Les partis politiques mauritaniens entre désirs et réalités

18 novembre 2013

Les partis politiques mauritaniens entre désirs et réalités

Messaoud O. Boulkheir, président de l'Assemblée nationale en campagne (photo : El hourriya)
Messaoud O. Boulkheir, président de l’Assemblée nationale en campagne (photo : El hourriya)

Eléments essentiels du jeu démocratique dans tous les pays qui ont choisi, délibérément, ce mode de gouvernement, les partis politiques en Mauritanie recoupent plutôt les différentes parties (au sens de groupes idéologiques, communautaires ou régionalo-tribalistes) qui caractérisent le paysage politique actuel.

Leur ancrage idéologique, en tant qu’éléments constitutifs de la démocratie, n’est pas aussi évident – pour l’instant – que celui de la Constitution,votée en 1991 de l’idéal de justice et de la séparation effective des pouvoirs. Pourtant, ce sont eux qui permettent au peuple d’orienter l’action du gouvernement (quand ils sont au pouvoir) ou de la réguler tout en la critiquant quand ils sont, le jeu de l’alternance démocratique oblige, à l’opposition. Nous vous livrons aujourd’hui un panorama des partis politiques mauritaniens les plus « visibles » sans forcément être les plus puissants.

 

L’UPR : tout pour le maintien

 

Si vous voulez vraiment comprendre le lien qui existe entre l’Union pour la République (UPR) et celui que le président Ould Taya avait créé sous le nom de PRDS (Parti républicain, démocratique et social), au lendemain de la promulgation de la Constitution du 20 juillet 91, référez-vous tout simplement au lifting que cette même formation a subi depuis 2008. Car l’UPR, avatar du PRDS, sans Ould Taya et d’une poignée de hauts responsables de l’Etat, sous la dictature de cet homme, continue à être perçu comme un mélange de chefs de tribus, d’hommes d’affaires, d’anciens ministres, de cadres de l’administration, d’anciens baroudeurs des mouvements idéologiques (nasséristes, baathistes, kadihines, islamistes). L’UPR a cependant grandement été diminué, à la veille des élections municipales et législatives par l’action de sape (départ de quelques-uns de ses barons) qu’il avait longtemps exercée lui-même sur les partis de l’ex-opposition, en procédant au débauchage de ses cadres par l’octroi de postes dans l’administration et l’offre d’alléchantes faveurs.

Mais le parti-Etat, malgré la dissolution prochaine du Parlement, continue tout de même à avoir une audience certaine grâce aux nombreux élus qui se réclament encore de lui, mais aussi à une intelligentsia politique (anciens ministres, anciens députés et sénateurs) qui attend impatiemment les élections pour croiser le fer avec les autres formations politiques. D’aucuns pensent même que l’administration actuelle, quoique soumise à une stricte neutralité par la Céni, commission électorale, n’est pas insensible aux sirènes de l’ancien système dont elle était, de facto, partie intégrante.

Tawassoul : La présomption de puissance

Démonstration de force des islamistes mauritaniens (photo: Cridem)
Démonstration de force des islamistes mauritaniens (photo : Cridem)

Le directeur de campagne de ce parti d’obédience islamiste vient enfin de donner les vrais mobiles qui l’ont poussé à fausser compagnie à la Coordination de l’opposition démocratique (COD) : « Nous créerons la surprise lors de ces élections et nous aspirons à passer premier pour former le gouvernement et changer le régime de présidentiel à parlementaire ». C’est juste une réponse à une question que j’avais posée dans l’un de mes précédents articles : les islamistes mauritaniens « suivront-ils le mouvement » ?

La vague islamiste déferlante en Tunisie, au Maroc, en Egypte et en Libye a commencé à donner des idées aux islamistes mauritaniens qui se posent cette question : « Pourquoi pas nous, ici et maintenant » ?

