Mohamed SNEIBA

La « Mauritanie profonde » permet à l’UPR de gagner les élections haut la main

Dépouillement dans un bureau de vote (photo : Saharamedias.net)
Dépouillement dans un bureau de vote (photo : Saharamedias.net)

Je ne sais par où commencer. Suis embêté. Oui, le titre que je donne à ce billet peut déjà être interprêté comme un parti pris. Alors qu’il ne s’agit que d’une traduction de la réalité. Les chiffres de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni). Fraude ou pas fraude, les résultats annoncés à l’issue du premier tour des élections municipales et législatives du 23 novembre 2013, donne l’Union pour la République (UPR) grand vainqueur de ce scrutin. Le parti au pouvoir a déjà dans son escarcelle 88 mairies, sur les 218 que compte le pays, et 36 députés des 65 élus au premier tour. Le 7 décembre prochain, le second tour devrait encore permettre à l’UPR, sauf très grande surprise, de conforter son avance, en remportant la plupart de ses face-à-face, que ce soit contre ses farouches adversaires de l’opposition « participationniste » (les islamistes de Tawassoul, l’APP du président de l’Assemblée nationale, Messaoud Ould Boulkheir, ou Al wiam, de l’ancien ministre des Finances sous Taya, Boidiel OuldHoumed), ou avec des « poids moyens » de la Majorité comme le Sursaut national pour la Nation, l’UDP, le PUD ou Al Karama¹.

Pourtant, tout le monde crie à la fraude

Ces élections là marqueront incontestablement l’histoire de la Mauritanie. Non comme un pas de plus pour l’affermissement d’une démocratie imposée par le Discours de la Baule de François Mitterand, en 1990, mais un grand bond…en arrière. On dira, s’il faut vraiment leur trouver une appellation, que ce sont les élections de la contestation généralisée. Opposition « participationniste » et même certains partis de la majorité, ont contesté les résultats qui ont mis plus d’une semaine pour être connus ! Et, pour une fois, c’est à juste raison, que la Coordination de l’opposition démocratique (COD) qui avait choisi l’option du boycott, pavoise. Elle avait bien prévu un tel scénario : Les élections non consensuelles mais surtout organisées dans la précipitation, vont accentuer la crise. On sort avec l’impression qu’on se retrouve, on ne sait par quels effets de magie, à la veille de 2009, alors que se profile à l’horizon la présidentielle de 2014 ! Avec une classe politique éclatée en mille morceaux, le pouvoir du président Mohamed Ould Abdel Aziz sera contraint à dialoguer avec la COD, surtout que les vexations subies, lors de ces élections municipales et législatives, ont poussé la Coalition pour une Alternance Pacifique (CAP), du président de l’Assemblée nationale, Messaoud Ould Boulkheir, a revoir sa position. L’hégémonie du parti au pouvoir, l’Union pour la République, met à nu des pratiques antidémocratiques qu’on  croyait pourtant révolues. Pas de bourrage des urnes certes mais l’exact contraire : on les vide des bulletins de l’adversaire politique, on reconsidère les procès-verbaux pour permettre un second tour où l’UPR doit avoir toutes les chances de son côté. Dans ce que la COD appelle une « farce électorale, la CENI donne l’impression d’avoir été manipulée par le pouvoir. Pour servir ses desseins de maintien d’une majorité parlementaire, lui assurant un gouvernement issu uniquement de l’UPR et des autres partis satellites de la Majorité, et en supportant, seule, les dommages collatéraux de l’élection la plus mauvaise jamais organisée en Mauritanie.

Des craintes pour 2014

Autre fait notoire : Le parti au pouvoir a été sérieusement bousculé dans les grandes villes. A Sélibaby, plus grande circonscription après Nouakchott, il n’a gagné qu’un siège de député sur quatre, les autres revenant à deux partis d’opposition (APP, Al Wiam) et un parti de la majorité (UDP). Dans cette ville du sud, il dispute la mairie au second tour avec l’APP qui l’occupe depuis 2006. A Nouadhibou, capitale économique du pays, c’est le même scénario qui s’est répété, l’UPR devant se contenter d’un seul des trois sièges et venant largement derrière, pour la municipale, après Al Ghassem Ould Bellali, un dissident qui a choisi de se présenter sous les couleurs d’Al Karama. Pour montrer au Président Aziz que ce n’est pas pour rien qu’il est abonné à l’Assemblée nationale, depuis 1986, et qu’il aurait pu l’être aussi à la mairie, s’il n’avait été trahi en 2006. A Rosso, fief du président du Sénat, où le ministre du Commerce, Bemba Ould Dramane, a été présenté pour la commune, le parti au pouvoir a frôlé de très peu la catastrophe et doit batailler ferme pour ne pas perdre, au second tour, contre Al Wiam. On peut dire que c’est presque le cas partout dans les grandes villes du pays (Kiffa, Atar, Kaédi, Boghé, Aleg, Zouerate), ce qui fait dire à certains que l’UPR a été sauvé par la « Mauritanie profonde », celles dont les populations continuent encore à croire, dur comme fer, qu’on ne s’oppose pas au pouvoir. « El houkouma ma touaned² », me disait ma mère déjà, en 1990, quand, jeune professeur, j’avais encore des principes plein la  tête. Toutes les élections durant ces vingt dernières années, lui ont donné raison. En passant ce dimanche voir un ami haut placé, on me dit qu’il est retourné « en campagne » pour le parti au pouvoir ! Eh oui, il aurait été convoqué par son ministre qui lui a intimé l’ordre d’aller mobiliser les siens pour l’UPR, s’il veut conserver son poste. Je suis sûr que c’est la même consigne, la même menace qui a poussé des centaines, voire des milliers de fonctionnaires, à déserter la capitale pour les villes où le pouvoir est sérieusement menacé au second tour. Pourtant, c’est la même situation qui prévaut à Nouakchott. L’UPR devra remettre ça, le 7 décembre prochain, dans les 9 communes de la capitale où l’opposition a presque toujours tenu la dragée haute au pouvoir. Nouakchott où vit le tiers de la population mauritanienne, est la preuve que n’eut été la « Mauritanie profonde », les équilibres politiques calculés à l’aune de la tribu et du rapport au pouvoir ne seraient pas ce qu’ils sont aujourd’hui. En fait, ce qu’ils ont toujours été depuis qu’on savoure les délices de notre « démo-gâchis ».

1. A part l’UDP, qui est en parti créé en 1991, ces formations « nées » en 2011-2012, sont toutes considérées comme des « enfants » de l’UPR.

2. littéralement, on ne s’oppose pas au gouvernement (l’Etat).


Comment retourner le français de France après l’avoir détourné ?

Commerces d'artisanat à Nouakchott (crédit photo: Ali Baba)
Commerces d’artisanat à Nouakchott (crédit photo : Ali Baba)

Comment retourner le français de France après l’avoir « détourné »? En l’adoptant d’abord, comme langue d’enseignement et de travail, et en l’adaptant ensuite en l’utilisant dans le parler hassaniya de tous les jours. « effour » (four), « guedronh » (goudron), we-te (auto), chariit (charrette), veudghou (vide de goût). Je cite cinq mots, il y en a mille ou plus !

Un chercheur mauritanien a révélé, sur sa page facebook, qu’il entreprend actuellement un travail tendant à changer certaines pratiques langagières, comprenez l’intrusion de centaines de mots de la langue française dans le parler hassaniya de tous les jours. Il déclare avoir demandé à un boulanger de Nouakchott comment s’appelle, en arabe, « croissant » (on prononce en hassaniya, « croissanh ». Et le boulanger de répondre, sans hésiter, « n’gato » ! Ce qui est une simple déformation du mot « gâteau ».

C’est suffisant, à mon avis, pour comprendre combien la tâche de ce chercheur est difficile, voire impossible. Comme je l’ai montré dans une étude encore à l’état de manuscrit, ce parler français hassaniya a réussi, grâce à la conjugaison de plusieurs facteurs, a surclassé l’arabe dialectal dans certains domaines (mécanique, commerce). En attendant de connaître comment les locuteurs hassanophones pourront « purifier » leur dialecte de ces quelque 1000 expressions et mots français qu’ils utilisent presque instinctivement sans se rendre compte de leur francité originelle, je vous livre ici mon idée sur le processus de « hassanisation » de ces emprunts que nous utilisons dans notre parler français de tous les jours.


