Mohamed SNEIBA

Mauritanie : une présidentielle à plusieurs inconnues

Le Président Aziz dans un bureau de vote (Photo: Google)
Le Président Aziz dans un bureau de vote (Photo: Google)

Biram Ould Dah Abeid, président de l’Initiative pour la résurgence d’un mouvement abolitionniste en Mauritanie (IRA), Mohamed Ould Abdel Aziz, président de la République, et Ibrahima Moctar Sarr, député et président de l’Alliance pour la justice et la démocratie/Mouvement pour la rénovation (AJD/MR) sont les premiers candidats déclarés à la présidentielle de juin prochain.

 

Sans doute que d’autres candidats, issus de partis politiques ou se présentant comme « indépendants » vont se lancer dans l’arène avant la fin du dépôt des dossiers auprès du Conseil constitutionnel, mais l’on s’achemine probablement vers une réédition des élections municipales et législatives de décembre 2013. Sans une bonne partie des formations politiques qui comptent. Le dialogue politique entamé il y a quelques semaines entre le pouvoir et les deux tendances de l’opposition (la Coalition pour une Alternance pacifique et le Forum national pour la démocratie et l’unité) ressemble, à n’en pas douter, à une partie de poker menteur.  Tout est fait pour que ce dialogue-là suive les mêmes traces que celui qui n’a pu aboutir depuis deux ans entre le pouvoir et la Coordination de l’opposition démocratique (COD).  Le pouvoir qui dispose d’une majorité confortable au Parlement (avec un peu plus de 100 députés sur 147) n’est pas soumis, véritablement, à une pression populaire pour satisfaire les exigences d’une opposition diminuée. Son souci se trouve ailleurs : préserver l’image «démocratique » d’un Etat dont le chef assure, pour un an, la présidence tournante de l’Union africaine. Parce que les symboles comptent aussi, comme le montre l’insistance quasi névrotique des médias officiels à présenter Ould Abdel Aziz comme le « président de l’Union africaine » pour en faire une consécration à l’international.

 

Cependant, l’échec du dialogue risque de brouiller les cartes du pouvoir. Certes, le président Aziz a toutes les chances de rempiler pour un second mandat de cinq ans, mais le boycott du scrutin par les partis qui se réclament de la « vraie » opposition discrédite une démocratie mauritanienne qui se cherche encore.

 

Candidatures « communautaires »

 « Je ne serai pas un figurant. J’irai jusqu’au bout de notre programme présidentiel », a déclaré M. Sarr, qui a été investi par acclamation à l’issue d’un congrès extraordinaire de sa formation.

 

« Le combat de notre parti a pour fer de lance l’unité nationale et la cohésion des ethnies de la Mauritanie, mais surtout le recouvrement par la population négro-africaine-mauritanienne de ses droits à l’égalité et à la justice », a-t-il affirmé. Le ton est donné. Si la candidature d’Ibrahima Moctar Sarr, sexagénaire, journaliste de formation et écrivain, qui se présente pour la troisième fois à la présidentielle en Mauritanie après 2007 (obtenant 7, 95 % des voix) et 2009 (4, 57 % des voix) et celle du président d’IRA, Biram Ould Dah Ould Abeid, sont validées par le Conseil constitutionnel, les Mauritaniens auront, une fois encore, droit à des candidatures « communautaires ». Les deux hommes savent pertinemment qu’ils ne peuvent compter que sur le vote des Noirs de Mauritanie qui ont conscience que le système de gouvernance mis en place depuis l’indépendance du pays, en 1960, doit changer pour un meilleur partage du pouvoir.

 

Côté pouvoir, la machine est déjà en marche. Alors que le  gouvernement et la majorité divertissent l’opposition dans un dialogue sans issue, le président Ould Abdel Aziz est déjà en campagne. Son périple dans les différentes wilayas du pays pour des « poses de premières pierres » et des « inaugurations » est mis à profit pour renouer contact avec ces grands électeurs que sont les chefs de tribus, les hommes d’affaires et les notables.

 

Le président mauritanien qui a dit et redit que le scrutin ne sera pas reporté au-delà du 21 juin prochain avait annoncé, le 23 avril dernier, qu’il était candidat à sa propre succession. Mohamed Ould Abdel Aziz, ancien général arrivé au pouvoir par un coup d’Etat en août 2008, avait été élu un an après pour un mandat de cinq ans lors d’un scrutin contesté par l’opposition. Cette même opposition qui, aujourd’hui divisée, risque également d’être obligée de choisir entre le mal et le pire : Aller à une élection perdue d’avance ou boycotter avec le mince espoir que la communauté internationale ne reconnaîtra pas une élection à l’allure de plébiscite d’un autre âge. Sauf si, comme cela se murmure déjà, Aziz parvient à pousser dans l’arène politique un candidat « indépendant » de poids pour atténuer l’impact de la désertion du FNDU.

                                                                                                                                                                                      

 


Bouteflika : Une réélection…pour défauts

Crédit photo: Google
Crédit photo: Google

Les Algériens doivent bien aimer leur président pour l’avoir réélu, pour un quatrième mandat, alors qu’il est probablement en fin de vie. Pourtant, à y regarder de près, c’est un choix que de refuser le changement. Un choix démocratique si, vraiment, le scrutin s’est déroulé selon les convenances et que la fraude dénoncée par le principal adversaire de Bouteflika, l’ancien Premier ministre Ali Benflis, n’est pas d’ampleur a faussé le vrai rapport de force entre ceux qui veulent la survie du Système et ceux qui veulent voir l’Algérie entrer dans une nouvelle ère.

Cette élection algérienne a fini par convaincre d’une chose : Les systèmes ont la peau dure. Et l’Algérie a prouvé qu’elle est la Russie de l’Afrique. On change sans changer. Peu importe la forme, seul le fond compte. Si, en Russie, Poutine a inauguré le style « président-premier ministre-président », en Algérie, Bouteflika (ou ceux qui sont derrière lui) impose celui de la présidence jusqu’au dernier souffle.

Pourtant, malgré tout le mal qu’on dit de cette « élection », je pense qu’elle s’inscrit dans la droite ligne de la plupart de celles qui ont cours en Afrique. Vouloir rester au pouvoir quand on est malade est-il pire que s’accrocher au fauteuil douillet quand le peuple ne veut plus de vous ou que votre présidence est un vrai calvaire ? Dans un cas, on supporte le risque d’être gouverné par procuration, par un système qui craint le changement brusque, et dans l’autre, on fait preuve de fatalisme. Les présidents, malades ou bien portants, quitteront un jour et l’on sera obligé alors à envisager l’alternative qui ouvre la porte sur l’inconnu. Dans le cas de l’Algérie, les électeurs ont apparemment choisi de différer ce moment alors que le pays enregistre des performances économiques qui ont besoin d’être préservées.

