Culture : Comment retourner le français de France après l’avoir détourné ?

Étiquettes
16 avril 2020

Culture : Comment retourner le français de France après l’avoir détourné ?

Comment retourner le français de France après l’avoir « détourné »? En l’adoptant d’abord, comme langue d’enseignement et de travail, et en l’adaptant ensuite en l’utilisant dans le parler hassaniya de tous les jours. « effour » (four), « guedronh » (goudron), we-te (auto), chariit (charrette), veudghou (vide de goût). Je cite cinq mots, il y en a mille ou plus !

Un chercheur mauritanien a révélé, sur sa page facebook, qu’il entreprend actuellement un travail tendant à changer certaines pratiques langagières, comprenez l’intrusion de centaines de mots de la langue française dans le parler hassaniya de tous les jours. Il déclare avoir demandé à un boulanger de Nouakchott comment s’appelle, en arabe, « croissant » (on prononce en hassaniya, « croissanh ». Et le boulanger de répondre, sans hésiter, « n’gato » (gâteau) !

Le restaurant « Clinik » fermé à cause du Covid-19 (photo : Sneiba)

C’est suffisant, à mon avis, pour comprendre combien la tâche de ce chercheur est difficile, voire impossible. Comme je l’ai montré dans mon livre, ce parler français hassaniya a réussi, grâce à la conjugaison de plusieurs facteurs, a surclassé l’arabe dialectal dans certains domaines (mécanique, commerce). En attendant de connaître comment les locuteurs hassanophones pourront « purifier » leur dialecte de ces quelque 1000 expressions et mots français qu’ils utilisent presque instinctivement sans se rendre compte de leur francité originelle, je vous livre ici mon idée sur le processus de « hassanisation » de ces emprunts que nous utilisons dans notre parler français de tous les jours.

Un corpus de plus de mille mots et expressions

     Combien sont-ils? C’est la question que je n’ai cessé de me poser depuis le moment où l’idée de ce travail m’est venue en tête. « Ils », ce sont tous ces mots de la langue française que le Hassanniya (1) a, au fil du temps, incorporés dans son expression populaire. Populaire seulement, la précision a son importance. Car le Hassanniya « relevé » – si je peux appeler ainsi celui des poètes et des gens « sérieux » – n’utilise que très rarement ces mots « impurs » qui ont fini pourtant par avoir une certaine audience grâce aux effets plaisants qu’ils donnent au parler Hassanniya  de tous les jours.

      Le recensement de ces mots a constitué pour moi un jeu passionnant. Au début, ils venaient par dizaines, se bousculaient dans ma tête. Je les enregistrais n’importe où, n’importe comment : Sur le chemin du lycée, au cours d’une partie  de jeu de dames, sur mes fiches de préparation, ma main, mon chéquier… Puis la source s’est tarie. Je les rappelais à la mémoire, ils ne venaient pas, je les cherchais dans les objets, ils surgissaient par groupe de deux, de trois, jamais plus. Enfin, quand l’un de ces mots daignait se présenter, j’étais tenté, le plus souvent aussi, de le refuser. Ce mot a-t-il vraiment une origine française ? Son emploi est-il fréquent ? A-t-il une solide assise populaire ? Ces questions auxquelles je soumettais ce mot étaient un préalable  à son intégration dans la liste établie. Mais que pouvais-je faire au juste de ces matériaux?

    Un premier travail s’imposait : Donner forme à ce qui n’était encore qu’un vague recensement de mots, en commençant par confronter le sens du mot en Hassanniya avec le(s) sens en français. Ces expressions et mots français qui ont réussi à « percer » dans le Hassanniya populaire sont dits. Ils ne sont pas arrivés jusqu’à nous inchangés. 

Leur prononciation s’est modifiée et certains s’emploient même dans notre parler de tous les jours avec un sens nouveau. Comment alors les transcrire ? Comment attester leur filiation quand on sait qu’ils n’ont, parfois, qu’une lointaine ressemblance phonique avec le mot français ? Certains phonèmes arabes n’ont pas d’équivalents en français : Le son [ط], par exemple, n’a qu’une lointaine parenté phonique avec le son [t]. On essaie de le rendre par [ţ] (th emphatique). Le son [] par [d]. Inversement, l’arabe compte lui aussi ses absents. Le son [y] y est inconnu, le son [i] lui supplée. Devant tant de difficultés – j’ai cité seulement les difficultés de transcription – j’ai adopté un certain nombre de « mesures » susceptibles de rendre « lisibles» certaines graphies.

    1. J’ai adopté, pour l’ensemble de ce travail et dans un souci d’uniformisation, la transcription, avec signes et valeurs approximatives, que donne Le Petit Larousse illustré et le Dictionnaire Universel (Larousse-Edicef.)

     2. En Hassanniya, il existe, à côté des sons traditionnels que le français rend convenablement, d’autres sons-doublures, pourrait-on dire, plus longs que les premiers; et que nous distinguons des autres en leur mettant une barre dessus : pōche, lī-ce, cāsse.            

     3. Nous détacherons les syllabes de certains mots pour indiquer leur prononciation convenable en Hassanniya : bra-ce-le (bracelet), cou-man-de (commandant).