Mauritanie : la démocratie pour les « bien-nés » et les friqués

Kankossa, symbole de la "Mauritanie profonde" (photo: Elhourriya.net)
Kankossa, symbole de la « Mauritanie profonde » (photo : Elhourriya.net)

« Rien ne se perd, rien ne se gagne crée, tout se transforme ». C’est Antoine Lavoisier, le père de la loi de la conservation de la matière qui porte son nom, qui le dit. Et cela s’applique, parfaitement, à la politique en Mauritanie, si l’on observe de près les premières tendances des élections municipales et législatives du 23 novembre dernier.

Au Parlement sortant, il y avait l’Union pour la République (UPR), parti au pouvoir en Mauritanie depuis 2009, avec une majorité confortable. Il sera toujours là, fortement présent, avec le maintien de son hégémonie politique sur cette « Mauritanie profonde » où le vote tribal a encore de beaux jours devant lui. Il suffit tout simplement pour ce pouvoir-là, ou celui qui lui succédera dans cinq, dix ou quinze ans, de savoir qu’il y a des « lois » établies de primauté accordée à ceux que j’appellerais les « bien nés », ces fils de chefs et de cheikhs (marabouts) qui ont réussi à instaurer une succession de fait à tous les postes électifs à caractère local ou national. Cette loi non écrite a toujours permis au pouvoir de l’emporter sur l’opposition. Une cinquantaine de sièges de députés, au premier tour, sur 146 possibles, c’est déjà pas mal non ?

Il suffisait seulement que le message passe, qu’on désigne le « parti du président ». Qu’importe le nom et les époques : PPM (1960), PRDS (1992-2005), ADIL (2008), UPR (depuis 2009). Moctar, Maawiya, Sidi, Aziz.

Ces élections vont sans doute redessiner la carte politique du pays, mais pas au point d’apporter de grands changements dans le rapport de force entre majorité et opposition. Ce sera au niveau de la « cuisine interne » à chaque camp. Côté majorité, l’UPR n’aura plus comme  seconds, des partis comme l’Union pour la démocratie et le progrès (UDP) de l’ancienne chef de la diplomatie mauritanienne, Naha Mint Mouknass ou le PRDR, « héritier » sans héritage du PRDS, mais le Sursaut national pour la patrie, formation de création récente inspirée, disent ses dirigeants, par l’appel depuis Nouadhibou, du président Mohamed Ould Abdel Aziz pour le renouvellement de la classe politique. On peut le croire quand on voit la présidente de ce parti des jeunes portée à la tête du ministère de la Culture, de la Jeunesse et des Sports et le nombre de listes (plus de 90) que  le Sursaut a réussi à engager dans la bataille des élections, servant, le plus souvent, de parti refuge à tous les mécontents de l’UPR. La campagne électorale de quinze jours et le probables second tour entre ces deux formations de la majorité donnent une idée de l’enjeu, énorme, que constitue cette « querelle des anciens et des modernes ». Le pouvoir (le président Aziz, pour être plus précis) a intérêt à s’en tenir à son rôle d’arbitre entre ses deux principaux soutiens. Et de se dire qu’en fin de compte, il aura une majorité confortable quoiqu’il advienne. L’ami de mon ami…restera mon ami. En ballotage favorable dans plusieurs circonscriptions électorales, l’UPR – ou le Sursaut – sauront s’épauler pour barrer la route aux partis d’opposition les plus entreprenants (Tawassoul et Al Wiam). Même si au premier tour ils ne s’étaient pas faits de cadeaux du tout.

La « nouvelle » opposition

Du côté de la nouvelle opposition parlementaire, il faut attendre la fin du dépouillement des votes pour savoir qui de « Tawassoul », (islamistes modérés), d’Al Wiam, parti comptant dans ses rangs de nombreux barons du régime de l’ancien président Taya ou de l’Alliance populaire progressiste (APP), du président de l’Assemblée nationale, Messaoud Ould Boulkheir, héritera du statut de chef de file de l’opposition, que le Rassemblement des forces démocratiques (RFD) d’Ahmed Ould Daddah aura perdu à l’issue de ces élections qu’il a choisi de boycotter avec une dizaine d’autres formations de l’opposition. D’ores et déjà, l’APP semble hors course. Tout le monde le constate, mais personne ne se demande pourquoi. Pourquoi l’APP a perdu deux importantes citadelles, à savoir la cité minière de Zouerate, d’où la Mauritanie exporte 14 millions de tonnes de minerai de fer par an, et qui tombera le 7 décembre dans l’escarcelle de l’UPR ou du Sursaut, et Nouadhibou, la capitale économique où elle risque de ne même pas avoir l’un des trois sièges de députés ?

Le parti de Messaoud, on l’oublie trop vite, a été saigné à blanc deux fois. Le parti, « Al mostaqbal » né après la rupture entre le vieux leader haratine et l’ancien maire d’El Mina et ancien ministre de la Jeunesse, Mohamed Ould Borboss, a sans doute eu des conséquences sur la présence de l’APP à Nouakchott. Le départ du secrétaire général de la Confédération libre des travailleurs de Mauritanie (CLTM), Samory Ould Bèye, l’alter ego d’Ould Borboss, explique, en partie, l’échec de l’APP à Zouerate et à Nouadhibou, deux villes où les activités de mines et de pêche attirent des dizaines de milliers de travailleurs mauritaniens.

Messaoud est aussi victime du syndrome de « Hah Mbareck » (pauvre M’Bareck). Cet esclave – ou hartani, je ne sais – qui aidait tous les nobles du campement dans toutes sortes de travaux et ne recevait en retour que des compliments de circonstances. Le jour où le « vrig » devait changer de place à la recherche d’un meilleur pâturage, il décide de s’assurer si les gens auxquels il faisait du bien sont capables de le lui rendre. Il feint d’être malade et se coucha en travers de la route. Le voyant dans cet état déplorable, chacun s’arrêta, le temps de s’informer, et continua son chemin, après avoir jeté, comme signe de compassion un « hah M’Bareck » et se précipite pour ne pas laisser s’éloigner les autres. M’Bareck laissa passer le dernier homme de la caravane, se leva et continua lui aussi son chemin méditant son sort et l’ingratitude des hommes.

Messaoud « le nationaliste, le bon patriote, l’homme qui a sauvé la Mauritanie, en faisant tout pour qu’elle ne soit pas entraînée dans le sillage du « printemps arabe », a sans doute été lâché par une bonne partie d’un électorat qui a préféré voter, comme toujours, pour la tribu ou le cousin. Il a aussi manqué de cet argent dont on dit qu’il est le nerf de la guerre, comme l’atteste ce message pathétique du candidat de son parti à la  députation à Rosso, adressé à ses soutiens sur sa page Facebook :  « Chers frères et sœurs, les tendances dont nous disposons, mon parti et moi, indiquent que l’argent a eu le dessus sur mon engagement ferme en faveur du développement de notre Rosso. Mais ceci n’est qu’une étape. Le plus important reste à venir. Je refuse de baisser les bras, ce n’est pas parce qu’on n’est pas riche qu’on ne doit pas avoir des ambitions quelles que soient les compétences dont on dispose. Je le concède, j’ai perdu un combat, mais pas la guerre. Cinq ans, c’est déjà demain… » Cette belle consolation sera-t-elle entendue par les partis de la Coordination de l’opposition démocratique (COD) qui ont refusé, disent-ils, d’être les dindons d’une nouvelle farce électorale ?