Il y a aussi plus fort que toutes ces considérations d’ordre politique ou économique : La stabilité de l’Algérie et l’intérêt que lui accordent les généraux passent avant les qu’en dira-t-on sur la démocratie et l’état de santé de Bouteflika. Reconduire ce dernier, attendre qu’il achève son « mandat dans la vie », donne la latitude au système de penser à un successeur consensuel le temps d’une transition voulue par la constitution. Alors une réélection pour défauts vaut mieux qu’une confrontation entre les différents segments du pouvoir pour une « succession ouverte ».


Autour d’un thé : la Mauritanie, le pays où tout est jeu

Crédit photo : Slateafrique
Crédit photo : Slateafrique

Les Mauritaniens sont les plus ridicules du monde. Je veux dire les plus risibles. C’est-à-dire, pour moi, ceux qui font le plus rire au monde. Le plus marré. Je ne sais pas si vous avez compris ce que je veux dire.

Ce que je veux dire, c’est que les Mauritaniens sont les plus rigolos de ce monde. Pas que leurs comportements, leurs us et coutumes fassent rire. Non, non. Mais qu’eux-mêmes sont des êtres à faire mourir de rire. En cela, pas de disparités. Toutes les communautés ont une histoire avec le rire. Toutes les classes. Toutes les catégories socioprofessionnelles. Même les plus haut placés.

Commençons par la tête. Quand un président passe tout un moment (vers deux heures de temps) à faire croire à son peuple qu’il n’a pas un âne, ni un tracteur, ni une benne. Et que par providence, il a juste une petite société de forage qui construit des puits pour les pauvres. Ça fait quoi ? Touche pas à mes ministres contre Touche pas à ma nationalité (TPMM contre TPMN). Qui dit mieux ?

Toute autre chose est possible. Et cette histoire de délai. Mais la Constitution, c’est la Constitution. Le président ne veut pas qu’on y touche. Je te frappe, mais je ne laisse quiconque te frapper. Jamais plus ça. Ces choses sont finies depuis qu’elles sont finies.

Et, comme disait une femme du sixième arrondissement : « La politique, c’est la politique et qui ne connaît pas la politique doit laisser la politique, puisque la politique, c’est la politique ». Autrement dit, les élections sont les élections, qui veut les élections, voici les élections ; qui ne veut pas les élections, on les fera quand même et mes ministres, on ne les touche pas et le délai avec, puisque la Constitution, c’est la Constitution. Et ce n’est pas parce que sur un coup de tête, moi, j’ai marché un peu dessus, que n’importe qui peut y prétendre. Moi, c’est moi.

Et puis il faut laisser quelque chose passer. Il ne faut pas en faire un gourdin du cou à brandir à toutes les occasions. L’autre soir, un ministre demandait, à l’opposition, de prendre l’avis des populations pauvres – de toute la Mauritanie, finalement – sur la manière dont est géré le pays. Elles vous en diront des choses.

Le courage, la témérité, la bonté, la grâce, la gentillesse, la douceur, la beauté, la bénédiction, la sagesse, la justice, la commodité, la sympathie, l’aide et toutes les autres vertus de ce providentiel pouvoir.

A mourir de rire, quand tu entends un ministre t’égrener les réalisations de son système. A mourir de rire, quand tu le vois détaler à quatre pattes, quand tu lui parles d’un quelconque ancien président. A mourir de rire, quand il te parle de la présidence de l’Union africaine ou quand, en plus du président de la République, le speaker ou la speakerine est obligé de réciter, à tue-tête, la longue litanie de président-de-la-République-et-président-en-exercice-de-l’Union-africaine.

A mourir de rire, quand tu entres sur le site Internet de l’AMI (Agence mauritanienne d’information), et que tu prends la peine de lire certaines biographies dont celle du président. A mourir de rire, ce double discours que vous tiennent les officiels, selon qu’ils sont loin, très loin, avec des personnes en qui ils ont confiance, ou calfeutrés dans leur bureau, sous l’œil vigilant de ceux qui n’ont pour mission que de la rapporter toute chaude.

A mourir de rire, ce dialogue auquel personne ne croit et qui sert, juste, à amuser la galerie et dont les résultats ne seront d’aucun intérêt, ni à la majorité ni à l’opposition. A mourir de rire, ce pauvre peuple de Mauritanie considéré comme un jouet, entre les mains d’un pouvoir qui s’en sert pour légitimer ses conneries et une opposition, visiblement naïve, qui veut s’en servir pour assouvir des desseins dont les contours ne lui semblent pas encore tout à fait clairs.

A mourir de rire, ce bûcheron du village qui, à défaut de pouvoir porter son fardeau, ne trouve pas mieux que d’en rajouter puisqu’il sait qu’il n’entamera pas le moindre pas. A mourir de rire, ces Mauritaniens si ridicules, si risibles, si rigolos au point que rien, pour eux, ne mérite d’être envisagé avec sérieux. Seul le rire est grand, toute autre chose est faiblesse. A mourir de rire.

Et, avec tout ça, je suis encore vivant ? Non, ce n’est pas le rire qui est grand, c’est bien Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux…

Sneiba El Kory (Le Calame)


En Mauritanie les TV d’info créent des « troubles » dans les foyers

Crédit photo : Saharamédias)
Crédit photo : Saharamédias)

Jusqu’à récemment encore, regarder la télévision était l’un des moyens d’échange pour les membres d’une seule famille.  Un moment privilégié surtout en suivant un feuilleton historique, une série mexicaine ou turque ou encore un programme de divertissement (musique) et, plus rarement, le journal télévisé qu’on ne voit qu’une seule fois dans la journée !

Tous les commentaires tournaient autour du héros du film, chacun exprimant ses sentiments – et ressentiments – La mère se sent souvent plus proche de l’héroïne victime de l’injustice et complètement abattue, le père est plus en phase avec le héros qui se bat pour la survie, alors que les enfants ont des penchants « instables » et sont portés sur leurs désirs et plaisirs.

Les programmes télé sont restés, jusqu’à la fin du deuxième millénaire, comme le moyen qui réunit tous les avis (l’homme, la femme, l’enfant), probablement parce que les autres chaînes de télévision n’avaient pas encore envahi les foyers mauritaniens, mais aussi du fait que l’info rapide n’avait pas encore atteint sa vitesse de croisière actuelle. Les Mauritaniens, en dehors de leur âge et de leur vocation étaient ainsi obligés de se s’adapter avec l’existant.

Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui avec la prolifération des chaînes de télévision et la profusion quasi incontrôlée des programmes TV. Il faut vraiment avoir aujourd’hui les nerfs solides pour surfer d’une chaîne à une autre tant l’offre diversifiée donne du tournis. Que choisir ? Que regarder ? Mais surtout, que faire face à cette « invasion » qui trouble la sensibilité des enfants ?

La nouvelle offre a aussi eu, comme conséquence essentielle, de créer une divergence de goût entre l’homme et la femme. A tel point que la femme mauritanienne classe aujourd’hui certaines chaînes de télévision dans la catégorie des « ennemis » jurés parce qu’elles rivalisent avec elle dans l’accaparement de l’homme, qu’elle considère comme sa « propriété ». Ainsi, parmi les chaînes les plus honnies par les femmes en Mauritanie, figurent en tête du classement, la chaîne d’information Al-Jazira, et ses « dérivés » sportives. Viennent ensuite Al-Arabiya et toutes les chaînes qui font la part belle à l’information ainsi que les télévisions privées mauritaniennes qui mettent l’accent sur la politique. Les chaînes qui ont par contre le suffrage des femmes mauritaniennes sont MBC, LBC et Hannibal.

A titre d’exemple, Fatimetou Mint Brahim, étudiante en droit, considère que regarder une chaîne d’information lui donne des vertiges. Elle estime que c’est monotone et même « torturant » parce qu’on n’y voit que guerres, destructions et crises politiques.

Quant à Marièm, infirmière de son état, elle a une haine sans limites des chaînes de télévision informatives parce que, dit-elle, elles lui arrachent son mari qui ne s’occupe plus d’elle que rarement, passant la plupart de son temps à suivre l’actu dans le salon. Il va même jusqu’à imposer le silence total autour de lui quand il écoute l’info d’Al-Jazira ou d’Al-Arabiya.

Les hommes ont, eux aussi, leurs avis sur la femme et certaines chaînes de télévision. Certains avouent ne pas aimer celles qui mettent leur nez partout, parce que cela n’est pas dans leur « nature ». Il faut qu’elles restent dans le domaine de leurs chaînes de prédilection, comme Star Academy et Rotana, qui les gavent de ce qu’elles aiment et désirent (films, chansons, feuilletons) et qui ne traitent que d’amour, de mariage, divorce, scandales et faits divers.

Traduit de l’arabe (source : Saharamédias)


Zone franche de Nouadhibou : Recherche investisseurs désespérément

Lancement officiel de la ZF de Nouadhibou par le président Aziz
Lancement officiel de la ZF de Nouadhibou par le président Aziz

Nouadhibou zone franche. C’est l’esprit de la loi n°2013-001 du 02 janvier 2013, par laquelle le gouvernement mauritanien institue dans la Wilaya de Dakhlet Nouadhibou, une zone franche constituant une aire de développement économique prioritaire. Six mois plus tard, les responsables de l’Autorité de la zone franche de Nouadhibou (AZFN) croient avoir mis les bouchées doubles pour que le président Mohamed Ould Abdel Aziz lui-même vienne donner le coup d’envoi des activités d’un projet effectué sur la base d’une  étude de faisabilité commandée, à la hâte, au bureau français Egis, filiale de la Caisse des dépôts en France.

Le gigantisme d’un tel projet dont le financement sur 15 ans a été chiffré à 4000 milliards d’Ouguiyas (10 milliards d’euros) fait sourire ceux qui ont connaissance du statut de Pays les Moins Avancés (PMA)   de la Mauritanie. Dans le camp de l’opposition, on se hâte même d’inscrire ce projet de zone franche dans la droite ligne de toutes ces « bonnes intentions » qui pavent le quinquennat finissant du président Aziz : nouvel aéroport international de Nouakchott, ville « déserte » de Chami, entre la capitale et Nouadhibou, la Grande mosquée de Nouakchott qu’on attend depuis 2009 (et qui sera finalement construite par la Turquie, comme il existe déjà une mosquée « saoudienne », « marocaine » et « qatari »), la ville touristique de « Ribat el Bahr » et tant d’autres projets restés à l’état de projet. Certes, il faut avoir des ambitions pour son pays mais à la mesure de ce qui existe comme capacités réelles ou réalisables. Ould Bakar, journaliste et farouche opposant au pouvoir actuel, explique cette situation paradoxale par «l’absence totale de planification, de programmation et de conception. Une zone franche en l’air, sans hôtels, sans sécurité, sans aéroport, sans structure sanitaire, il n’y a que le président Aziz à l’envisager », ironise-t-il, dans une longue interview publiée par le journal arabophone « El Emel el Jedid ».

Le « président des pauvres » serait ainsi victime de son populisme. L’ambitieux projet de zone franche de Nouadhibou est plus lié à des gains politiques espérés, entre la fin et le début d’un mandat, qu’à une étude de faisabilité sérieuse. Rien à voir avec la reprise des travaux d’infrastructures à Nouakchott ou l’aménagement de 16000 hectares dans la zone de la Vallée, frontière naturelle avec le Sénégal, destinés à donner du travail à 4.000 jeunes diplômés. Ici, les moyens mis en œuvre ne sont pas attendus d’un « ailleurs » qui hésite souvent à venir, à voir et à investir. Le président pense, décrète et agit, en ordonnant le financement de ces projets sur financement propre. Concernant la Zone franche, le financement requis fait quand même dix fois le budget de l’Etat en 2014.

Pour éviter le piège du projet « éléphant blanc », le gouvernement de Moulay Ould Mohamed Laghdaf, aurait pu envisager de ramener à Nouadhibou son rayonnement international d’antan avant de songer à en faire une ville comme Casablanca, Dakar ou Abidjan !

En effet, c’est le rêve de tous les Stéphanois[i] que de voir leur cité retrouver la prospérité  perdue. Depuis la fin du siècle dernier, la pêche jadis florissante sur le littoral nord mauritanien, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Armateurs, travailleurs du secteur, petits opérateurs et mêmes employés des activités parallèles se plaignent de la chute vertigineuse de la production. L’activité, si on n’y prend garde, risque, à moyen terme, de ne plus nourrir son homme ! C’est, raconte Sidi H., gérant d’une petite unité de congelés, la conjonction de plusieurs facteurs qui fait que le secteur de la pêche traverse, depuis plusieurs années, une mauvaise passe. L’Etat n’a plus d’yeux que pour les redevances perçues de l’Union européenne. Quelque 70 millions d’euros qui renflouent chaque année les coffres de la Banque Centrale de Mauritanie (BCM)  et contribuent à redorer le blason d’un gouvernement qui se démène sur plusieurs fronts. Les rares sociétés mixtes qui tiennent encore tombent sous la coupe d’un partenariat qui ne profite, selon certains nostalgiques de la période des « licences libres », qu’à la partie étrangère Il y a deux décennies, la situation était pourtant tout autre !

