dire. Mais surtout pas : « Après mûres réflexions, une longue observation de la scène politique nationale et prenant en compte l’intérêt suprême du pays », j’ai décidé…de me vendre. De plonger quoi !


Remaniement en Mauritanie : élections, pluies et dosages politiques

Sur le remaniement: Une du site Elhourriya
Sur le remaniement : Une du site Elhourriya

Le président Mohamed Ould Abdel Aziz a encore pris de court tout le monde. Au moment où les Mauritaniens avaient comme sujet de débat les inondations à Nouakchott et l’inaction du gouvernement, il prend la décision de « rebattre », pour la troisième fois depuis son élection en juillet 2009, l’équipe gouvernementale tout en laissant à sa tête le Premier ministre Moulaye Ould Mohamed Laghdaf. Un PM vraiment inoxydable, comme on en a jamais vu même du temps de Taya. De telle sorte que des gens comme moi commencent à prendre très au sérieux la formule préambule de toute remaniement : « Par décret en date de ce jour et sur proposition du Premier ministre, sont nommés ». Malgré son effacement en train de devenir une sorte de marque de fabrique, le Premier ministre que Mohamed Ould Abdel Aziz s’est choisi depuis son coup d’Etat contre le président Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi est en train « d’enterrer » tous ses adversaires politiques. Que de « campagnes », par médias interposés, ont été menées pour pousser le raïs à la changer. Avec des arguments aussi niais les uns que les autres : « Il était là lors du coup d’Etat-rectification, donc il faut le remercier pour faire oublier ce mauvais souvenir » ; « il manque de poigne pour diriger, dans le bon sens, une équipe de ministres fainéants pour la plupart » ; « il s’occupe à placer les hommes de sa tribu aux bons postes » ; « il, il, il… ». Et beaucoup d’autres « défauts » que le président Aziz ne voit apparemment pas puisqu’il s’obstine à garder SON Premier ministre. Contre vents et…pluies !

Justement, les pluies ! Ce sont-elles, oui, ou non, qui ont eu raison du désormais ex-ministre de l’Hydraulique et de l’Assainissement, Mohamed Lemine Ould Aboye, remplacé à ce poste par Ahmed Salem Ould Bechir, directeur général de la Société mauritanienne d’électricité (Somelec), jusqu’à sa nomination ? On peut penser que oui. Il a servi de fusible pour essayer de faire taire le déluge de critiques qui se sont abattues sur le gouvernement en même temps que les pluies dont les dégâts collatéraux sont encore là, bien visibles, une semaine après.

Quartier sinistré à Nouakchott (photo: Sneiba)
Quartier sinistré à Nouakchott (photo : Sneiba)

Un autre ministre, d’Etat celui là, a peut être aussi servi de bouc émissaire. Ahmed Ould Bahiya est parti mais on peut être sûr que ce n’est pas la fin des problèmes de l’Education qu’on lui mettait, à tort ou à raison, sur le dos. Une bonne décision tout de même est celle de « libérer » les ministères délégués pour qu’ils retrouvent leur plénitude : Enseignement supérieur et recherche scientifique, avec Isselkou Ould Ahmed Izidbih, qui était directeur de cabinet du président de la République. Perd-il au change en perdant la proximité avec le raïs ? Bon, les avis divergent. Enseignement secondaire avec  Oumar Ould Maatalla, également secrétaire général de l’Union pour la République (UPR), parti au pouvoir en Mauritanie. Sans doute encore un bon choix puisque le ministre qui a été confirmé à ce poste est issu du secteur (il est inspecteur de l’enseignement secondaire) et a passé des années à enseigner dans les collèges et lycées de Mauritanie. Débarrassé de la « tutelle » d’un ministre d’Etat qui, dit-on, avait souvent la tentation de tout gérer, il va certainement se mettre très rapidement au travail pour corriger le tir à moins de deux semaines d’une rentrée scolaire souvent à problèmes. Déplacé – « déporté » ! – du très lucratif secrétariat général du gouvernement au ministère de l’Enseignement fondamental, Bâ Ousmane perd certainement au change. D’aucuns voient là un coup fourré du Premier ministre qui veut avoir un presque « novice », en la personne de Dia Moktar Malal qui ne doit certainement pas regretter les quelques mois passés à la tête du ministère délégué auprès du ministre d’Etat chargé de l’enseignement fondamental, sous le joug d’un Ould Bahiya pressenti pour le poste de dircab du président. On verra bien.

Que peut-on dire d’autre sur ce remaniement ? Que le nouveau ministre des Affaires étrangères et de la Coopération, Ahmed Teguedi, est un ancien ambassadeur de la Mauritanie en Israël ? Les anti-Aziz ont voulu voir en cela une sorte de « reniement », l’actuel président de la République étant celui qui a « osé » rompre les relations diplomatiques de la Mauritanie avec l’Etat hébreu ! Ce ressentiment et cette volonté d’exploiter ce retour aux « affaires » d’Ould Teguedi contre Ould Abdel Aziz est d’autant plus fort que le ministre de l’Enseignement fondamental a servi, lui aussi, comme comptable à l’ambassade de Mauritanie en Israël. Bon, il faut peut être demander au député Khalil Ould Tiyib ce qu’il en pense, lui qui ne rate aucune occasion pour rappeler que c’est Aziz qui a mis fin à la présence d’une représentation diplomatique d’Israël en Mauritanie.