Autour d’un thé : La Mauritanie, un pays atypique

Visages de Mauritanie (photo: Sneiba)
Visages de Mauritanie (photo: Sneiba)

La Mauritanie est atypique. C’est-à-dire, pas comme tout le monde. Un peu spéciale, quoi. Nous sommes des spécialistes du contournement. Du tourner autour du pot. Ce que les exégètes de la langue de Sibawayh (L’équivalent de Molière chez les Occidentaux) appellent « Lef et dewerane », littéralement du « cacher et tourner ». Qui dit les choses directement  est considéré comme un idiot. La franchise a un nom : « Zrougiye ». Le franc-parler n’est pas une vertu, mais une incapacité à maîtriser l’ « art » du contournement et de dire ce qu’on veut dire, sans avoir rien dit. Ainsi, en Mauritanie, le malade mourra, toujours, en allant très bien. Tout est simple, pas grave, ordinaire (Non Adi, Adi) même s’il est question de mort d’homme. N’agrandissez pas les choses, ça ne vaut pas cela. Le monde n’a pas été visité par un accaparateur (Eddenya majaha hawach). Tous les hommes sont bons. Toutes les femmes aussi. Wakhyert¹ par ci, wakhyert par là. Wakhyert pour tous : pour les voleurs, pour les putschistes, pour la majorité, pour les deux oppositions, pour les civils, pour les militaires, pour les bourreaux, pour les victimes. Pour ceux qui participent aux élections. Pour ceux qui les boycottent. Que ça ne marche pas, maintenant, après plus de cinquante ans d’indépendance ? Pas grave, ça va, ça marchera un jour. Peut-être vers 2098. Adi (ordinaire), n’agrandissez pas les choses. Lebass, lebass (ça va, ça va). Ya qu’en Mauritanie où les partis politiques accouchent. C’est atypique. UPR. PUD. Sursaut. C’est PUR. C’est DUP. C’est SOT. Le Président n’a pas de parti. Mais c’est le Président. N’allez pas nous raconter ce que se disent les gens, en privé, quelque part à Toueïla, Boumdeïd, Boghé ou Cheggar. Quoi de commun entre ces quatre localités ? Rien, en général. Sauf que c’est la Mauritanie. Ou les ministres ne disent pas la vérité (mentent, c’est déjà trop zrougiye) ou son Excellence « oublie », de temps à autre, ce qu’il raconte. Par exemple, le ministre de la Défense a transmis un message de menace, prétendument envoyé par le Président, aux gens de Guérou où l’UPR est étranglé par Tawassoul². La Mauritanie est atypique. Ya qu’en Mauritanie où les coups d’Etat sauvent la démocratie, la rectifie sans la « rectifier ». Où la crise règle la crise. Où l’on peut être, à la fois, ange et satan. Où l’on peut être voleur, directeur, député. Voleur, ministre, député. Tour à tour ou simultanément. Y a qu’en Mauritanie où tous les citoyens ont droit à des casiers judiciaires, même s’ils sont encore au fonds des prisons. Ya qu’en Mauritanie où les certificats de résidence et les enquêtes de bonne moralité sont un droit pour tous. Wakhyert à tout le monde. Tous les hommes et toutes les femmes se valent. Ça, ce n’est pas plus grand que ça³. Laissez quelque chose passer. La Mauritanie est atypique. Pas impossible que les élections soient encore reportées le 23 novembre. Annulation. Report. Dialogue. Incompatible n’est pas mauritanien. La preuve. On peut être, par exemple, général d’armée et diriger une tendance politique quelque part vers Aleg. Et faire équipe, de surcroît, avec un très haut fonctionnaire civil qui administre la plus grande institution du pays, afin de faire passer les candidats du parti au pouvoir. Ce n’est pas incompatible que de se mettre aux ordres de son bienfaiteur. IGE, ministre des Finances, directeurs généraux  des Impôts, du Trésor public, des douanes et autres. Qui les a mis ? Ils sont là pour  « casser » leurs doigts, en voyant la barque prendre de l’eau. Si celui qui parle est fou, il faut bien que celui qui écoute soit circonspect. Ok, ok, la fameuse loi sur l’incompatibilité, sur l’interdiction des putschs, sur l’élévation de l’esclavage en crime contre l’humanité. On y reviendra, juste après les élections. Et puis, le dialogue du Palais des congrès, c’est comme les accords de Dakar. C’est du passé. Et le passé, mieux vaut ne pas en parler. Si chacun devait revenir à son passé, où irions-nous ? Des ministres, en prison. Des directeurs, blanchisseurs. Des généraux, chauffeurs. Des financiers, simples contractuels, sans fiches budgétaires. Et un certain Président… Allons, allons, soyons sérieux, laissons le passé. Tournons-nous vers l’avenir. Peut-être est-il plus clément ?

Sneiba El Kory (Le Calame)

1.Mot de bienvenue.

2.Parti des islamistes en Mauritanie

3. Traduction de l’expression hassaniya « the mahou akbar min guedou » (Laissez passer, c’est pas grave).


Les partis politiques mauritaniens entre désirs et réalités

Messaoud O. Boulkheir, président de l'Assemblée nationale en campagne (photo : El hourriya)
Messaoud O. Boulkheir, président de l’Assemblée nationale en campagne (photo : El hourriya)

Eléments essentiels du jeu démocratique dans tous les pays qui ont choisi, délibérément, ce mode de gouvernement, les partis politiques en Mauritanie recoupent plutôt les différentes parties (au sens de groupes idéologiques, communautaires ou régionalo-tribalistes) qui caractérisent le paysage politique actuel.

Leur ancrage idéologique, en tant qu’éléments constitutifs de la démocratie, n’est pas aussi évident – pour l’instant – que celui de la Constitution,votée en 1991 de l’idéal de justice et de la séparation effective des pouvoirs. Pourtant, ce sont eux qui permettent au peuple d’orienter l’action du gouvernement (quand ils sont au pouvoir) ou de la réguler tout en la critiquant quand ils sont, le jeu de l’alternance démocratique oblige, à l’opposition. Nous vous livrons aujourd’hui un panorama des partis politiques mauritaniens les plus « visibles » sans forcément être les plus puissants.

 

L’UPR : tout pour le maintien

 

Si vous voulez vraiment comprendre le lien qui existe entre l’Union pour la République (UPR) et celui que le président Ould Taya  avait créé sous le nom de PRDS (Parti républicain, démocratique et social), au lendemain de la promulgation de la Constitution du 20 juillet 91, référez-vous tout simplement au lifting que cette même formation a subi depuis 2008. Car l’UPR, avatar du PRDS, sans Ould Taya et d’une poignée de hauts responsables de l’Etat, sous la dictature de cet homme, continue à être perçu comme un mélange de chefs de tribus, d’hommes d’affaires, d’anciens ministres, de cadres de l’administration, d’anciens baroudeurs des mouvements idéologiques (nasséristes, baathistes, kadihines, islamistes). L’UPR a cependant grandement été diminué, à la veille des élections municipales et législatives par l’action de sape (départ de quelques-uns de ses barons) qu’il avait longtemps exercée lui-même sur les partis de l’ex-opposition, en procédant au débauchage de ses cadres par l’octroi de postes dans l’administration et l’offre d’alléchantes faveurs.

Mais le parti-Etat, malgré la dissolution prochaine du Parlement, continue tout de même à avoir une audience certaine grâce aux nombreux élus qui se réclament encore de lui, mais aussi à une intelligentsia politique (anciens ministres, anciens députés et sénateurs) qui attend impatiemment les élections pour croiser le fer avec les autres formations politiques. D’aucuns pensent même que l’administration actuelle, quoique soumise à une stricte neutralité par la Céni, commission électorale, n’est pas insensible aux sirènes de l’ancien système dont elle était, de facto, partie intégrante.

Tawassoul : La présomption de puissance

Démonstration de force des islamistes mauritaniens (photo: Cridem)
Démonstration de force des islamistes mauritaniens (photo : Cridem)

Le directeur de campagne de ce parti d’obédience islamiste vient enfin de donner les vrais mobiles qui l’ont poussé à fausser compagnie à la Coordination de l’opposition démocratique (COD) : « Nous créerons la surprise lors de ces élections et nous aspirons à passer premier pour former le gouvernement et changer le régime de présidentiel à parlementaire ». C’est juste une réponse à une question que j’avais posée dans l’un de mes précédents articles : les islamistes mauritaniens « suivront-ils le mouvement » ?

La vague islamiste déferlante en Tunisie, au Maroc, en Egypte et en Libye a commencé à donner des idées aux islamistes mauritaniens qui se posent cette question : « Pourquoi pas nous, ici et maintenant » ?

Il est vrai que c’est quand même en jouant sur cette sorte de « lieu (lien ?) commun » entre l’arrivée des islamistes au pouvoir (par la voie des urnes), en Tunisie et au Maroc, par la voie des armes (en Libye) ou par la pression de la rue conjuguée au suffrage universel (comme cela s’est réalisé en Egypte avant de capoter) que les gouvernements arabes – encore en sursis – cherchent à faire peur à leur opinion publique sur les risques d’un péril islamiste aux contours encore flous. Certes, la démocratie a joué, mais l’on ne semble pas prêt d’oublier que ce sont les mêmes mécanismes empruntés à l’Occident chrétien qui ont permis aux islamistes du FIS (Front islamique du salut) algérien de remporter les élections de 1990 et de pousser les autorités algériennes de remettre en cause des principes de démocratie pourtant réputés « bons » pour tous. C’est le même phénomène qui poussera également le Fatah et les USA à refuser sa victoire au Hamas « dépossédé » de facto de son pouvoir exécutif dans une situation singulière de refus de la démocratie.