Jusqu’au milieu des années 80, on expliquait certaines richesses en Mauritanie par l’exploitation, qui profitaient à certains privilégiés, des richesses halieutiques du pays. Nouadhibou, mis au devant de la scène aujourd’hui par son nouveau statut de zone franche, était alors réputé pour ses armateurs qui ramassaient l’argent à la pelle, ses matelots prodigues et son luxe qui ne se retrouvait nulle part ailleurs, même pas à Nouakchott. A 470 kilomètres de la Capitale, Nouadhibou était alors une ville féerique, une sorte d’ « île au Trésor », difficile d’accès pour les Mauritaniens vivant dans les autres « cités » du pays, et « ignorée », superbement, par ceux qui répugnaient à aller tenter Dame Fortune grâce à un poisson qu’ils n’ont jamais vu de leurs yeux !

Mais aujourd’hui, Nouadhibou n’est plus ce qu’elle était hier. Le secteur halieutique connaît une déprime que d’aucuns considèrent comme le résultat d’une surexploitation des ressources maritimes, elles-mêmes une conséquence négative d’une politique des pêches irréfléchie menée par des pouvoirs qui n’avaient devant les yeux que le profit immédiat qu’ils tiraient d’Accords de pêche avec l’Union européenne, de la vente de licences « licencieuses » autorisant tous les agissements répréhensibles, au niveau de l’exploitation de produits à forte valeur commerciale, et de complicité avec des bateaux-pirates qui écumaient sans scrupules la Zone économique exclusive mauritanienne.

Pourtant, le secteur de la pêche continue à avoir un apport non négligeable dans l’économie nationale : 8% du PIB, 40% des recettes en devises, 29% du Budget de l’Etat et 36.000 emplois permanents !

Projet irréaliste

Nouadhibou du futur (Crédit photo : zone franche de Nouadhibou
Nouadhibou du futur (Crédit photo : zone franche de Nouadhibou

Certes une année dans la vie d’une zone franche ne permet pas vraiment de décréter son échec mais ce sont les hypothèses de travail sur lesquelles se fondent le projet de la zone franche qui font ressortir son irrationalité dans le contexte économique actuel.

Le doute sur la capacité de la ZF de lever les fonds nécessaires vient de la clé de répartition des investissements : 42.5% pour le public (29% portés par l’Agence Nationale de la Zone Franche (ANZF) et 13,5% transférables vers des investisseurs privés via une convention spéciale de type PPP (partenariat public-privé) et 57,5% pour le privé. Pour l’instant, ce dernier ne semble pas encore convaincu qu’investir dans la zone franche est un bon risque. Sur le site de la ZF, l’actualité est faite de visites sans plus. Environ une dizaine en un an: Celles du président directeur général de la Société Islamique de Développement du Secteur Privé (SID), filiale de la BID, Khaled Al-Aboodi, du  Conseil des Affaires Russo-Arabe, conduite par Vladislav Lutsenko, d’une mission de la Banque mondiale et…d’élèves du lycée militaire d’excellence de Nouakchott, entre autres ! Ce n’est vraiment pas l’affluence. En tout cas, pas celle qui permettrait de mobiliser plus de la moitié des 10 milliards d’euros nécessaires pour faire tourner la zone franche à plein régime.

C’est dire que l’essentiel des activités de la Zone Franche est de servir de site d’attraction pour les hôtes du gouvernement qui ne manque pas à amener tous ses invités « faire un tour » du côté de la capitale économique. 

Certes l’installation de la ZFN ne fait que commencer mais les débuts sont suffisamment lents pour amener certains à douter de la capacité de l’Autorité de la zone franche à réaliser, durant les cinq prochaines années, la première partie de son Plan Pluriannuel d’un coût global de 4000 milliards d’Ouguiyas ! C’est d’autant plus inquiétant que celui par qui – et pour qui la ZFN –  est arrivée, Ismaël Ould Bodde Ould Cheikh Sidiya, a quitté la présidence de l’ANZF pour rejoindre, à nouveau, un gouvernement dont la  durée de vie ne devrait pas  être longue (les trois mois qui séparent de la présidentielle), ce qui fait dire à certains qu’il s’agit d’un désaveu.

C’est lui en tant qu’ancien ministre de l’Habitat, de l’Urbanisme et de l’Aménagement du territoire, à l’origine de la grande restructuration de la capitale Nouakchott, entre 2009 et 2012, avec le « déplacement » (l’Etat parle de relogement) de plus de 100000 familles, qui aurait suggéré au président Mohamed Ould Abdel Aziz de dépoussiérer le fameux projet de Zone franche de Nouadhibou. Une zone franche avait déjà été envisagée juste après l’indépendance de la Mauritanie, puis par les présidents Taya (1984-2005) et Sidi (2007-2008) mais elle n’a jamais acquis, véritablement, l’assentiment des populations autochtones à cause des nombreux aspects non élucidés qui l’entourent. En raison d’abord la question de la propriété foncière qui fait déjà polémique. Comment, en effet, l’Autorité de la zone franche, qui mise sur la vente de terrains pour récolter quelque  463,198 milliards d’ouguiyas procédera-elle alors que tout le monde sait que l’espace vital de Nouadhibou appartient déjà  à des particuliers ? L’option de rachat des terres est déjà compliquée par la hausse vertigineuse des terrains à la faveur de l’annonce des grands investissements qui devraient être faits dans les cinq prochaines années. Un propriétaire note qu’une maison, proposée il y a un an à 20 millions d’ouguiyas, n’est pas cédée aujourd’hui à moins de 50 millions ! L’autre choix qui s’offre à l’Etat est évidemment l’expropriation, pour cause d’utilité publique, mais uniquement sur le parcours entre la ville et Cansado et la zone des cabanons. Si le gouvernement opte pour cette dernière solution, il doit d’abord calculer les risques d’explosion sociale qu’une telle expropriation peut provoquer dans une ville dont les habitants se plaignent de plus en plus de « l’envahissement » de populations venant des autres régions du pays.

C’est donc réellement par présomption que le gouvernement mauritanien a péché en se lançant dans cette « aventure » de zone franche à Nouadhibou.

En évoquant les 3 principaux atouts économiques (pêche, activités portuaires, activités minières) sur lesquels s’appuie le projet de zone franche, le bureau d’étude français oublie, volontairement ou non, de souligner que leur mise à niveau n’est pas seulement une question de financements. Le changement de mentalités, la présence de nouveaux intervenants et le nouveau statut de la ville compliquent la donne.