Il est vrai que c’est quand même en jouant sur cette sorte de « lieu (lien ?) commun » entre l’arrivée des islamistes au pouvoir (par la voie des urnes), en Tunisie et au Maroc, par la voie des armes (en Libye) ou par la pression de la rue conjuguée au suffrage universel (comme cela s’est réalisé en Egypte avant de capoter) que les gouvernements arabes – encore en sursis – cherchent à faire peur à leur opinion publique sur les risques d’un péril islamiste aux contours encore flous. Certes, la démocratie a joué, mais l’on ne semble pas prêt d’oublier que ce sont les mêmes mécanismes empruntés à l’Occident chrétien qui ont permis aux islamistes du FIS (Front islamique du salut) algérien de remporter les élections de 1990 et de pousser les autorités algériennes de remettre en cause des principes de démocratie pourtant réputés « bons » pour tous. C’est le même phénomène qui poussera également le Fatah et les USA à refuser sa victoire au Hamas « dépossédé » de facto de son pouvoir exécutif dans une situation singulière de refus de la démocratie.

Toutes ces situations ont pu pousser les islamistes mauritaniens à chercher, depuis quelques mois, à faire comme « les frères » ! Et, dans ce cadre, tous les observateurs ont noté que la mobilisation avait battu son plein à Nouakchott pour, peut-être, devenir le fer de lance d’une action de la Coordination de l’opposition démocratique (COD) visant à pousser le pouvoir dans ses derniers retranchements. Et à commettre l’erreur qu’il ne faut pas.

Cette stratégie ayant échoué, Tawassoul veut maintenant jouer le tout pour le tout : en se confiant au verdict des urnes.

Al Wiam : victime d’un délit de faciès ?

Al Wiam (Entente), un parti nouveau qui a choisi d’inscrire son action dans une ligne centriste, est dirigé par Boïdiel Ould Houmeid, un ancien ministre des Finances de Taya. Il rassemble en son sein un nombre non négligeable de barons de l’ancien régime (Louleid Ould Weddad, ancien directeur de cabinet de Maaouiya, et ancien secrétaire général du PRDS, Mohamed Yehdhih Ould Moctar Hacen, également ancien ministre et ancien SG du parti qui a dominé la vie politique en Mauritanie 15 années durant).

Al Wiam avait tenté, avec l’APP et Sawab, de rapprocher les points de vue de la COD, dont ils faisaient partie, tout en critiquant souvent ses positions jugées extrêmes, et la majorité présidentielle dont ils dénonçaient la gestion économique catastrophique.

L’UDP : un parti saisonnier

L’Union pour la démocratie et le progrès (UDP) a été créée par feu Hamdi Ould Mouknass, considéré comme le plus célèbre ministre des Affaires étrangères de la Mauritanie. A sa disparition, les militants de l’UDP choisissent sa fille Naha pour diriger le parti et évitent sans doute ainsi à leur formation de connaître des luttes de succession qui pouvaient lui être fatales. Le choix des militants de l’UDP devient aussi celui du pouvoir quand Ould Taya nomme Naha Mint Mouknass ministre conseiller à la présidence, poste qu’elle occupera jusqu’à la chute du régime.

Plus que le RDU, l’UDP a été vraiment une sorte d’anti-chambre du PRDS, récupérant les mécontents du parti-Etat, à l’occasion de chaque élection municipale ou législative, et constituant un refuge à tous ceux, Négro-africains essentiellement, qui n’osent pas aller directement au PRDS tout en cherchant tout de même à s’approcher du pouvoir.

L’UDP a souvent été taxée de parti « saisonnier » dont les banderoles et les militants n’apparaissent qu’à l’occasion de visites du chef de l’Etat et de l’organisation d’élections.

Aujourd’hui, passée l’euphorie de l’après 6 août 2008, qui vit la présidente Naha nommée à la tête de la diplomatie mauritanienne et jouer un rôle important dans le rapprochement spectaculaire entre Kadhafi et Aziz, l’UDP adopte un profil bas. La disparition du « Guide » a sorti la fille de feu Hamdi Ould Mouknass des calculs du pouvoir en Mauritanie et son parti est entré sans doute dans une période de réflexion et de remise en cause qui lui permettrait de mener ces élections en utilisant, cette fois-ci, des armes autres que celles de la récupération.