Toutes ces situations ont pu pousser les islamistes mauritaniens à chercher, depuis quelques mois, à faire comme « les frères » ! Et, dans ce cadre, tous les observateurs ont noté que la mobilisation avait battu son plein à Nouakchott pour, peut-être, devenir le fer de lance d’une action de la Coordination de l’opposition démocratique (COD) visant à pousser le pouvoir dans ses derniers retranchements. Et à commettre l’erreur qu’il ne faut pas.

Cette stratégie ayant échoué, Tawassoul veut maintenant jouer le tout pour le tout : en se confiant au verdict des urnes.

Al Wiam : victime d’un délit de faciès ?

Al Wiam (Entente), un parti nouveau qui a choisi d’inscrire son action dans une ligne centriste, est dirigé par Boïdiel Ould Houmeid, un ancien ministre des Finances de Taya. Il rassemble en son sein un nombre non négligeable de barons de l’ancien régime (Louleid Ould Weddad, ancien directeur de cabinet de Maaouiya, et ancien secrétaire général du PRDS, Mohamed Yehdhih Ould Moctar Hacen, également ancien ministre et ancien SG du parti qui a dominé la vie politique en Mauritanie 15 années durant).

Al Wiam avait tenté, avec l’APP et Sawab, de rapprocher les points de vue de la COD, dont ils faisaient partie, tout en critiquant souvent ses positions jugées extrêmes, et la majorité présidentielle dont ils dénonçaient la gestion économique catastrophique.

L’UDP : un parti saisonnier

L’Union pour la démocratie et le progrès (UDP) a été créée par feu Hamdi Ould Mouknass, considéré comme le plus célèbre ministre des Affaires étrangères de la Mauritanie. A sa disparition, les militants de l’UDP choisissent sa fille Naha pour diriger le parti et évitent sans doute ainsi à leur formation de connaître des luttes de succession qui pouvaient lui être fatales. Le choix des militants de l’UDP devient aussi celui du pouvoir quand Ould Taya nomme Naha Mint Mouknass ministre conseiller à la présidence, poste qu’elle occupera jusqu’à la chute du régime.

Plus que le RDU, l’UDP a été vraiment une sorte d’anti-chambre du PRDS, récupérant les mécontents du parti-Etat, à l’occasion de chaque élection municipale ou législative, et constituant un refuge à tous ceux, Négro-africains essentiellement, qui n’osent pas aller directement au PRDS tout en cherchant tout de même à s’approcher du pouvoir.

L’UDP a souvent été taxée de parti « saisonnier » dont les banderoles et les militants n’apparaissent qu’à l’occasion de visites du chef de l’Etat et de l’organisation d’élections.

Aujourd’hui, passée l’euphorie de l’après 6 août 2008, qui vit la présidente Naha nommée à la tête de la diplomatie mauritanienne et jouer un rôle important dans le rapprochement spectaculaire entre Kadhafi et Aziz, l’UDP adopte un profil bas. La disparition du « Guide » a sorti la fille de feu Hamdi Ould Mouknass des calculs du pouvoir en Mauritanie et son parti est entré sans doute dans une période de réflexion et de remise en cause qui lui permettrait de mener ces élections en utilisant, cette fois-ci, des armes autres que celles de la récupération.

Le RFD : La guerre des clans est à craindre

Manifestation contre les élections (photo : IRA)
Manifestation contre les élections (photo : IRA)

En compétition jadis avec l’APP pour le titre du « plus grand parti de l’opposition », le RFD risque de perdre, à l’issue du scrutin du 23 novembre, son statut de « la plus importante formation politique du pays » à cause du boycott.

 Créé le 13/05/2001 sur les décombres de l’UFD/ère nouvelle, le RFD souffre, plus que toute autre formation de l’hétérogénéité des courants politiques qui le compose, ce qui fait penser aux observateurs qu’il pourrait, difficilement, échapper aux querelles qui ont toujours constitué le plus grand souci de son chef Ahmed Ould Daddah. Il y a d’abord, dit-on, les « gens de Boutilimit » qui constituent une sorte de garde rapprochée pour Ahmed. Rien ne les rattache aux autres militants du parti si ce n’est leur désir de changement avec en prime le sacre de l’homme en qui ils ont placé toute leur confiance, mais aussi leur espoir. La deuxième composante du RFD est constituée par des militants d’El Hor qui, en 2000, avaient décidé de rompre avec Messaoud Ould Boulkheir en quittant AC. Certains chefs de file de cette tendance, tel Brahim Ould Bilal, vice-président d’IRA, avaient fini par abandonner le navire.

C’est le cas également d’un important contingent de Négro-africains dont l’un des chefs de file, le député Kane Hamidou Baba, a créé son propre parti, le Mouvement pour la refondation (MPR).

Le RFD a été affaibli dans le passé par le départ (2003) de ses rangs des islamistes menés par Jemil Mansour, et des nasséristes qui ont cru trouver en lui un terreau fertile pour mener leur politique nationaliste, quand ils ont quitté le PRDS en 1997, mais qui ont vite déchanté.

Aujourd’hui, le RFD mène la lutte pour la chute du pouvoir d’Aziz. Après avoir été le souffre-douleur du président déchu Ould Taya, ce parti est en train de revivre le même cauchemar avec Aziz. Il espérait que les conditions soient presque réunies pour l’organisation d’élections libres et transparentes. Et c’est sur cela qu’il comptait pour triompher enfin. Une désillusion de plus.

L’APP : Le handicap particulariste

Avec l’arrivée des militants d’EL Hor, à la dissolution de leur parti Action pour le changement (AC), l’APP n’est vraiment plus ce qu’elle était avant : d’irréductibles nasséristes célébrant chaque année l’anniversaire de la Révolution de Nasser et cherchant à calquer la Mauritanie sur un modèle idéologique révolu. L’arrivée de Messaoud Ould Boulkheir à la tête de l’APP a été considérée, à l’époque, comme une sorte d’OPA qui arrangeait en fait les deux camps : Mohamed El Hafedh Ould Smail et les siens trouvent enfin la base populaire nécessaire à leur mouvement et les militants d’El Hor dont le parti venait d’être dissous, avaient la possibilité de faire de la politique dans un cadre légal.

Les problèmes de l’APP sont essentiellement financiers, mais l’on pense également que l’acharnement de Messaoud Ould Boulkheir et ses amis à inscrire la question de l’esclavage dans l’agenda politique du pouvoir et, à n’en pas douter, dans celui des prochaines campagnes électorales, risque de mobiliser contre l’APP pas mal d’ennemis.

L’UFP : Un soupçon d’élitisme

Dans l’esprit de beaucoup de Mauritaniens, l’UFP se confond avec le MND et même avec les noms de ses principaux leaders : Mohamed Ould Maouloud, Bâ Bocar Moussa, Moustapha Ould Bedredine, Lô Gourmo. Ouvert au dialogue dans le passé, ce parti a souvent été taxé par les formations de l’ex-opposition de « collabo » ayant permis à Ould Taya de donner l’impression de s’ouvrir à tous ceux qui ne font pas preuve de prises de position extrémistes. Une accusation dont l’UFP s’est toujours défendue à chaque fois que ses leaders ont eu à rencontrer le président Ould Taya comme en 2000, 2001 et 2003.

Parti jouant d’abord sur la qualité, un peu comme le RDU dans l’ex-Majorité présidentielle, l’UFP doit dans les prochains mois développer une approche autre si elle veut vraiment conserver son statut de parti qui compte en Mauritanie. Le boycott ne passera sans doute pas sans laisser de traces.

L’AJD et le PLEJ : les porte-flambeau de la cause négro-africaine

 

L’Alliance pour la justice et la démocratie de Sarr Ibrahima et le Parti pour la liberté, l’égalité et la justice de Bâ Mamadou Alassane arrivent aujourd’hui à s’incruster difficilement dans le paysage politique mauritanien en faisant de la défense de la cause des Négro-africains la priorité des priorités. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils n’ont pas voulu avaliser le « oui » pour la révision de la Constitution pensant que des questions essentielles n’ont pas été abordées. Leur attitude par rapport aux élections municipales et législatives les sépare : le premier participe, ayant horreur du vide, déclare son chef sur les ondes d’une chaîne de télévision mauritanienne, le second boycotte.

