Gueyem *?

Le président Aziz (Crédit photo: google)
Le président Aziz (Crédit photo: google)

Kif-Kif, capitale de la province « la Ceinture », a bien accueilli le président Vegrach (1). Un accueil grandiose, quoique dira l’opposition. Des dizaines de milliers d’anonymes qui n’ont pas dérogé à la règle. C’est ainsi qu’ils accueillaient tous les présidents qui ont précédé Vegrach.

On se rappelle encore de ces mobilisations monstre du temps de Lem’abess (2), le prédécesseur de Vegrach. Il avait passé vingt ans au pouvoir et a eu largement le temps de goûter aux délices de ces « vive, vive » qu’on entend scandés par des milliers de personnes ne comprenant rien aux choses de la politique. L’essentiel pour la plèbe est d’accompagner le mouvement. Accompagner tout militaire ou homme politique qui parvient, par n’importe quel moyen, à accéder au pouvoir. Hier c’était Lem’abess, aujourd’hui c’est Vegrach. Et demain ? Demain, il y aura un autre.

Les soutiens du pouvoir, notamment ceux du parti « Union pour rien » (UPR), font semblant de l’ignorer. Ils agissent comme si Vegrach ne devrait jamais quitter le palais brun. Pourtant, il est là depuis dix ans (2005) et devrait, en principe, rendre le tablier en 2019. Alors, pour une fois, je suis d’accord avec l’UPR que ce n’est pas à l’opposition de décréter le « rahil (3) » avant terme de Vegrach. C’est vrai que sa gestion des affaires publiques laisse à désirer, mais il a été quand même élu en 2009 et réélu en 2014. Peu importe la manière. C’est la même chose partout en Afrique. A une exception près.

La chanson « gueyem » (va-t’en) d’un célèbre groupe de hip-hop avait repris le flambeau pour demander le départ de Vegrach. Conséquences : l’un des membres de ce groupe a été jeté dans le gnouf, accusé d’atteinte aux mœurs et de trafic de drogue, et ses deux compères poussés à l’exil ! Pourtant, ces faits qu’on peut qualifier d’atteinte à la liberté d’expression dans la République des Mirages n’ont pas empêché le président Vegrach à dire, à qui veut l’entendre, qu’il n’y a pas de prisonniers d’opinion dans son pays ! Même pas les militants de ce mouvement anti-esclavagiste dénommé IRA, qui croupissent en prison depuis plusieurs mois ! Mais ça, c’est un autre sujet. Passons !

Une poignée de privilégiés accaparent tout, elle racle tout et à ciel ouvert

Kif-Kif a sans aucun doute réussi son accueil mieux que les autres villes du pays déjà visitées. Seulement, l’opposition pense que les gens de « Darja » (4), la capitale politique de la République des Mirages, ont envahi, comme à leur habitude, cette ville du centre et empêché le président de voir le véritable visage de Kif-Kif. Les voitures tout-terrain, les beaux habits et tous ces signes de « tcha’achi’e » (modernité) sont de circonstance. Chaque responsable originaire de la province visitée met un point d’honneur à « s’équiper » pour ce Grand Jour. La « visitation ». Les populations visitées sauront apprécier. Elles seront plus ravies si cette apparence s’accompagne d’amabilités en espèces sonnantes et trébuchantes.

Mais le temps du président Vegrach est loin d’être celui de Lem’abess, dont il était le chef de la garde présidentielle. En ce temps là, l’argent coulait à flots. Les « gabegistes », comme on les appelle ici, étaient légion, mais personne ne s’en offusquait. Il y avait, au moins, dit-on aujourd’hui, une « bonne » redistribution des milliards détournés. Le ministre laisse quelque chose au secrétaire général et aux directeurs ; ceux-ci saupoudrent les chefs de service, chefs de division, agents, plantons et simples parasites, dont les fameux « peshmergas » de la presse.

C’était le temps du « tbowdigh » (l’abondance), disait le griot S.O.G. Tout le monde était content parce que tout le monde passait à la caisse. Une corruption généralisée. Aujourd’hui, disent les mauvaises langues, une poignée de privilégiés accaparent tout. Elle racle tout et à ciel ouvert. Pourtant, Vegrach dit le contraire. A chaque interpellation par la presse, il dit, sans gêne, « où sont vos preuves » ? Il n’a ni amis ni proches bien placés. Seulement des ennemis ? Ceux qui lui lancent « ar’hal », « gueyem » avant la fin de son mandat. Alors qu’on prête à Vegrach de vouloir rester ! L’accueil qu’on a vu à Kik-Kif peut jouer un rôle décisif dans la prise de décision : partir en 2019 ? Rester ? Une seule certitude : ceux, nombreux, qui sont sortis hier à Kif-Kif pour accueillir Vegrach, seront là, demain, dans trois ans, dix ou vingt ans, pour rejouer la même pièce écrite et mise en scène par « l’Union pour rien ». Aux « vive, vive » qu’on entend aujourd’hui succédera « le président est parti, vive le président ».

1. Le brave

2. Le taciturne

3. Départ. Terme qu’une partie de l’opposition a brandi lors du « printemps arabe ».

4. Gloire.

En français, « va-t’en ». Titre d’une chanson du groupe mauritanien de Hip-Hop, « Oulad Leblad » adressée au président Aziz.