Le RFD : La guerre des clans est à craindre

Manifestation contre les élections (photo : IRA)
Manifestation contre les élections (photo : IRA)

En compétition jadis avec l’APP pour le titre du « plus grand parti de l’opposition », le RFD risque de perdre, à l’issue du scrutin du 23 novembre, son statut de « la plus importante formation politique du pays » à cause du boycott.

 Créé le 13/05/2001 sur les décombres de l’UFD/ère nouvelle, le RFD souffre, plus que toute autre formation de l’hétérogénéité des courants politiques qui le compose, ce qui fait penser aux observateurs qu’il pourrait, difficilement, échapper aux querelles qui ont toujours constitué le plus grand souci de son chef Ahmed Ould Daddah. Il y a d’abord, dit-on, les « gens de Boutilimit » qui constituent une sorte de garde rapprochée pour Ahmed. Rien ne les rattache aux autres militants du parti si ce n’est leur désir de changement avec en prime le sacre de l’homme en qui ils ont placé toute leur confiance, mais aussi leur espoir. La deuxième composante du RFD est constituée par des militants d’El Hor qui, en 2000, avaient décidé de rompre avec Messaoud Ould Boulkheir en quittant AC. Certains chefs de file de cette tendance, tel Brahim Ould Bilal, vice-président d’IRA, avaient fini par abandonner le navire.

C’est le cas également d’un important contingent de Négro-africains dont l’un des chefs de file, le député Kane Hamidou Baba, a créé son propre parti, le Mouvement pour la refondation (MPR).

Le RFD a été affaibli dans le passé par le départ (2003) de ses rangs des islamistes menés par Jemil Mansour, et des nasséristes qui ont cru trouver en lui un terreau fertile pour mener leur politique nationaliste, quand ils ont quitté le PRDS en 1997, mais qui ont vite déchanté.

Aujourd’hui, le RFD mène la lutte pour la chute du pouvoir d’Aziz. Après avoir été le souffre-douleur du président déchu Ould Taya, ce parti est en train de revivre le même cauchemar avec Aziz. Il espérait que les conditions soient presque réunies pour l’organisation d’élections libres et transparentes. Et c’est sur cela qu’il comptait pour triompher enfin. Une désillusion de plus.

L’APP : Le handicap particulariste

Avec l’arrivée des militants d’EL Hor, à la dissolution de leur parti Action pour le changement (AC), l’APP n’est vraiment plus ce qu’elle était avant : d’irréductibles nasséristes célébrant chaque année l’anniversaire de la Révolution de Nasser et cherchant à calquer la Mauritanie sur un modèle idéologique révolu. L’arrivée de Messaoud Ould Boulkheir à la tête de l’APP a été considérée, à l’époque, comme une sorte d’OPA qui arrangeait en fait les deux camps : Mohamed El Hafedh Ould Smail et les siens trouvent enfin la base populaire nécessaire à leur mouvement et les militants d’El Hor dont le parti venait d’être dissous, avaient la possibilité de faire de la politique dans un cadre légal.

Les problèmes de l’APP sont essentiellement financiers, mais l’on pense également que l’acharnement de Messaoud Ould Boulkheir et ses amis à inscrire la question de l’esclavage dans l’agenda politique du pouvoir et, à n’en pas douter, dans celui des prochaines campagnes électorales, risque de mobiliser contre l’APP pas mal d’ennemis.

L’UFP : Un soupçon d’élitisme

Dans l’esprit de beaucoup de Mauritaniens, l’UFP se confond avec le MND et même avec les noms de ses principaux leaders : Mohamed Ould Maouloud, Bâ Bocar Moussa, Moustapha Ould Bedredine, Lô Gourmo. Ouvert au dialogue dans le passé, ce parti a souvent été taxé par les formations de l’ex-opposition de « collabo » ayant permis à Ould Taya de donner l’impression de s’ouvrir à tous ceux qui ne font pas preuve de prises de position extrémistes. Une accusation dont l’UFP s’est toujours défendue à chaque fois que ses leaders ont eu à rencontrer le président Ould Taya comme en 2000, 2001 et 2003.