 

Sawab : une expérience qui pourrait servir

 

Le parti Sawab (curant baathiste) traverse aujourd’hui une période creuse sans doute parce qu’il fait très peu entendre sa voix dans le sens où vont ceux qui ont choisi de soutenir sans réserve, en 2005, l’action du CMJD. On pourrait même dire que Smail Ould Amar, Ould Breideleil (qui ont quitté la formation depuis) et leurs amis étaient « plus en forme », côté présence sur la scène politico-médiatique, lorsque Ould Taya était encore là. Ceci dit, Sawab n’est sans doute pas la formation politique la moins armée pour affronter la seconde phase du processus électoral quand on sait qu’elle a une expérience des élections, comptant dans ses rangs la plupart des soutiens du candidat Mohamed Khouna Ould Haidalla lors de l’élection présidentielle de novembre 2003.

 

HATEM : La « gloire du 08 juin 2003 »

Saleh Ould Hannena voudrait bien réaliser avec les urnes ce qu’il a raté de très peu avec les armes. Le chef des « Cavaliers du changement » s’est reconverti en homme politique après le 3 août 2005 et a réussi à mettre en place, avec ses compagnons d’infortune, un parti politique qui cherche à tirer profit de la « gloire du 8 juin 2003 ». Mais le profit politique de l’action du commandant Saleh Ould Hannena a pâti un tout petit peu du coup d’Etat du 3 août 2005 qui a permis à des officiers supérieurs de réaliser le projet des Cavaliers pour le changement (déposer Ould Taya) avec le sang en moins. Saleh Ould Hannena a quand même réussi, en 2006, à s’offrir un poste de député à l’Assemblée nationale, mais son parti s’est vidé de ses militants au profit de l’UPR, quand il a choisi de quitter la majorité et de devenir l’un des plus farouches opposants au président Aziz.

 

Le RD : sombres perspectives

 

Formé au lendemain du 3 août 2005 par un ancien baron du PRDS, le Renouveau démocratique (Moustapha Ould Abeiderrahmane) est taxé aujourd’hui de rouler pour son seul chef dans la perspective des élections législatives et, probablement, de la présidentielle de juillet 2014. L’on pense d’ailleurs que Ould Abeidarrahmane qui a été l’un des idéologues du PRDS, comptait beaucoup sur sa connaissance du parti et des milieux qui le composent pour se reconstituer une virginité. Il aurait donc beaucoup misé sur une implosion du PRD(S)R après la chute de Ould Taya pour récupérer une partie de ses cadres et recoller les morceaux. Une vision prospective qui ne s’est pas complètement réalisée et qui hypothèque donc les objectifs, à court terme, du Renouveau démocratique : rester au Parlement.

Un rôle de figurants pour les autres ?

 

Pour les dizaines d’autres partis que nous n’abordons pas ici de manière singulière, le rôle dans les prochains scrutins se limitera au dépôt des listes et à des alliances, avec les formations d’envergure, en vue de pouvoir se faire une audience. On n’imagine mal qu’ils puissent survivre à ces élections, après avoir choisi d’aller au charbon en rangs dispersés, risquant ainsi de se ridiculiser avec des scores au-dessous du 1 % !


Mauritanie : ambiance et « bons risques » de la campagne électorale

Ouverture de la campagne à Rosso, ville frontière avec le Sénégal (photo : Sneiba)
Ouverture de la campagne à Rosso, ville frontière avec le Sénégal (photo : Sneiba)

La campagne électorale « bat son plein depuis une semaine », comme diraient mes amis de l’Agence mauritanienne d’information (AMI). Eh oui, c’est la particularité très particulière d’une campagne électorale en Mauritanie. Etre « très chaude » ! Des tentes dressées partout. Des QG où l’important n’est pas d’élaborer des plans de bataille mais d’entretenir l’ardeur des troupes. C’est important. L’animation sous les tentes d’un parti politique, dans les quartiers huppés de la capitale ou les zones d’habitats précaires, est un précieux indicateur. Elle permet déjà aux pronostiqueurs maison d’évaluer le rapport de forces entre les partis en compétition (58 pour le scrutin du 23 novembre 2013). Car tout est affaire de moyens. L’argent, ce mot délicieux dans la bouche d’un mauritanien, quand il dit « el vadha harquet » (l’argent circule) est vraiment ici le nerf de la guerre. Les formations politiques le savent. La première chose à faire est donc de dégager un budget pour l’animation (10.000 UM par tente). C’est une affaire de femmes qui s’organisent bien avant le début de la campagne et, en dehors de celles qui font la politique pour avoir des postes, les autres « se donnent » au plus offrant ! Il y a aussi le montant conséquent à donner à un rabatteur qui a fait école au temps des Structures d’éducation des masses (SEM). Son rôle est de débaucher les électeurs qui ne s’engagent que pour « quelque chose ».

La politique, en temps de campagne, se passe de sentiments. J’ai entendu un président de parti (cartable certes) dire aux femmes de son clan : « Mangez » l’argent du parti au pouvoir mais votez pour moi ! C’est de bonne guerre. Ces bonnes dames ne trahissent pas. Elles usent de politique. Le parti au pouvoir en Mauritanie a toujours battu campagne avec l’argent public. Ou avec celui des hommes d’affaires qui récupèrent la mise plus tard avec des marchés surfacturés. Cette vérité là a souvent été niée mais elle est connue de tous. D’ailleurs ceux qui n’ont pas de postes à défendre au Makhzen ou qui n’aspirent pas à une « promotion », ne sont intéressés que par ce qu’ils peuvent gagner ici et maintenant : L’argent de la campagne que l’on distribue en fonction de la notoriété, de l’apport (en électeurs) et des réseaux tribalo-régionalistes qui fonctionnent à plein régime en ce moment.

L’apport des « chouyoukhs » et des cheikhs

Meeting de l'UPR, parti au pouvoir (crédit photo : Elhourriya.net)
Meeting de l’UPR, parti au pouvoir (crédit photo : Elhourriya.net)

Mais ce qui se passe dans les villes est loin de ressembler à la réalité dans les campagnes. Ce que le pouvoir a fort justement appelé la « Mauritanie profonde » reste encore sous l’emprise des « chouyoukh el kabayel » (chefs de tribus) et des cheikhs (marabouts). L’ignorance et la pauvreté assujettissent encore des centaines de milliers d’électeurs potentiels à la volonté d’une poignée d’individus qui font prévaloir leurs intérêts sur celui de la collectivité. Et, généralement, ils ne traitent qu’avec le pouvoir, à travers le parti qu’il s’est choisi pour asseoir son autorité politique. Autrement dit, « on ne prête qu’aux riches ». Mais attention cette mécanique de domination sociale peut coincer, comme on l’a vu lors de la désignation des têtes de listes pour défendre les couleurs du parti au pouvoir. Le régime paye très cher son incapacité à gérer les antagonismes entre tribus vivant dans une seule wilaya ou au sein même d’une collectivité. L’embarras que connait aujourd’hui l’Union pour la République (UPR), parti au pouvoir en Mauritanie vient de ses choix qui  n’ont pas toujours été heureux et ceux qui estiment avoir été lésés n’ont pas hésité à claquer la porte. Les couards sont allés juste à côté, débarquant avec armes et électeurs, chez un parti de la « majorité » alors que les plus courageux téméraires, ceux qui estiment qu’il faut donnée une mémorable fessée à l’UPR, ont fait allégeance à des partis de l’opposition modérée.

C’est l’effet, lourd de conséquences, de l’interdiction des candidatures « indépendantes » qui permettaient, jusqu’en 2005, de s’opposer au pouvoir (pour prouver son poids électoral) et de revenir ensuite dans son giron parce que, comme on dit chez nous, « eddewla ma tou’aned » (on ne se s’oppose pas au Makhzen). Et c’est exactement l’argument massue que les chefs tribaux – et leurs relais à Nouakchott (les cadres nommés en leurs noms) utilisent pour convaincre ceux qui attendent de l’Etat la réalisation de projets de développement dans leurs localités que l’opposition ne peut jamais être un « bon risque ». N’est-ce pas sénateur Ould Zoughmane?

 


Autour d’un thé : recette pour créer un parti politique en Mauritanie

Chefs de partis mauritaniens (crédit photo: Elhourriya.net)
Chefs de partis mauritaniens (crédit photo: Elhourriya.net)

Le ministère de l’Intérieur et de la décentralisation se démène à mettre les derniers réglages pour débloquer la coquette somme de quatre milliards, destinés à financer les élections municipales et législatives prochaines.