     4. Les entrées de certains mots conservant leur prononciation originelle seront transcrites telles quelles.

     5. Enfin, et pour ne pas s’arrêter à un simple recensement de mots, j’ai décidé de donner le sens du mot français «hassannisé» avec les variations et les flottements inhérents à la langue parlée, tout en indiquant les usagers (élèves, militaires, commerçants, agriculteurs, galants, etc).

     A ce sujet, une remarque s’impose : «Le parler français hassanniya» n’est pas un parler général. Les mots français «hassannisés» ne sont pas indifféremment produits par les locuteurs «hassān2». Ce parler est, le plus souvent, des groupes de mots appartenant à des domaines bien déterminés. C’est un parler corporatiste. Il y a ainsi un parler militaire, un parler galant, commercial, etc. Dans le domaine de la mécanique, par exemple, les différents organes de la voiture ainsi que les outils utilisés pour les réparations ne sont désignés que par leurs appellations françaises : «cle-rou» (clé roue), «joinh» (joint), «vīs-pla-tini» (vis platinée), «capou» (capot). Soulignons tout de même qu’il arrive que le mot «hassannisé» entre de façon définitive et complète dans le parler général, mais l’usage corporatiste est presque toujours un passage obligé.

Mots et maux d’époques

     Ces emprunts doivent cependant être situés dans un contexte bien déterminé, celui d’un pays économiquement faible (la Mauritanie) dont les «marchés» sont envahis par les matières et produits consommables en provenance d’un ailleurs jusque-là insoupçonné.

Les emprunts de mots accompagnent «l’arrivée» – l’arrivage, disent les hassanophones – des choses (fruits et légumes, vêtements, sport, etc) et, plus rarement, des idées. Ils décèlent les influences des peuples les uns sur les autres : influence du colonisateur sur le colonisé, influence du pays industrialisé sur le pays pauvre, influence du producteur sur le consommateur, etc. C’est pourquoi, il convient, pensons-nous, de ne regarder ces emprunts que d’un point de vue socio-économique, non linguistique.

Par ces emprunts, les locuteurs «Hassān», ne cherchent pas, de façon consciente, à enrichir leur langue.Ces mots concernent le plus souvent des réalités nouvelles qui, le plus souvent, n’ont pas de nom dans la langue hassanniya. Plus rarement, à cause de l’avancée technologique de l’Occident, le hassanniya donne à ces objets nouveaux des noms-doublures crées après-coup. Ainsi des mots comme «cāre» (carré, terrain d’habitation), «si-gna-tīre» (signature), «marsandīs» (marchandise) sont passablement concurrencés par leurs équivalents arabes.

       II y a également ce qu’il convient d’appeler «les mots d’époque». L’entrée  de ces expressions et mots français dans le hassanniya s’est faite d’une manière très variable selon les époques (époque coloniale et époque moderne3). Ainsi, certains ont une existence circonscrite dans le temps, comme les mots «goum-ye» (goumier), « partisāne » (partisan), «coung-re»  (congrès). Ce sont des «maux» d’époque qui évoquent, aujourd’hui encore, des histoires de colons, de colonisés et de gardes chiourmes.

  Il reste à évoquer enfin le degré de parallélisme sémantique entre le mot français et son répondant en Hassanniya.

    Ces emprunts sont le plus souvent, au-delà de toutes variations phoniques, les répliques d’une même entité signifiante4. Le sens en Hassanniya peut demeurer le même que celui qu’a le mot en français mais parfois le mot français «hassanisé» ne rend que quelques-uns des aspects de ce mot et en ignore les autres. C’est dans ce dernier cas que nous le faisons suivre d’une explication succincte, nécessaire à l’appréhension de son nouveau sens dans la langue hôte. Il est rare d’assister, après l’intégration du mot français, à une désintégration du sens mais cela arrive quelque fois. Deux étapes sont alors suivies par ce processus d’intégration:

     1. Le locuteur «hassān» prend le mot avec l’objet ou la réalité qu’il représente. Les montres envahissent le marché et cessent d’être cet «objet rare» que ne possèdent, à son arrivée en Mauritanie, que quelques rares privilégiés. Le nom français est dans toutes les bouches. Progressivement, il intègre le parler populaire. Il est adapté5. Parfois il est tout simplement adopté.

      2. Cet objet ou cette réalité génère par la suite un autre sens, à partir d’un usage local que la langue d’accueil confère au mot français. «Jericān» (jerrican», récipient d’une contenance de vingt litres environ, est devenu – aussi – le nom d’une danse folklorique des haratines6 du Brakna7. L’intérêt linguistique donc, si nous nous obstinons à le rechercher, réside dans ces écarts d’emplois populaires.

NOTES

1. Dialecte arabe de Mauritanie                  

2. Nous adjectivons ce mot au même titre que «hassanisé». «Hassān» désignera ainsi, comme en hassanniya, «ce qui est relatif à cette langue ou à ses locuteurs».

3. l’après indépendance, il va s’en dire.

4. Il s’agit d’un parler au sens strict du mot, nous le rappelons.

5.la prononciation du mot français «hassanisé» est très souvent soumise aux règles qui régissent le    hassanniya. Certains mots, par exemple, seront précédés d’un «el» déterminatif équivalent à l’article défini «le», «la» : «el baqaf» (le paquet), «el bâz» (la base).

6. Maures noirs, descendants d’anciens esclaves.

7. Région du sud-oust mauritanien.

Partagez