Il y a aussi que nous les Haratines – oui, oui, vous avez bien entendu – on n’est pas content du tout. Dans cette histoire de « gagner ou perdre au change », on a été floué. Deux ministres « dégagés » (Intérieur et Justice) font partie de notre communauté. La logique des dosages voudrait que les postes reviennent à des membres de cette communauté pour remplacer Mohamed Ould Boillil (Intérieur et décentralisation) et Abidine Ould El Kheir (Justice). Mais bon, ce n’est vraiment pas mon raisonnement à moi qui ai toujours prôné qu’il y ait UN Mauritanien, qui peut être nommé là où il faut, en fonction de ses compétences et non pas de son origine sociale ou de la couleur de sa peau. L’espoir est-il permis ?


Mauritanie : les pluies enjeu des prochaines élections

Nouakchott, après la pluie (Crédit photo: Fatimetou Sow Deina)
Nouakchott, après la pluie (Crédit photo : Fatimetou Sow Deina)

Ah, cet hiver là ! A deux mois des élections municipales et législatives, les pluies qui s’abattent, quasiment un jour sur trois, sur Nouakchott, risquent de porter un sérieux coup au pouvoir du président Mohamed Ould Abdel Aziz ! Certes, les pronostiqueurs maison donnent le « président des pauvres » encore largement en tête dans les sondages, face à une opposition divisée – en COD et CAP – et surtout ne présentant pas d’alternative crédible à une situation qu’elle arrive pourtant à bien diagnostiquer. D’où vient donc le danger, me diriez-vous ? Et bien, les pluies ont mis à nu les « goudrons d’Aziz ». Vingt millimètres de pluies dans une ville où il n’y a pas d’assainissement ont transformé Nouakchott en un…océan de boue ! Tout le monde patauge, crie son désarroi, maudit ses responsables, irresponsables. Et l’on se met à se poser des questions du genre : pourquoi construire des goudrons dans une ville sans assainissement ? Pourquoi ces bitumes n’ont-ils pas résisté aux eaux ruisselantes qui en ont découvert le visage hideux : un mélange de terre et de ciment couvert d’une couche de goudron dont il ne reste plus que des « indices ». Les entrepreneurs ont encore frappé, eh oui. Des milliards d’ouguiyas dépensés pour rien. Le « changement constructif », slogan de campagne du président Aziz en 2009, se révèle, en réalité, en cette fin de quinquennat, une arnaque politique comme celle que les Mauritaniens ont vécue, vingt ans durant, sous Taya.

Alors, comment les candidats du pouvoir à ces élections, qui approchent à grands pas, vont-ils justifier cet impair ? Useront-ils du même argument que le président de la République qui a cru trouver la parade en disant : « Oui, nous avons échoué, nous avons renoncé au projet d’assainissement à Nouakchott convenu avec les Chinois parce qu’il coûte cher ! Mais pourquoi vous plaindre, ça a toujours été ainsi, non » ! Comment ça ? Donc, le « changement constructif n’était qu’un leurre ? Vous mourriez de faim, de maladie et de soif, pourquoi se plaindre, si ON ne parvient pas à vous tirer d’affaires, ici et maintenant ? Bande d’hypocrites et de politicards !

Et les erreurs de l’Ancien régime servent à nouveau pour justifier l’incapacité du Nouveau (pas aussi nouveau que ça puisqu’il est là depuis le 3 août 2005 ou le 6 août 2008 ou le 6 août 2009). Une affaire d’accumulations quoi ! On a hérité d’un pays de m…, nous disent nos nouveaux anciens responsables. Que voulez-vous qu’on fasse ? L’Ancien pouvoir continue à jouer le rôle de bouc émissaire. En tout. L’armée qui n’avait pas d’armes (pas d’avions, pas de voitures, pas de chars, pas de…), la dette qui faisait plier le citoyen sous son poids, les hommes politiques véreux (là au moins, on a raison de le dire puisque ce sont les mêmes qui continuent à animer la scène en retournant leurs boubous). Et puis, ce mal développement qui date de plus d’un demi-siècle. Il sera, sans nul doute, au centre des débats – et ébats – entre candidats de la majorité et de l’opposition lors des élections municipales et législatives du 23 novembre prochain. On va encore nous ressasser avec cette histoire du verre à demi plein ou à demi vide. De goudrons « qui ne se mangent pas » (quand l’opposition veut insinuer que ce n’est pas une priorité) ou que la majorité reconnaît que oui, en retournant la boutade à son avantage : « Oui, qui ne se mangent pas, parce que là, au moins, le citoyen voit son argent investi dans du concret ». Les élections à venir vont sans doute déplacer la question : à quoi servent des goudrons qui fondent comme neige aux premières gouttes de pluies ?