Le directeur général d’une usine de traitement de poisson ayant investi plus de 100 millions d’ouguiyas pour sa mise aux normes de l’Union européenne, pense que le gouvernement perd au change. Avec la Zone franche, le retour sur investissements attendu par l’Etat, qui prévoit des dotations estimées à 4 milliards d’euros (477.307 millions d’ouguiyas), pour le financement d’équipements relevant de ses compétences (éducation, sécurité, etc)  n’est pas pour demain. Ce sera un manque à gagner énorme quand on sait que les recettes financières drainées par la capitale économique représentaient, pour le seul secteur de la pêche, 20% du budget de l’Etat. Le pari de l’Autorité de la zone franche – et du gouvernement – sera donc de savoir attendre la maturité d’un projet, prévue en 2019, mais surtout d’assurer les moyens de survie d’une économie qui dépend assez largement de l’aide étrangère.

La solution sera, à n’en pas douter, d’arriver à convaincre les investisseurs du Golfe, les Saoudiens en tête, que le placement de leur argent dans des projets de pêche, comme ils envisagent de le faire dans le secteur de l’agriculture, est un bon risque. En d’autres termes, là où d’autres pays vendent leurs terres, le gouvernement mauritanien pense vendre sa mer. Collaborant déjà avec la Société Nationale Industrielle et Minière (SNIM) à travers la SABIC (l’une des 6 plus grandes sociétés de pétrochimie au monde), les Saoudiens viendraient alors bousculer les Chinois et les Européens qui ont toujours fait de la pêche dans les eaux territoriales mauritaniennes leur chasse gardée.

Favoriser d’abord les échanges avec le Maroc et l’Algérie

 

Carte Répartition des activités (Crédit photo: zone franche de Nouadhibou)
Carte Répartition des activités (Crédit photo: zone franche de Nouadhibou)

Pour l’expert en développement Cheikhany Ould Sidina, il ne faut pas chercher si loin. La viabilité politique et économique  de la ZFN dépend de sa capacité à devenir un facteur d’intégration. Et Ould Sidina de considérer que l’AZFN peut contribuer à la réalisation de cet objectif en se fixant comme priorité de  réaliser l’intégration économique avec l’Algérie dans le domaine des échanges  de produits et transferts de  technologies d’industrie de substitutions aux importations,  comme première étape d’une intégration maghrébine et ouest Africaine.

Les échanges avec le Maroc sont déjà très importants. Voitures et produits de consommation courante passent chaque jour en Mauritanie à travers le fameux PK 55, poste de douane à la lisière de la frontière avec le Sahara occidentale annexée par Rabat en 1975. L’axe routier reliant le Maroc à la Mauritanie, qui se prolonge vers le Sénégal (après la traversée par le bac au point frontalier de Rosso) et continue également vers le Mali, à travers la Route de l’Espoir (et le grand Est mauritanien) est de plus en plus fréquenté ces dernières années, y compris par les immigrés de retour d’Europe.

Pour Ould Sidina un certain rééquilibre entre les deux puissants voisins de la Mauritanie est à rechercher dans un partenariat avec l’Algérie dont le potentiel industriel impressionnant permet d’envisager de « monter une stratégie de partenariat, avec les dizaines d’entreprises d’industrie lourdes en leur offrant des facilités de dépôts en joint-venture avec engagements  de ceux-ci  de transfert de technologies à la ZFN à moyen terme  par l’ouverture de succursales industrielles en vue d’envisager la distribution  dans le marché mauritanien ».

Un avis parmi d’autres, tout le monde étant d’accord, cependant, que les structures d’accueil, notamment portuaires, n’offrent pas, à court terme, de réelles possibilités d’évolution du secteur de la pêche, principale raison d’être de la zone franche. Et même si, dans ce contexte, l’autorité de zone franche pense favoriser la productivité des structures actuelles et encourager l’installation de nouvelles unités ciblant les activités de transformation en accordant un régime sous douane de tous les intrants importés pour des unités de production et une franchise d’impôt et de taxes sur les activités pour certaines entreprises de transformation de produit de pêche. Pour les autres secteurs d’activité, l’absence d’une main d’œuvre qualifiée limite considérablement les possibilités de développement de la zone franche.

En définitive, il serait illusoire pour la Mauritanie de compter sur les seuls aspects juridiques ou institutionnels pour « vendre » ce projet à des investisseurs qui sont venus, ont vu mais hésitent encore à s’installer  dans une zone franche en devenir.

Sneiba Mohamed


[i] Nom des habitants de Nouadhibou que les Français appelaient Port-Etienne.


Autour d’un thé : la Mauritanie « comme elle va »

autour_d_un_theVous savez, l’impression, dans ce pays-là, qu’on est dans un éternel remake… Ça change en restant la même chose. Ça évolue en régressant. Les mêmes personnes. Les mêmes litanies. Les mêmes discours. Emmanuel Kant disait bien que l’habitude guide le monde.

J’ai envie de dire que la naïveté, la morosité et la monotonie guident la Mauritanie. Dites-moi quoi vous êtes, je vous dirai qui vous fréquentez, civil ou militaire.

Vous pensez que le Carrefour Ould Mah¹, c’est du nouveau. Ou que le jardin présidentiel est plus entretenu au temps de la Rectification qu’avant le départ de Maouiya. Ce sont toujours les mêmes âmes à la présidence. Les rôles sont juste inversés, comme dans une pièce de théâtre de mauvais goût.

La pyramide s’est même renversée, tête sur queue². Les serviteurs d’hier sont devenus les maîtres d’aujourd’hui, avec les mêmes valets, les mêmes dames, les mêmes as, les mêmes griots, les mêmes troubadours, les mêmes mesquins, les mêmes malhonnêtes.

Partout où vous regardez, de bout en bout, de long en large, de fond en comble, c’est la même catégorie de personnes, les mêmes, toujours les mêmes. Une bande de caméléons qui changent de peau et de couleur à chaque occasion. Même ambiance, même méthode, même style. Rien à faire. Quoiqu’on dise. Pas la peine de faire dans l’hystérie. La nature est têtue.

A quoi sert-il de vouloir faire aller ce qui ne marche pas. C’est peut-être la faute de tous.  Civils et militaires. Majorité et opposition. Jeunes et vieux. Femmes et hommes. Responsables et irresponsables. Mauritaniens et assimilés. Les temps filent. Les temps meurent, en frivolités.

Rencontre avec les jeunes. Pourquoi pas rencontre avec les femmes. Rencontre avec les retraités. Rencontre avec les handicapés. Rencontre avec les personnes vivant avec le VIH. Rencontre avec les encaisseurs. Rencontre avec les gérants des bourses de voitures. Rencontre avec les tenanciers des bureaux de change. Rencontre avec les petits vendeurs du marché tieb-tieb. Rencontre avec les petits délinquants occasionnels du Terminus. Rencontre avec les enfants de Lemgheïty³, vers Dar Naïm. Rencontre avec les pauvres de Dar El Beïda. Rencontre avec les paysans. Rencontre avec les chauffeurs. Rencontre avec les pêcheurs.

