Voitures d’occasion : bienvenue à la Bourse du Soleil.

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25 octobre 2019

Voitures d’occasion : bienvenue à la Bourse du Soleil.

Occasion. Le mot a fait son entrée dans le parler mauritanien de tous les jours, toutes langues confondues, sans doute par le biais de la voiture. Un marché des voitures d’occasion a vu le jour, il y a trente ans, à proximité du Grand Marché de la Capitale. Il portait le nom, non usurpé, de « bourset echems » (la bourse du soleil).

Voitures d'occasion à Nouakchott (Photo : Sneiba)
Voitures d’occasion, à la « Bourse du Soleil », Nouakchott, Mauritanie (Photo : Sneiba)

« Bourset echems » se trouve aujourd’hui sur le grand espace allant du Carrefour de la Foire à celui du CSA (Commissariat à la sécurité alimentaire). C’est une bourse particulière pour plusieurs raisons : elle n’ouvre véritablement que peu de temps avant le crépuscule, ce qui est un paradoxe flagrant avec son nom qui pouvait signifiait que toutes transactions se font « au clair » ! Le matin, vous pouvez bien sûr venir à la « bourse » mais vous remarquerez que l’affluence, « l’offre » n’a rien à voir avec l’effervescence qui s’empare de ce lieu au soir.

Ici, la bourse n’est qu’un lieu de rencontres, d’exposition et, les « vendeurs » sont généralement des pères de familles ou des personnes qui, opportunément, se trouvent dans l’obligation de vendre. Pour régler un problème qui ne peut pas attendre : évacuation sanitaire, mariage, fête, etc. Contrairement aux autres bourses, qui appartiennent à des hommes d’affaires acheminant leurs véhicules de France, d’Allemagne, de Belgique ou d’Italie, à « Bourset echems », il y a donc autant de voitures que de vendeurs. Mais il y a aussi les autres : les intermédiaires, les « associés », ceux qui se mettent à plusieurs pour acheter une voiture et partager le bénéfice quand ils parviendront à la liquider. Le gain peut être minime (20.000 UM) mais il permet à ces hommes de continuer cette activité refuge, de survivre, en attendant autre chose. « Garn » (corne) est le nom spécifique qu’il donne à ce genre de transaction, m’explique Abdou, un touche-à-tout pour qui « bourset echems » n’a plus aucun secret. « Si le prix d’une voiture est 100.000 MRU, par exemple, on peut se mettre à trois, quatre, voire cinq pour l’acheter et le bénéf de chacun sera au prorata de ce qu’il a déposé », m’explique-t-il.

Il y a même ceux qui viennent à la « bourse » par simple habitude. C’est une manière pour eux de tromper l’oisiveté, de faire comme s’ils ont un travail certes précaire, mais un travail quand même. Ils peuvent jouer à l’intermédiaire quand une connaissance veut vendre ou acheter. C’est la rétribution (ou commission) qui varie en fonction de l’humeur et de la générosité du propriétaire de la voiture ou de l’acheteur.

Dans l’attente de cette « occasion », vous les trouverez, généralement, rassemblés autour d’un jeu de dames, d’une partie de belote ou devisant de tout ou de rien sous une tente (d’in)fortune. Car, autour de la Bourse, une véritable ruche s’est formée. Vendeurs de méchouis, femmes proposant le thé avec, comme accompagnements, des arachides, du pain et des biscuits cerclés. Du crédit, des boissons locales (bissab et tejmakht), et, vers quatorze heures, du riz au poisson ou à la viande, tout s’acquiert sur place pour ceux qui ne sont pas attendus ou qui ne veulent pas rater une hypothétique « occasion ». 

Une bourse où tous les coups sont permis

Le propre de la « Bourse du Soleil » est d’être, véritablement, une bourse. Les valeurs sont celles de l’occasion. Elles montent et descendent. Rien n’est garanti, à part l’assurance que la voiture n’est pas volée. A ce sujet, l’intermédiaire est une personne de confiance mais ne comptez pas sur elle pour vous assurer que la véhicule proposé à la vente est sans défauts. Ou que les papiers, surtout la carte grise attestant le dédouanement, sont en règle. Il faut vous fier à votre flair ou à vos connaissances en mécaniques.

Mohamed évoque cette fois où on lui a vendu une Opel Vectra avec les papiers d’une Omega ! Il n’avait rien vérifié parce qu’il avait confiance en son intermédiaire connu à « Bourset echems » sous le nom de Joe. Il ne se rendra compte de ce « terwam » (adaptation) que quelques mois plus tard, quand la douane l’arrêta près du Carrefour BMD. Il jura alors qu’il n’achètera plus à la « Bourse du soleil», où des personnes honnêtes côtoient une horde de filous, et de ne plus faire confiance à personne, car son intermédiaire, dans cette affaire-là était un ami d’enfance qui n’a pensé, à l’ instant de la transaction, qu’à sa commission !

Sur la « qualité » des voitures, vous entendrez aussi des histoires qui vous sortent de l’ordinaire. Il y en a pour toutes les bourses. Des voitures de seconde main ? Cela fait sourire. Car c’est le nom qu’il faut donner plutôt aux véhicules exposés dans les bourses du Carrefour Madrid ou celles, plus chères encore et destinés à la High, qui essaiment dans le quartier chic de Tevragh-Zeina. Les « occasions » de la « Bourse du Soleil » sont des voitures « en fin de vie » à Nouakchott. C’est encore Abdou qui raconte : « quand la Bourse était encore à la Capitale, un homme a repris une vieille Fiat pour seulement 175.000 UM. Tout heureux d’entendre le bruit du moteur à l’allumage, il fut quelques centaines de mètres, vers le Carrefour de la Polyclinique mais ne tarda pas à revenir, à pieds, à la Bourse, le tacot ayant rendu l’âme. Alors, le vendeur lui dit : «  je t’ai assuré qu’elle va démarrer mais pas qu’elle te conduira jusqu’à chez toi » !

Cette anecdote est souvent racontée pour dire qu’à la « Bourse du Soleil », les transactions se font à quitte ou double. Une sorte de «qui perd gagne » où la chance change de camp entre vendeurs et acheteurs, avec comme seule règle que « tous est permis ». Ce qui est loin d’être le cas.

Des règles non écrites ont permis à cette bourse de traverser le temps. Vous pouvez certes vendre – et perdre – mais revenir après – et gagner. Rien n’est immuable ici. C’est une affaire de « saison », me dit-on, comme dans tout autre genre de transactions. L’immobilier, le marché au bétail, tout est soumis à la règle de l’offre et de la demande. Les voitures d’occasion sont devenues plus chères parce que celles vendues par les concessionnaires ou importées d’Europe sont soumises à des conditions beaucoup plus strictes. Mais elles continuent à avoir leurs clientèles spécifiques, en fonction des besoins. Et ce sera toujours ainsi.

Sneiba Mohamed  

NB: Ce reportage a été publié dans le Journal Horizons (Agence Mauritanienne d’information).

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