Autour d’un thé : La Mauritanie, un pays atypique

21 novembre 2013

Autour d’un thé : La Mauritanie, un pays atypique

Visages de Mauritanie (photo: Sneiba)
Visages de Mauritanie (photo: Sneiba)

La Mauritanie est atypique. C’est-à-dire, pas comme tout le monde. Un peu spéciale, quoi. Nous sommes des spécialistes du contournement. Du tourner autour du pot. Ce que les exégètes de la langue de Sibawayh (L’équivalent de Molière chez les Occidentaux) appellent « Lef et dewerane », littéralement du « cacher et tourner ». Qui dit les choses directement  est considéré comme un idiot. La franchise a un nom : « Zrougiye ». Le franc-parler n’est pas une vertu, mais une incapacité à maîtriser l’ « art » du contournement et de dire ce qu’on veut dire, sans avoir rien dit. Ainsi, en Mauritanie, le malade mourra, toujours, en allant très bien. Tout est simple, pas grave, ordinaire (Non Adi, Adi) même s’il est question de mort d’homme. N’agrandissez pas les choses, ça ne vaut pas cela. Le monde n’a pas été visité par un accaparateur (Eddenya majaha hawach). Tous les hommes sont bons. Toutes les femmes aussi. Wakhyert¹ par ci, wakhyert par là. Wakhyert pour tous : pour les voleurs, pour les putschistes, pour la majorité, pour les deux oppositions, pour les civils, pour les militaires, pour les bourreaux, pour les victimes. Pour ceux qui participent aux élections. Pour ceux qui les boycottent. Que ça ne marche pas, maintenant, après plus de cinquante ans d’indépendance ? Pas grave, ça va, ça marchera un jour. Peut-être vers 2098. Adi (ordinaire), n’agrandissez pas les choses. Lebass, lebass (ça va, ça va). Ya qu’en Mauritanie où les partis politiques accouchent. C’est atypique. UPR. PUD. Sursaut. C’est PUR. C’est DUP. C’est SOT. Le Président n’a pas de parti. Mais c’est le Président. N’allez pas nous raconter ce que se disent les gens, en privé, quelque part à Toueïla, Boumdeïd, Boghé ou Cheggar. Quoi de commun entre ces quatre localités ? Rien, en général. Sauf que c’est la Mauritanie. Ou les ministres ne disent pas la vérité (mentent, c’est déjà trop zrougiye) ou son Excellence « oublie », de temps à autre, ce qu’il raconte. Par exemple, le ministre de la Défense a transmis un message de menace, prétendument envoyé par le Président, aux gens de Guérou où l’UPR est étranglé par Tawassoul². La Mauritanie est atypique. Ya qu’en Mauritanie où les coups d’Etat sauvent la démocratie, la rectifie sans la « rectifier ». Où la crise règle la crise. Où l’on peut être, à la fois, ange et satan. Où l’on peut être voleur, directeur, député. Voleur, ministre, député. Tour à tour ou simultanément. Y a qu’en Mauritanie où tous les citoyens ont droit à des casiers judiciaires, même s’ils sont encore au fonds des prisons. Ya qu’en Mauritanie où les certificats de résidence et les enquêtes de bonne moralité sont un droit pour tous. Wakhyert à tout le monde. Tous les hommes et toutes les femmes se valent. Ça, ce n’est pas plus grand que ça³. Laissez quelque chose passer. La Mauritanie est atypique. Pas impossible que les élections soient encore reportées le 23 novembre. Annulation. Report. Dialogue. Incompatible n’est pas mauritanien. La preuve. On peut être, par exemple, général d’armée et diriger une tendance politique quelque part vers Aleg. Et faire équipe, de surcroît, avec un très haut fonctionnaire civil qui administre la plus grande institution du pays, afin de faire passer les candidats du parti au pouvoir. Ce n’est pas incompatible que de se mettre aux ordres de son bienfaiteur. IGE, ministre des Finances, directeurs généraux  des Impôts, du Trésor public, des douanes et autres. Qui les a mis ? Ils sont là pour  « casser » leurs doigts, en voyant la barque prendre de l’eau. Si celui qui parle est fou, il faut bien que celui qui écoute soit circonspect. Ok, ok, la fameuse loi sur l’incompatibilité, sur l’interdiction des putschs, sur l’élévation de l’esclavage en crime contre l’humanité. On y reviendra, juste après les élections. Et puis, le dialogue du Palais des congrès, c’est comme les accords de Dakar. C’est du passé. Et le passé, mieux vaut ne pas en parler. Si chacun devait revenir à son passé, où irions-nous ? Des ministres, en prison. Des directeurs, blanchisseurs. Des généraux, chauffeurs. Des financiers, simples contractuels, sans fiches budgétaires. Et un certain Président… Allons, allons, soyons sérieux, laissons le passé. Tournons-nous vers l’avenir. Peut-être est-il plus clément ?

Sneiba El Kory (Le Calame)

1.Mot de bienvenue.

2.Parti des islamistes en Mauritanie

3. Traduction de l’expression hassaniya « the mahou akbar min guedou » (Laissez passer, c’est pas grave).

Partagez