Parti jouant d’abord sur la qualité, un peu comme le RDU dans l’ex-Majorité présidentielle, l’UFP doit dans les prochains mois développer une approche autre si elle veut vraiment conserver son statut de parti qui compte en Mauritanie. Le boycott ne passera sans doute pas sans laisser de traces.

L’AJD et le PLEJ : les porte-flambeau de la cause négro-africaine

 

L’Alliance pour la justice et la démocratie de Sarr Ibrahima et le Parti pour la liberté, l’égalité et la justice de Bâ Mamadou Alassane arrivent aujourd’hui à s’incruster difficilement dans le paysage politique mauritanien en faisant de la défense de la cause des Négro-africains la priorité des priorités. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils n’ont pas voulu avaliser le « oui » pour la révision de la Constitution pensant que des questions essentielles n’ont pas été abordées. Leur attitude par rapport aux élections municipales et législatives les sépare : le premier participe, ayant horreur du vide, déclare son chef sur les ondes d’une chaîne de télévision mauritanienne, le second boycotte.

 

Sawab : une expérience qui pourrait servir

 

Le parti Sawab (curant baathiste) traverse aujourd’hui une période creuse sans doute parce qu’il fait très peu entendre sa voix dans le sens où vont ceux qui ont choisi de soutenir sans réserve, en 2005, l’action du CMJD. On pourrait même dire que Smail Ould Amar, Ould Breideleil (qui ont quitté la formation depuis) et leurs amis étaient « plus en forme », côté présence sur la scène politico-médiatique, lorsque Ould Taya était encore là. Ceci dit, Sawab n’est sans doute pas la formation politique la moins armée pour affronter la seconde phase du processus électoral quand on sait qu’elle a une expérience des élections, comptant dans ses rangs la plupart des soutiens du candidat Mohamed Khouna Ould Haidalla lors de l’élection présidentielle de novembre 2003.

 

HATEM : La « gloire du 08 juin 2003 »

Saleh Ould Hannena voudrait bien réaliser avec les urnes ce qu’il a raté de très peu avec les armes. Le chef des « Cavaliers du changement » s’est reconverti en homme politique après le 3 août 2005 et a réussi à mettre en place, avec ses compagnons d’infortune, un parti politique qui cherche à tirer profit de la « gloire du 8 juin 2003 ». Mais le profit politique de l’action du commandant Saleh Ould Hannena a pâti un tout petit peu du coup d’Etat du 3 août 2005 qui a permis à des officiers supérieurs de réaliser le projet des Cavaliers pour le changement (déposer Ould Taya) avec le sang en moins. Saleh Ould Hannena a quand même réussi, en 2006, à s’offrir un poste de député à l’Assemblée nationale, mais son parti s’est vidé de ses militants au profit de l’UPR, quand il a choisi de quitter la majorité et de devenir l’un des plus farouches opposants au président Aziz.

 

Le RD : sombres perspectives

 

Formé au lendemain du 3 août 2005 par un ancien baron du PRDS, le Renouveau démocratique (Moustapha Ould Abeiderrahmane) est taxé aujourd’hui de rouler pour son seul chef dans la perspective des élections législatives et, probablement, de la présidentielle de juillet 2014. L’on pense d’ailleurs que Ould Abeidarrahmane qui a été l’un des idéologues du PRDS, comptait beaucoup sur sa connaissance du parti et des milieux qui le composent pour se reconstituer une virginité. Il aurait donc beaucoup misé sur une implosion du PRD(S)R après la chute de Ould Taya pour récupérer une partie de ses cadres et recoller les morceaux. Une vision prospective qui ne s’est pas complètement réalisée et qui hypothèque donc les objectifs, à court terme, du Renouveau démocratique : rester au Parlement.

Un rôle de figurants pour les autres ?

 

Pour les dizaines d’autres partis que nous n’abordons pas ici de manière singulière, le rôle dans les prochains scrutins se limitera au dépôt des listes et à des alliances, avec les formations d’envergure, en vue de pouvoir se faire une audience. On n’imagine mal qu’ils puissent survivre à ces élections, après avoir choisi d’aller au charbon en rangs dispersés, risquant ainsi de se ridiculiser avec des scores au-dessous du 1 % !

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