Informel : « Tieb-tieb » quand tu nous tiens

Article : Informel : « Tieb-tieb » quand tu nous tiens
1 novembre 2012

Informel : « Tieb-tieb » quand tu nous tiens

Jeunes « tieb-tiaba » (apprentis en affaires) au Marché du Portable de Nouakchott

« Tieb – tieb.» Ce mot qui signifie, dans les quatre coins de la Mauritanie, « débrouillardise », caracole sans doute en tête des expressions les plus usitées dans le pays. Un « tieb – tiab » est celui qui, comme dirait Baudelaire, sait « pétrir de la boue pour en faire de l’or. » Le terme n’a aujourd’hui rien de péjoratif. Il se confond même avec le sens des affaires et la gloire qui accompagne toute réussite à partir de rien. Le « tieb – tieb » constitue un domaine d’auto – emploi pour des milliers de jeunes Nouakchottois dans un pays où le chômage touche près de 32% de cette frange

 

Au Marché « Tieb – tieb » de Sebkha (5ème Arrondissement de Nouakchott), tout se vend et s’achète : fripes venant d’Europe ou du Sénégal voisin, téléviseurs, vidéocassettes et radios de seconde main, cuisinières, frigidaires, « salons » (matelas, tapis et coussins).

« A sa naissance, commente Fadel, un militaire encore en service exposant un boubou passé sans doute plus de dix fois chez le blanchisseur, le marché « tieb – tieb » traînait une mauvaise renommée. On disait que tout objet volé le matin pouvait être récupéré le soir dans ce lieu où la police faisait souvent plusieurs descentes par jour. Aucun objet de valeur n’était acheté ou vendu sans témoins.

Vingt ans plus tard, le « commerce » a adouci les mœurs. Le marché « Tieb – tieb » n’est plus ce repère de bandits où tous les objets volés aux riches Nouakchottois sont bradés à une classe moyenne peu regardante. Les « tieb – tiaba » sont maintenant des hommes de plus en plus jeunes, souvent des sortants de l’université de Nouakchott ou des « échoués » du bac. Le commerce s’organise. Les affaires, le « tieb-tieb », se traitent toujours en plein air mais les dizaines de boutiques qui ceinturent le « Wall Street » mauritanien ne désemplissent pas. Assis devant sa boutique de fripes, Abda guette les jeunes venus chercher le « premier choix » de chemises et pantalons qu’on ne retrouve plus dans les ballots des vêtements usagers importés d’Europe et d’Amérique par la Maison Kharchy et les commerçants Soninké. Les produits chinois dont regorgent les boutiques du Grand Marché de la Capitale n’attirent plus les jeunes, friands de chemises et de chaussures de marques françaises ou italiennes.

D’autres commerces informels viennent compléter le décor babylonien du Marché « Tieb – tieb. » Des coiffeurs ghanéens, nigérians, gambiens ou libériens proposent des coiffures « miyé » (100 UM), alors que dans les salons huppés il faut débourser cinq à dix fois plus. Des vendeuses de riz, de fruits et de boissons locales organisent des festins aux centaines de vendeurs et de visiteurs.

Ainsi ce marché, que l’on compte parmi les plus fréquentés de la capitale mauritanienne, est devenu un « centre d’affaires » où des milliers de jeunes à la recherche d’un moyen de survie s’activent chaque jour.

La définition de la « débrouillardise » en Mauritanie se confond avec les pratiques peu orthodoxes, comme le détournement des biens publics ou les sales tours qu’on peut jouer aux autres. Ce que chez Maures ont appelle « tvegrich » (la témérité). La famille mauritanienne, dans le milieu urbain surtout, connaît une certaine perte des valeurs. Le vieux code d’honneur nomade n’est plus aussi répandu. La manière de voir les choses, cinquante ans après l’indépendance dela Mauritanie, est pratiquement celle qui a permis le passage du « tieb-tieb », au sens économique du terme, au nomadisme politique actuel.

 

Sneiba Mohamed

 

 

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