Ainsi, les cinquante-huit partis politiques participants auront, proportionnellement au nombre de listes présentées, quelque chose qui devrait leur servir, théoriquement, à mener campagne. Or, comme dans la presse, la politique et la société civile ont leurs peshmergas¹. Des partis et des ONG surgis de nulle part.

Bon, allons-y pour la formation d’un parti politique. Président : papa. Vice-président : maman. Secrétaire général : un voisin capable de rédiger quelque chose. Trésorier : ha, là, ce n’est pas de la farce. Comme il n’y a personne de compétent, papa va cumuler ça avec son poste de président.

Relations extérieures : une lointaine cousine qui habite loin en brousse. Affaires sociales : le domestique. La marmite : membre. Le chat : membre. Aïcha (3 ans) : membre.

Statuts et règlement intérieur copier-coller, casiers judiciaires et non-imposition pour tout le monde, enquête de moralité et CV imaginaires. Ministère de l’Intérieur, après avoir brûlé beaucoup d’étapes. Récépissé. Participation. Financement.

Il paraît que, depuis quatre mois, les autorités ont annoncé, via leurs réseaux d’information, que c’est l’Etat qui financera la campagne. Une façon de prendre les devants et de parer à toute éventualité. Comme quoi, participation ou boycott, c’est kif-kif. Il y aura bien des hommes « courageux » et des femmes « patriotes », pour « sauver » le pays.

Parti de la Dignité, parti de la Gloire, parti du Sursaut, parti du Boisseau, parti du Mange-mil, parti de la Paix, parti de la Guerre, parti de la Souffrance, parti de la Légitimité, parti du Paradis, parti du Pain, parti du Beurre… Il paraît qu’il y a même un parti de la première dame. Un parti, c’est un parti. Grand ou petit, c’est un parti. De l’opposition ou de la majorité. C’est un parti. Petit parti deviendra grand, surtout en participant.

A tout. Marche de soutien. Marche de dénonciation. Il faut être partout. Au Bureau d’études et de la documentation (BED²). A la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN). Aux états-majors généraux et particuliers. Chez les ministres. Chez les joueuses inspirées de cauris. Les guezanas. Elles jouent un grand rôle, ces joueuses, dans la vie nationale. De véritables amazones. De véritables grandes royales. De véritables soldates inconnues.

Comment seront partagés les quatre milliards ? Exactement comme l’ont été les deux cents millions de la presse. Cent mille par-ci, cent mille par-là. Trente mille à l’autre qui a juste sorti un numéro en huit ans. Et quarante mille pour ce site qui n’a pas encore d’adresse.

La prochaine Assemblée nationale sera vraiment un ramassis de vieux pachydermes en voie d’extinction et de nouveaux caïmans aux dents particulièrement trop longues, auxquels s’additionnera à une poignée de pseudo-mécontents embarqués sur le dos de partillons utérins de l’Union pour la République³, incapable de gérer ses divergences internes.

Comme au dépôt des listes, le parti au pouvoir viendra en tête, par le nombre de ses députés. Il en aura, au moins, une bonne centaine. Reste quarante-six. Une quinzaine pour Tawassoul. Reste trente-et-un. Une douzaine pour APP (Alliance populaire progressiste). Reste dix-neuf. Une dizaine pour El Wiam. Reste neuf. Quatre pour l’UDP (Union pour la démocratie et le progrès). Reste cinq.

A partager entre les cinquante-trois autres partis restants. Dans les temps, pas maintenant que l’esclavage n’existe plus, un seul esclave pouvait appartenir à plusieurs personnes.

Par transposition, un député peut appartenir, aujourd’hui, à plusieurs partis. Deux façons de faire. La tête, les pieds et les membres, pour toi. Le cou, les épaules et le dos, pour moi. Ou bien cinquante-cinquante. Un demi-député pour ce parti. Un quart d’un autre pour celui-là. Une Assemblée d’entiers et de morceaux. Les entiers, c’est bon ; les morceaux, là, on va les raccommoder. Raccommodage. Tripatouillage. Remplissage. Qu’Allah bénisse tout cela. Amine.

Sneiba El Kory (Le Calame)

1. Nom donné à la presse-cartable et aux journalistes sans formation.

2. Renseignements généraux.

3. Parti au pouvoir.


L’opposition mauritanienne dans tous ses états

Manifestation de la COD (crédit photo: Taqadoumy.com)
Manifestation de la COD (crédit photo: Taqadoumy.com)

En Mauritanie, il y a opposition et opposition. Question de nuance. L’opposition qui demande le « rahil » (départ) du président Mohamed Ould Abdel Aziz et celle qui dialogue avec lui. Bon, en fait, c’est plus compliqué que cela.

Disons que l’opposition mauritanienne se compose, se décompose et se recompose, suivant les évènements politiques. Deux « oppositions», après le coup d’Etat contre Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, le 6 août 2008. Celle qui dénonce (pour que la communauté internationale refuse le fait accompli) et celle qui soutient, espérant que des élections anticipées lui seront favorables ! Puis une opposition, une seule, quand Ahmed Ould Daddah, candidat malheureux, à la présidentielle de 2007, comprenant qu’Ould Abdel Aziz n’a pas renversé Sidi pour céder la place à un autre quidam, comme il l’avait fait en 2005, se ravise et retire son soutien à la « Rectification ». Puis deux « oppositions » encore, en novembre 2011, quand quatre partis (APP, Al wiam, Sawab, Hamam) se démarquent des dix autres formations de  la Coordination de l’opposition démocratique (COD) pour créer l’Alliance pour une Alternance Pacifique (CAP) et entrer dans un dialogue « national » avec le pouvoir. Les choses pouvaient en rester là si trois partis (Adil, MPR, RD) n’avaient claqué la porte de la majorité pour protester contre l’hégémonie étouffante de l’Union pour la République (UPR), parti au pouvoir en Mauritanie. La Convergence Patriotique (CP) était née.   Trois oppositions donc actuellement qui s’opposent au pouvoir tout en étant, elles-mêmes, trois « lignes » politiques qui ne se rencontrent jamais !

Je m’oppose, tu t’opposes, on s’oppose…

Au premier plan: Ahmed Ould Daddah et l'ancien président le colonel Ely (turban)
Au premier plan: Ahmed Ould Daddah et l’ancien président le colonel Ely (turban)

L’opposition mauritanienne ressemble à l’hydre de la mythologie. Sauf qu’ici les têtes ne tombent jamais ! Les mêmes « capo » chefs depuis que l’opposition est l’opposition. Il arrive seulement que se produise un effet de multiplication. Un lieutenant mécontent qui claque la porte pour aller (avec des « sous-lieutenants) fonder un nouveau parti ! Ainsi, du Front démocratique uni pour le changement (FDUC), au début des années 90, on est passé à l’Union des forces démocratiques (UFD) qui a enfanté, dans la douleur Action pour le changement (AC), avant de métastaser elle-même, en UFD A (Ahmed Ould Daddah) et UFD B (Mohamed Ould Mouloud). Et la suite est connue : AC interdit rejoint les nasséristes de l’APP et réussit une OPA sur le parti, les islamistes abandonnent l’UFD A pour créer « Tawassoul », un parti à eux et à eux seuls. Vieilli par ces « enfantements » dans la douleur, l’UFD A se transforme en Rassemblement des forces démocratiques (RFD) et l’UFD B, qui n’est plus concurrencé sur ce « label » politique datant de l’époque Taya, choisit, elle aussi, de muer en Union des forces de progrès (UFP).