Et en avant, jusqu’à la prochaine élection de juin prochain ! Qu’est-ce que cela fait de mentir à un président, publiquement ? L’induire en erreur, par une information sur laquelle il fondera tout son raisonnement. Cette histoire de salaires : un professeur toucherait-il 143 000 UM (350 euros) que cela fasse l’objet d’un débat sérieux retransmis en direct ? Comme il l’a dit, le président sait que certains touchent un million, d’autres 900 000, d’autre 36 000 et d’autres, rien. Et après, ce n’est pas lui, c’est les autres.

Les gens de l’UPR vous parleront des «tarakoumatt» (entassements ou accumulations), engendrées par les gestions antérieures des autres régimes. Mais ça viendra pour tout le monde. Quand tout ce petit monde mourra et qu’Allah héritera de la Terre et de tous ceux qui sont dessus et dessous, ça viendra. Qui patiente sera atteint par l’ombre. Allah est avec les patients. C’est entendu.

Les promesses, habituellement, ne servent pas à grand-chose. D’ailleurs, la marmite s’en accommode très mal. C’est, finalement, cette histoire de très énormes disparités, entre les traitements de fonctionnaires de même grade, qui s’est posée, à travers cet échange, fortuit, entre un président visiblement dépassé et une jeunesse tout aussi dépassée.

Les petites notes présidentielles – probablement écrites en français, soit dit en passant – doivent normalement être, maintenant, quelque part dans un coin de la présidence, à attendre. Avec leurs « copines » (comme disait cet ancien adjudant-chef de l’armée française) des autres rencontres avec le peuple, les jeunes entrepreneurs, les compétences nationales venues de l’étranger…

Peut-être qu’un jour ou l’autre, on les découvrira toutes mortifiées, dans un impeccable tiroir. Entassées, accumulées avec leurs « copines » et leurs « copains ». Un jour viendra. Un jour.

Sneiba El Kory (Le Calame)

1. Ancien maire de Nouakchott.

2. Traduction littérale d’un dicton hassaniya « raas ela ragba ».

3. Bidonville de Nouakchott.


Mauritanie : Vers la réélection d’Ould Abdel Aziz ?

Le président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz (Photo : Wikipédia)
Le président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz (Photo : Wikipédia)

C’est presque sûr : le président Mohamed Ould Abdel Aziz rempilera pour un second mandat de cinq ans, à l’issue de l’élection présidentielle dont le premier tour est fixé, sauf retournement de dernière minute, au 7 juin prochain et le deuxième tour au 21 du même mois. Tout laisse croire que l’actuel occupant du palais présidentiel, qui n’a pas encore annoncé sa candidature de façon officielle, a déjà balisé le chemin pour une réélection qui pourrait n’être qu’un remake du scrutin de 2009.

A trois mois de la présidentielle, les « grands travaux » ont repris à Nouakchott et dans certaines wilayas importantes du pays : l’ATTM (filiale de la SNIM) et l’ENER (établissement national pour l’entretien des routes), que le gouvernement a doté de moyens conséquents, « battent » déjà campagne pour le président! Elles reprennent du service dans la capitale et ajoutent aux affres de la circulation dans une ville où l’on n’a pas fait de projection sur l’avenir. Conçue pour abriter 8000 habitants en 1980, Nouakchott en compte aujourd’hui près d’un million, soit le tiers de la population du pays

Tout est fait pour que le gouvernement, avec cette « séance de rattrapage », fasse oublier sa nonchalance des quatre dernières années. Finir en beauté, comme on dit. Le déplacement du président au Hodh Chargui, en Assaba et au Trarza et, le grand show, version « jeunes » de la « rencontre avec le peuple » du 20 mars dernier, sont des jalons d’une campagne avant l’heure destinée à  permettre au « président des pauvres » de passer au premier tour comme en 2009.

Un exploit politique que la situation actuelle rend hautement probable. Avec une Coordination de l’opposition démocratique (COD) qui hésite entre le piège d’un accord semblable à celui de Dakar (juin 2009) et le boycott dans la lignée de celui des élections municipales et législatives de décembre 2013 qui lui a fait « perdre la voie » à l’Assemblée nationale où seuls les islamistes de Tawassoul disposent actuellement de 16 députés.

Pousser la COD vers le boycott

 

Certains observateurs ne sont pas loin de penser que le pouvoir agit comme s’il voulait pousser la COD à ne pas aller aux présidentielles. Le double langage qu’il adopte, par l’entremise du Premier ministre, Moulay Ould Mohamed Laghdaf, qui a reçu récemment certains chefs de file de l’opposition radicale, et du ministre de la Communication Sidi Mohamed Ould Maham, qui ne cesse de répéter que le scrutin ne sera pas reporté et que les partis de l’opposition hésitent parce qu’ils n’ont pas de programmes !

Il est certain aussi que la disposition au dialogue, formulée le 25 mars dernier, au moment où le parti au pouvoir, l’Union pour la République (UPR) tenait un congrès extraordinaire à l’allure de préparation à la campagne, ne sera pas écoutée. Le maintien des mêmes exigences de la Coordination de l’opposition démocratique (COD), devenue Forum national pour la démocratie et l’unité (FNDU) sera considérée par la majorité comme un air de déjà vu déjà entendu.

On s’achemine donc vers une élection avec probablement les mêmes protagonistes de décembre 2013, même si l’enjeu de l’élection de juin prochain est de toute évidence plus important dans un régime de type présidentiel.

Le pouvoir peut, tout au plus, répondre favorablement à des exigences déjà formulées par l’Opposition «dialoguiste» (Alliance populaire progressiste, Al Wiam et Sawab). Comme revoir la composition de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) et s’assurer que l’administration ne sera pas outrancièrement assujettie au parti au pouvoir.

Concernant la revendication d’un gouvernement d’union nationale, on peut dire, de façon quasi certaine, que le pouvoir ne pliera pas. Autant dire que le risque est grand de devoir organiser une élection sans l’opposition ou sans une grande partie de l’opposition (la COD et Tawaçoul). Sauf si l’option du candidat unique, qui n’a pu être tranchée lors du dernier forum de l’opposition, se présente comme un dernier recours.

 


Autour d’un thé: Mauritanie, le pays de l’éternel recommencement

Graffiti sur les murs de Nouakchott (Photo: Conscience et Résistance)
Graffiti sur les murs de Nouakchott (Photo: Conscience et Résistance)

Comment dit-on « finir en queue-de-poisson » ou en « cul-de-sac », en Mauritanie ? Il doit bien y avoir une expression pour cela, au sein d’un peuple qui ne finit jamais ce qu’il commence. C’est le mélange de genre. C’est pourquoi, de l’Indépendance à nos jours, rien n’a été terminé. Ni l’école, ni la santé, ni les routes, ni l’armée, ni rien.