En fait, c’est toujours la vieille question du leadership qui revient pour favoriser ou non ces rapprochements entre les « oppositions ». Plus particulièrement entre le président de l’Assemblée nationale, Messaoud Ould Boulkheir, et le chef de file de l’opposition démocratique, Ahmed Ould Daddah. Deux anciens opposants au dictateur Taya qui « cohabitaient » au sein de la COD, malgré des relations tumultueuses avant, pendant et après l’élection présidentielle de 2009. L’exploit du pouvoir – si s’en est un – est d’avoir réussi  à mettre en branle le fameux principe du « diviser pour régner », quand il s’agissait pour lui de casser cette alliance de circonstance. L’on pense aussi que l’opposition, qui s’est recomposée après le putsch contre le président Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, était infiltrée. Un député de la majorité élu sous les couleurs de l’APP, a dû jouer un rôle de premier plan dans le rapprochement entre le président Aziz et le président de l’Assemblée nationale. Très proche de ce dernier, malgré son parcours idéologique (nassériste) sans point d’ancrage historique avec le mouvement anti-esclavagiste « El Hor », ce député a su trouver on ne sait quels bons arguments pour pousser l’APP, et avec elle Al Wiam, Sawab et Hamam, à renoncer à la stratégie du « rahil ». Cette mission accomplie, avec la scission de l’opposition en COD et en CAP (le départ du pouvoir par les urnes et non par la rue), « l’ami du Raïs » pouvait alors rejoindre tranquillement le parti au pouvoir, l’Union pour la République (UPR). Il vient d’ailleurs d’être récompensé pour services rendus, en figurant en bonne place sur la liste nationale de l’UPR pour les élections législatives du 23 novembre prochain. Autant dire une reconduction assurée pour cinq ans sur recommandation « spéciale » du président de la République et au grand dam des barons du parti au pouvoir !

Les  « soldats de l’ombre », il y en avait sans doute aussi en grand nombre du côté du RFD d’Ahmed Ould Daddah. La grogne de certains leaders de ce parti, quand il rechignait à aller vers un dialogue « inutile et incertain », rappelait la vague de départs qui avaient suivi la rupture de la « sainte » alliance avec Aziz après le coup d’Etat contre Sidi. Parmi ces « opposants » repentis, on avait compté par la suite des ministres, des ambassadeurs, des conseillers à la Présidence de la République et des PCA à la pelle. Aujourd’hui encore, et à la veille des élections qu’il a choisi de boycotter, épousant la ligne des dix partis de la COD, le RFD fait face aussi à la même vague de contestations tentant de montrer que le « chef » Ahmed se trompe une fois encore. Le boycott prive l’opposition radicale d’une vingtaine de sièges au Parlement mais surtout d’une tribune qui lui permettait, grâce à la retransmission en direct des ébats débats parlementaires, de faire passer son message. L’opinion publique mauritanienne a tendance à privilégier la participation à des élections dont la transparence est sujette à caution à la politique de la chaise vide qui est loin de faire l’unanimité au sein même de l’opposition. On attendra donc de voir si les municipales et législatives se tiendront le 23 novembre prochain, de manière « acceptable » pour savoir si la COD s’est vraiment faite hara-kiri.


Autour d’un thé : « l’originalité » de la démocratie mauritanienne

Théière sur le feu à la manière bédouine (photo google)
Théière sur le feu à la manière bédouine (photo Google).

Habituellement, qui n’est pas content, en Mauritanie, n’a qu’à « cogner sa tête contre un mur ¹» ou, à défaut d’être à ce point masochiste, tenter de « mordre son nez ² », tant il lui sera plus facile de contempler sa propre nuque que de prétendre changer l’ordre des choses.

C’est un peu comme ça que les gens de l’UPR  (Union pour la République) communiquent, par généraux et tribus interposés. Je m’y mets d’abord. Confortablement. Moi, mes bergers et mes chiens. Ensuite, mes amis et mes proches. Toi, là-bas, t’es le fils de qui ? Hé, ouiiiii !

Ce sont les Ben Voulane ³ ! Ah, ça, impossible de ne pas les avoir au Parlement. Et puis, il faut bien penser au président.

Un cousin par-ci, un neveu par-là et puis un lointain parent par là-bas, pour tromper la vigilance des autres, ce n’est jamais de trop. On ne peut pas mettre tout le monde dans le même sac. Alors, nous avons été géniaux, en pensant à de petits autres sachets où l’on pourrait éventuellement empaqueter tout ce paquet de mécontents et de déshonorés.

Y a pas que député, maire ou général, dans cette République bananière là ! ambassadeur, ministre, CSA, directeurs de cabinet, comptables d’ambassade, conseillers, chargés de mission, PCA et autres emplois moins visibles, comme conseillers très spéciaux en affaires communes et louches. Donc, t’inquiète pas, mon pote, il y en aura pour tout le monde, dans cette République de la démo-gâchis militaire !

La crise. Toujours cette fameuse crise qui dure, dure, dure. Atypique. Vous savez, il y a, quand même, une chose bizarre qui se passe, en Mauritanie. Déjà, en 2005, les militaires nous parlaient d’une situation politique bloquée. Huit ans plus tard, où en est-on ? Une situation bloquée. La crise ! D’août 2009 à octobre 2013, tout se passe autour de la crise.

Cinq ans d’inertie, sur tous les plans. Rien n’a été fait, à quelque niveau que ça soit. Juste quelques poignées de goudron dans les yeux et des discours creux qui « n’engraissent ni ne prémunissent contre la faim ». Et ce ne sont pas ces élections, encore incertaines, qui permettront de voir le bout du tunnel.

Nous sommes obligés de répéter la même chose, sinon, on va dire quoi ? Que Aziz continue à aller à Toueïla ? Ce n’est pas de la presse, c’est de la vie privée des gens. Que les généraux continuent à s’immiscer publiquement en politique, en tirant les ficelles à partir de leurs bureaux qui ne servent plus que de salles de réunion où convoquer les mécontents pour les calmer, et les rivaux pour les réconcilier ?

Ce n’est pas de la presse, c’est du secret d’Etat. Que Messoud et Boïdiel soient en train de légitimer une mascarade électorale, comme en 2009, sachant fort bien qu’ils n’auront plus que leurs yeux pour pleurer, après ? Ce n’est pas de la presse, c’est de l’intoxication. Que la Hapa (Haute autorité pour l’audiovisuel) soit en train de commettre les mêmes erreurs de l’année passée ? Ce n’est pas de la presse, c’est de la diffamation.

Que les écoles n’aient pas encore commencé à enseigner ? Non, çà ce sont des ragots de journalistes. Que ça ne va pas au pays ? Hé, rengaines de journalistes de l’opposition. Finalement, que faire ? Nous sommes devenus comme le cadi des autres ! Les gens ont raison de nommer les partis par le nom de leur leader. C’est plus facile à retenir. C’est plus court. Et c’est, surtout, plus vrai.

Chelkhett Demba. Ould Ely Baby. Hassi Ehl Ahmed Bechna. Eddebaye Mansour… Parti d’Aziz, d’Ould Daddah, de Messoud, de Boïdiel, de Jamil, Ibrahima Sarr, Ould Mah, Ould Abeïdarrahmane, partis des Jeunes, Héhé, Baro et Lalla…

C’est mon bien, j’en donne et j’en reprends. Exemple, au hasard : comment un parti comme l’APP (Alliance populaire progressiste) peut aussi facilement placer, sur sa liste nationale, juste après son président, un nouveau venu, au détriment de gens qui sont là depuis le FDUC (Front démocratique uni pour le changement), le RFD (Rassemblement des forces démocratiques), le RFD/ ère nouvelle , AC et APP ?

Comment, à l’UPR et à El Wiam, gomme-t-on, comme sur un cahier de petit écolier, et dégomme-t-on les gens, suivant des considérations d’un autre âge ? « Les gens avancent, la Mauritanie progresse », comme disait mon vieil ami Sy, un garde retraité, « spécialiste ès» de la langue de Molière. Nous voulions une République, on nous a servi de petits royaumes et de petits roitelets.

Sneiba El Kory (Le Calame)

1. Traduction littérale d’une expression en hassaniya : « en’tah elheyth »

2. Idem

3. Fils de. Référence à la tribu.


Mauritanie : comment se prépare le grand cirque des élections

Généraux mauritaniens (Crédit photo : Noorinfo)
Généraux mauritaniens (Crédit photo : Noorinfo)

Les Mauritaniens aiment le jeu. En politique. Tout le monde triche, accepte des règles de jeu aux contours flous. Autant dire une absence de règles. Un jeu à quitte ou double. Depuis que les Mauritaniens ont découvert les subtilités de la démocratie qu’ils ont très vite assimilée à un « jeu de Blancs », donc n’engageant personne de façon sérieuse. Ce qui compte, c’est d’avoir les moyens de sa politique. Etre le plus fort. Ou le plus rusé.

A ce jeu-là, seul le président Aziz a, jusque-là, gagné toutes ses parties. Contre toutes les adversaires en présence. Y compris son propre camp qui ne parvient pas encore à comprendre ses vrais désirs et volontés.

Il avait commencé, en 2005, par décréter la mort du Père. Le coup d’Etat contre Taya avait été présenté non pas comme une énième révolution de palais qui consacre la Mauritanie comme le pays le plus capé en la matière sur le continent africain, mais plus qu’un « redressement », plus qu’un « salut » : une rédemption. Aziz « se lave » ainsi de la vingtaine d’années passées aux côtés du dictateur Taya en tant qu’aide de camp ou commandant de la Garde présidentielle (Basep).

Les Mauritaniens n’étaient pas dupes, mais ils aimaient le jeu, je vous l’ai dit. Depuis trente ans, ils accompagnent tout changement de régime par des marches de soutien « spontanées » qui traduisent parfaitement le souci de continuité du système. « Le roi est mort, vive le roi ». Ou plutôt : le président est parti, vive le président ! Personne ne s’étonne que les premiers à sortir dans les « marches de soutien » au nouveau pouvoir soient ceux-là mêmes qui juraient fidélité à celui qu’il venait de déloger. Ce n’était qu’un jeu, je vous le répète. Il reprend avec de nouveaux acteurs, c’est tout. Le décor ne change pas. Les spectateurs – le peuple – acceptent de rester encore pour suivre cette nouvelle partie. Les paris sont relancés. Les militaires s’installent ; il en est ainsi depuis 1978. Ils assurent. Et rassurent. La politique reprend ses droits. On rejoue. Transition. Concertation. Elections. Jeu. A quitte ou double. Trichez, c’est permis, Messieurs.

Les militaires font semblant d’organiser des élections « libres et transparentes » avant de regagner leurs casernes. Mais sous la table, ils manoeuvrent pour garder la main. Par « président qui rassure¹ » interposé. Des civils mis au parfum de cette combine politico-militaire, acceptent de jouer le jeu. De toutes les façons, Daddah ou Sidioca, « mbourou fof ko farine² », comme disent nos frères pulaar. Ils sont tous deux de la « génération des indépendances ». Ils ont pratiquement le même âge. Ils furent ministres dans les années 60-70. Ils appartiennent à des familles maraboutiques du centre du pays. Mais le plus important est que celui qui allait gagner les élections de 2007 avait peu de chances de se représenter en 2012. Un argument qui a pesé lourd dans la balance pour que les hommes politiques à l’ambition débordante acceptent de jouer le jeu des militaires. Sans avoir le choix des armes.

C’est tout cela qui explique l’anarchie politique que nous observons aujourd’hui, sans savoir qui est qui ou qui fait quoi. Le changement, en fait, c’est ce « désordre constructif » qui accompagnera, inéluctablement, les futures élections municipales et législatives. Plus qu’en 2006, les pouvoirs qui comptent seront, dans l’ordre, l’Armée, la tribu, l’argent et le savoir.

Le rôle de l’armée dans la gestion du pouvoir est de plus en plus évident. Comment comprendre, sans cela, que le nombre de généraux passe de deux, en 2007, à près de vingt aujourd’hui ! La « généralisation » de l’armée, comme je l’ai appelé dans un billet précédent, est une sorte de prime au mérité donnée par le président Aziz à ses anciens compagnons du Haut Conseil d’Etat (HCE) qui ont accompagné ses plans de reconquête du pouvoir après le putsch de 2005. A part l’ancien chef du HCE, le colonel Ely Ould Mohamed Vall, auquel on prêtait l’intention d’avoir cherché à revenir au pouvoir à la ATT³, et le chef d’état-major de la Transition militaire 2005-2007, le colonel Abdarrahman Ould Boubacar, tous deux rangés aujourd’hui au sein de la Coordination de l’opposition démocratique.

Rebelote

La COD, sans les Islamistes, opte pour le boycott (photo: Elhourriya.net)
La COD, sans les islamistes, opte pour le boycott (photo : Elhourriya.net)

Je ne reviendrai pas ici sur les péripéties de la « Rectification » de 2008. C’est déjà trop loin. Et puis, la situation politique en Mauritanie a beaucoup changé. Beaucoup d’acteurs de la crise de 2008 ont déserté leurs positions. D’opposants à « souteneurs » du pouvoir ou vice versa. Le jeu est ainsi devenu très sophistiqué. Plus risqué aussi. Les militaires n’ont pas déposé les armes, ils les ont seulement camouflées pour jouer plus librement à la politique avec des civils qui se croyaient plus intelligents. Oubliant que la politique est avant tout affaire de stratégie. De jeu.

Depuis la destitution de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi et l’élection présidentielle rendue possible par l’accord de Dakar, les forces en présence manquent de visibilité. De lisibilité.

La soixante de partis, sinon plus, qui déclarent soutenir le président de la République et œuvrer pour la réalisation de son programme politique ne participent pas, réellement, à la gestion du pouvoir. De sorte qu’il m’est arrivé de me poser cette question : Aziz peut-il gouverner sans majorité ? Celle-ci est-elle suffisante sans être nécessaire ?

L’importance de la majorité actuelle est qu’elle sert de « faire-valoir ». Elle justifie une politique économique et sociale à laquelle elle ne prend part que de loin. Tout se conçoit à la présidence et descend vers les « ministrés » pour sa mise en œuvre. Comment imaginer un ministre qui ne conçoit pas la politique de son département ? Si l’on prend la question par l’autre bout, l’on se rend compte également que le Parlement joue le même rôle. Il continue de servir de chambre d’enregistrement. Les projets de loi sont très souvent adoptés sans être adaptés. Au Niveau de l’Union pour la République (UPR), parti au pouvoir, pas un mot plus haut que l’autre tant que le président de la République ne s’est pas prononcé. Même sur des questions de cinquième degré, comme un possible report des élections ou la possibilité de dialoguer avec la Coordination de l’opposition démocratique (COD). C’est toujours des approximations, si ce n’est le silence des cimetières tant que l’avis de la Présidence n’a pas été clairement exprimé. La discipline ici est celle qui dit que « le chef a toujours raison ». Aziz qui n’est pas en théorie le président de l’UPR est, dans la pratique, celui qui lui dicte ses choix politiques comme il est encore le chef du gouvernement, bien que la Constitution amendée ait considérablement valorisé le rôle du premier ministre, donnant obligation de le choisir désormais dans le parti majoritaire et le rendant responsable devant le Parlement. Ce serait vraiment une avancée démocratique si les élus perçoivent la portée de ces amendements constitutionnels qui constituent, pour eux, un contrepoids contre un gouvernement pas souvent bien inspiré dans ses choix économiques et sociaux.

Des élections sans « indépendants » mais…

Devant un bureau de vote (photo: Magharabia)
Devant un bureau de vote (pho to: Magharabia)

Depuis 2011, le pouvoir manœuvre pour avoir des élections à sa mesure. Pour conserver une majorité parlementaire confortable. Celle dont il dispose depuis 2006 est un « ramassis » de tout : anciens du parti au pouvoir, Adil, lui-même avatar du défunt PRDS de Taya, des « indépendants » dépendants de la junte qui ont été remobilisés pour assurer la victoire de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi avant de mener la fronde contre lui, et des transfuges de l’opposition, notamment du Rassemblement des forces démocratiques (RFD) d’Ahmed Ould Daddah. L’interdiction des candidatures indépendantes, vue par les partis comme une manière de se prémunir contre la « rébellion politique » se révèle aujourd’hui être un couteau à double tranchant. Les chefs tribaux, les hommes d’affaires « bolleticiens » et une partie des membres de l’élite non cooptés par le parti au pouvoir pour devenir maires ou députés, se tournent vers d’autres formations politiques de la majorité ou, rarement, de l’opposition ! L’essentiel pour eux est de montrer au pouvoir qu’il faut compter avec eux dans une « Mauritanie profonde » où l’allégeance à la tribu et aux marabouts est encore plus forte que celle qu’on voue au parti-Etat et au pouvoir. Ce dernier pense pourtant avoir trouvé la parade : des partis refuges qui, tout en affaiblissant la formation au pouvoir, permettent quand même au président Aziz de conserver son « troupeau » d’élus intact. Et c’est ce qui compte pour rempiler en 2014. Tout le reste n’est que jeu.

 1. Slogan de campagne de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi (SIDIOCA), en 2007.

2. Toutes sortes de pain est à base de farine (c’est du pareil au même).

3. Amadou Toumani Touré (ATT), ancien président malien revenu au pouvoir par la voie des urnes, le 8 juin 2002, après avoir organisé un putsch en mars 1991. Il est chassé du pouvoir par le capitaine Sanogo, en mars 2012.