Comme disait l’autre : « Moi, je n’ai pas rien ». Partout, dans tous les secteurs, c’est un éternel recommencement. Chaque fois qu’une oumma vient, elle injurie et « satanise » celle qui l’a précédée. Continuellement. Exactement comme l’esprit de ce préfet missionné, juste après le coup d’Etat de 1978, dans un des départements nationaux, Mederdra pour ne pas le nommer.

Première mesure : incinération de tous les documents trouvés sur place, en quelconque rapport, de près ou de loin, avec le 9 juillet 1978 et précédents. Pour lui, la Mauritanie venait de naître. Quelle différence y a-t-il, entre cet ancien hakem et les gens du système actuel ? A-t-on jamais entendu parler du Président Maouiya ou de Sidi Ould Cheikh Abdallahi, depuis leur renversement ? Sauf à travers des critiques négatives de leur magistère.

Mais là n’est pas, fondamentalement, le problème. L’affaire, c’est le cul-de-sac et la queue de poisson. Ici, on ne finit jamais les choses. Elles commencent. Elles s’amplifient puis elles se dégonflent, avant de se ranger, en s’arrangeant. Vous avez dit exemples ? Merci.

Regardez bismillahi. Est-ce que l’affaire sur les commanditaires de la mort d’Ould Oubeid¹ a été close ? Dans quelles circonstances Sidi Mohamed Soumeydah² est-il décédé, dans un hôpital de Dakar ? Les enquêtes sur les tragiques crashs des avions de Bousseïf, de Tidjikdja 1 et 2… Le peuple ne sait rien de ce qui est arrivé au wali de Nouadhibou ni à l’avion qui le transportait.

La culture du blackout se poursuit, aujourd’hui encore. Des promesses sans demain ni lendemain ni après-demain. L’enquête sur l’affaire du petit avion militaire, loué à Tasiast, qui s’est écrasé, entraînant la mort de jeunes militaires, a fini en queue-de-poisson.

L’enquête, sur la balle de Toueïla, l’imbécile, la maudite qui a failli nous laisser sans président, a fini en cul-de-sac. Laquelle des centaines de thèses avancées est la vraie ? Motus et bouche cousue. L’enquête sur l’affaire des hommes d’affaires n’a pas abouti.

Cul-de-sac ou cou-de-sac ? Queue ou tête de poisson ? Finie, quand même, sans qu’on sache comment. Les enquêtes sur les conventions et les marchés, comme la convention de pêche avec les Chinois ou les quinze milliards prêtés, par la SNIM, aux groupes chargés de la réalisation de l’aéroport de Nouakchott, ça a fait quoi ?

Les enquêtes sur les graves révélations impliquant de hautes autorités, dans divers scandales de blanchiment d’argent ou de trafic de drogue, c’est encore la queue, le cul, le cou ou le pied ? En cela, tous les Mauritaniens sont les mêmes. Incapacité de finir ce qu’ils commencent.

Tout est en projet. Projet d’Etat. Projet de partis politiques. Projet de démocratie. Projet d’armée. Projet d’équipe nationale. Projet de Parlement. Projet de télévision. Projet de radio. Tout commence et finit comme ça a commencé.

Histoire d’inachevé. Affaire Ould M’khaïtir : enquête. Affaire profanation du Saint Coran : enquête. Tentative d’assassinat du sénateur de R’kiz : enquête. Vol d’un kilo de mandarine aux étals de la Polyclinique : enquête. Bagarre à Noukta Sakhina : enquête. Manifestation de Touche Pas à ma Nationalité à WouroSogui : enquête. Crevaison du pneu de la voiture du PM devant sa maison : enquête. Panne du haut-parleur de la mosquée saoudienne : enquête.

En cul-de-poisson ou en queue-de-sac. Mais ce qui est sûr, c’est que, derrière tout ça, y a la main de l’opposition : enquête.

Sneiba El Kory (Le Calame)

 1. Premier maire d’Atar assassiné le 8 novembre 1960.

2. Chef du mouvement des Kadihines (maoïstes) mauritaniens au début des années 70.


La religion cheval de Troie d’un « printemps arabe » en Mauritanie ?

Manifestations à Nouakchott (Photo: Saharamédias)
Manifestations à Nouakchott (Photo: Saharamédias)

Il se passe des choses en Mauritanie. L’actualité politique a cédé le pas à celle des manifestations de rue suite à la profanation présumée du Coran dans une mosquée de Nouakchott. La police anti-émeute, renforcée par des unités de la garde et de la gendarmerie nationales ont eu du mal à circonscrire les mouvements de foules déchaînées et réclamant la tête de profanateurs qui se sont volatilisés dans la nature. Une question est sur toutes les lèves : A qui profite le crime ?

Dans un pays musulman à 100 % (du moins officiellement), tout le monde s’accorde à dire que personne n’oserait un tel acte. Déchirer des exemplaires du Coran est un acte de Satan, de « mourted » (apostat), ne cessent de répéter les savants musulmans qui occupent, comme jamais auparavant, les studios des radios et télévisions mauritaniennes. Pour la députée Fatma Mint Sidi Mohamed, l’acte ne peut être commis par un Mauritanien. Ceux qui ont commis ce forfait doivent être déjà hors du territoire. Mais ici, en Mauritanie, c’est le branle-bas de la dénonciation. Les manifs drainent tout le monde. Les Mauritaniens sincèrement vexés par l’ignominie de l’acte, mais aussi de simples badauds qui ne comprennent rien à rien. Des élèves et étudiants contents d’avoir des vacances « forcées » ou même arrachées ! De retrouver cette illusion de puissance en affrontant dans les rues de Nouakchott les forces de sécurité. Gaz lacrymogènes contre pierres. Résultat : un mort (un jeune de 25 ans), des dizaines de blessés et des arrestations. Des manifestants certes, mais aussi l’imam de la mosquée – par qui l’information (ou la rumeur) a  circulé, un dirigeant de l’opposition qui aurait été vu apportant une « logistique » d’insurrection (un camion-citerne rempli d’eau) aux manifestants.

Mais ce qui a attiré mon attention, c’est la « riposte » organisée par les médias officiels : radio, télévision et agence mauritanienne d’information.

Il s’est trouvé, comme par hasard, que c’est moins de vingt-quatre heures après l’inauguration par le raïs de la chaîne « la Mahadra » (école coranique) que le fâcheux incident a éclaté ! Y a-t-il une relation de cause à effet ? Je ne sais, mais certains comme le ministre de la Communication et un jeune imam invité par la TVM ont vite franchi ce pas pour dire « oui ». Le ministre a  même déclaré que la politique est derrière cet impair religieux capable de semer la « vitna » (la  guerre civile), chose que le « printemps arabe » n’a pas réussi en Mauritanie.

Donc : tout ce que compte la Mauritanie – ou presque – de « alem » (savant) ou de « allama » (un degré plus haut, si cela a un sens chez vous autres) était de la partie pour dénoncer l’acte criminel (ce que  tout le monde a fait à juste titre), mais aussi défendre l’Etat et le président contre les manifestants ! Et oui, pourquoi manifester si cela ne plaît pas au pouvoir ? Pour plaire à Dieu ? Bien mais la parole du Prince est sacrée et s’il vous dit « ne manifestez pas, ne marchez pas sur mon palais » alors obtempérez, bande d’opposants, de manifestants.

J’ai eu comme l’impression que ce n’est pas l’islam que nos braves médias officiels voulaient défendre, mais le pouvoir. Et ils ont réussi, magistralement, à instrumentaliser ceux que le prêcheur hors pair, Ould Sidi Yahya  appelle oulémas « banava » (littéralement les savants du buffet). Tout tournait autour de ce que les exégèses musulmans appellent « fiqh essoultan » (tout ce qui entoure l’autorité du sultan et l’arrime au divin). Il fallait trouver la jonction entre le religieux et le politique pour dire que l’opposition est toujours du mauvais côté. D’accord, mais là, dans le cas de figure, on n’est pas dans l’optique d’une confrontation entre ceux qui gouvernent et ceux qui aspirent à prendre leur place. Sauf si, comme certains n’ont pas hésité à le dire, une certaine opposition pourrait bien avoir cherché à favoriser, par le biais de la religion, un « printemps arabe » que la  politique a échoué à provoquer. On ne le saura vraiment que si les services de sécurité jouent de perspicacité et arrivent à arrêter les quatre inconnus qui avaient détruit des exemplaires du Coran dans un quartier populaire de Nouakchott. Pour le moment, on tourne en rond.


Présidentielle de juillet 2014 : L’opposition cherche sa voie

Manifestation de l'opposition (photo : Google)
Manifestation de l’opposition (photo : Google)

Après les élections municipales et législatives de décembre-novembre derniers, l’on se rend compte que ce n’est pas forcément le « beau temps » politique en Mauritanie, comme certains analystes maison ont tenté de le suggérer aux mauritaniens lassés de cette guéguerre entre partis de la Majorité présidentielle et ceux de la Coordination de l’opposition démocratique (COD). Tout laisse penser, au contraire, que la crise va reprendre de plus belle. A quatre mois de la présidentielle, qui verra sans doute l’actuel président Mohamed Ould Abdel Aziz briguer un second (et dernier ?) mandat, la campagne électorale est bien lancée.

Pouvoir : les travaux reprennent

 

Du côté du pouvoir, c’est la même stratégie ayant permis au « président des pauvres » de gagner au premier tour, en 2009, avec plus de 52% des voix, qui est mise en branle. Comme en 2009, les engins des entreprises publiques de construction des routes (ENER et ATTM) sont à l’œuvre pour « refaire le visage » des  goudrons de Nouakchott. Au même moment, l’Office national de l’assainissement, qui a montré ses limites lors des dernières pluies tombées sur Nouakchott, s’affaire lui aussi à creuser des tranchées tout le long des principales avenues et à rassurer les habitants de la capitale qu’ils ne vivront probablement pas les mêmes calvaires qu’en 2013. D’autres actions, comme la suppression pure et simple des 10 milliards d’UM de dette des agriculteurs de l’irrigué ou la distribution d’enveloppes aux coopératives féminines dans les wilayas, sont des signes qui ne trompent pas sur la volonté du pouvoir de regagner les cœurs de ceux qui, ces derniers temps,  commencent à envisager sérieusement d’aller gonfler les rangs de l’opposition. Cette dernière observe ce jeu du pouvoir, dont elle connaît à présent tous les rouages, avec beaucoup de suspicion. Et d’hésitations.

Pour l’instant, l’on ne sait pas encore si les « deux oppositions » (COD et CAP) vont s’entendre pour faire front commun contre le président Aziz, ou si elles vont choisir deux voies diamétralement opposées : boycott de la coordination de l’opposition démocratique, comme elle l’a fait pour les municipales et législatives, et participation de la CAP à « ses risques et périls ».

COD : ira, ira pas

 

La COD qui prépare pour les prochaines quarante-huit heures un « forum de l’opposition pour la démocratie et l’unité » fait face déjà à des dissensions internes, avec les rumeurs d’un boycott de cette rencontre par la plus grande formation de cette coalition, le Rassemblement des forces démocratiques (RFD). L’idée force d’un tel forum serait de discuter de la participation de la COD  à la prochaine présidentielle et, si le principe est retenu, d’envisager de se choisir un « champion » comme candidat unique, expérience qui avait été vécue par l’opposition mauritanienne, en 1992, avec Ahmed Ould Daddah battu à l’époque par Taya 62% contre 32%. Aujourd’hui, beaucoup d’observateurs considèrent qu’Ould Daddah qui court depuis derrière la présidence, s’est vu voler sa victoire par un pouvoir qui s’appuyait, de manière systématique, sur l’arme infaillible du bourrage des urnes.

CAP : changer la donne

 

La Coalition pour une alternance pacifique (CAP), appelée aussi « opposition participationniste », qui dispose aujourd’hui d’une quinzaine d’élus à l’Assemblée (146 députés), ira probablement à la présidentielle. Mais pas à n’importe quel prix, comme le laisse supposer son récent communiqué mettant en lumière tous les dysfonctionnements des élections municipales et législatives passées et étalant un nombre impressionnant de critiques (et de propositions) qui doivent être pris en compte avant d’aller à la présidentielle. S’opposant farouchement à un dialogue national bis avec la COD, la CAP accepte, néanmoins, que la Commission électorale nationale indépendante (CENI) qu’elle accuse de tous les maux, soient revue et corrigée ou même dissoute ! C’est l’un des paradoxes de la CAP qui, tout en s’accrochant à son dialogue de 2011 avec le pouvoir, accuse ce dernier de louvoyer pour ne pas en appliquer l’ensemble des clauses.

Finalement, c’est le pouvoir qui détient, comme toujours, les précieuses cartes dans ses manches. Il les abattra, au bon moment, pour convaincre la COD de plonger, prenant ses rêves de récupération du pouvoir pour une certitude, et empêcher la CAP  de trouver un terrain d’entente avec ses vieux alliés de l’opposition radicale.