Autour d’un thé : Mauritanie, le pays où les « Docteurs ès n’importe quoi » sont légion

Article : Autour d’un thé : Mauritanie, le pays où les « Docteurs ès n’importe quoi » sont légion
15 février 2014

Autour d’un thé : Mauritanie, le pays où les « Docteurs ès n’importe quoi » sont légion

Autour d'un thé (Crédit photo : Cridem)
Autour d’un thé (Crédit photo : Cridem)

Il y a une chose dont les Mauritaniens parlent peu. Ou ne parlent même pas. Pourtant, il est important d’en parler, surtout en cette période de lutte contre la gabegie, puisqu’il s’agit, justement, d’une forme élaborée de gabegie. Un phénomène qui a pris tant d’ampleur qu’il en est, tout simplement, banalisé.

Partout. Rien à faire. L’usurpation des titres qui a entrainé la banalisation de tout. Cheikh par ci, Oustaz par là. Excellence ou Honorable. Des titres distribués à tout va, au point qu’ils ne veulent plus rien dire. Je connais un respectable imam pour qui tous ceux qui prient derrière lui sont soit des cheikhs ou des oustaz, raconte-t-on sans ambages ni gêne. Usurpation. Dévalorisation. Accommodation. Comme ça, le petit vendeur de boîtes d’allumettes et d’un ou de deux paquets de cigarettes devient, illico, un homme d’affaires.

L’éplucheur de poisson, au marché de la plage, est un armateur. Celui qui sait à peine agencer quelques strophes, un éminent poète. Le restaurateur d’ordres, au bureau du moindre avocat, est affublé de Maître. Tous ceux qui se lèvent et marchent sont des experts en tout. Toute prestation à la TVM ou à la radio, la plus indigeste et médiocre soit-elle, vaut, à son auteur, de devenir spécialiste des groupes armés, au Nord-Mali ou au sud de la Mauritanie.

Comme ça, on se retrouve très en avance, sur tous les pays du Monde, en termes d’experts en tout. Des experts en sport, en ski, en golf, en tennis, en yoga, en triple saut, en judo, en karaté, en natation, en possible et en inimaginable. Et puis, tout ça en ayant la peau très dure.

Des gens qui n’ont jamais pu finir le cycle secondaire se permettent de se présenter au public comme sortants de grandes écoles : ne sont-ils partout, aujourd’hui, directeurs centraux, administrateurs régionaux, inspecteurs de département ministériel, officiers de corps constitués, députés, journalistes prétendument talentueux, banquiers bien « sapés », hommes d’affaires ayant le vent en poupe, présidents de formations politiques « incontournables » ?

Bref, tout ne veut plus rien dire, puisque rien se permet de tout dire. A cause de cela, la fonction a perdu sa sacralité d’antan. Il y a juste une décennie ou deux, les oulémas se comptaient sur le bout des doigts. Combien s’en réclament, aujourd’hui ? Même pas, on n’est plus seulement « alem¹ », on est « alama² » (forme d’exubérance) dont se réclame, publiquement, tout celui ânonnant, souvent maladroitement, quelques sourates et hadiths. Et les experts ? Ecole fondamentale. Collège d’enseignement général, Brevet : échec. Lycée, Bac : échec et mat.

Centre de formation en gestion et comptabilité, à Sebkha, Médina 3³ ou sis en une ruelle étroite, quelque part à l’Ilôt K ou Tevragh Zeïna. Et hop ! BT… BTS… Expert-comptable, expert en gestion des ressources humaines, fluviales ou maritimes, expert en droit international, en monétique ou en économétrie ; expert en sciences de l’espace ou en physique nucléaire, en tout ou bien en rien, peu importe, mais expert, surtout, ah, expert !

Les spécialistes et les analystes. Ceux-là sont légion. Tout a ses spécialistes : La poésie populaire et arabe, les télécommunications, le transit, l’édition, les groupes islamistes armés, l’espace, l’air, le vent, les oracles et les ouragans, l’Union Africaine et les putschs, la politique et l’économie, les tsunamis. Spécialiste en AQMI, spécialiste en Chine, en Japon, en Inde, en Grèce antique, en ping-pong, en jonglage, en lutte simple et en lutte avec frappe… Ici, tout y en a, y an na bon.

Les députés d’autrefois ne sont plus comme ceux d’aujourd’hui. Un ministre d’avant 2008, ce n’est pas comme un ministre d’après. Cherchez la différence. Instituteur, professeur, directeur, avocat, député, ministre et même Président, ce n’est plus comme avant. Ça n’a plus la même saveur, ni la même connotation, ni la même envergure. Instituteur, professeur, directeur : savoir, rigueur et exemplarité. Député et ministre : droit et autorité. Président : ambition et référence. Est-ce toujours la même incarnation ? La même sacralité, le même regard ?

Sneiba El Kory (Le Calame)

1. Alem (savant)

2. Alama (Grand savant, érudit)

3. Sebkha et Médina 3 : Département et quartier populaires de la capitale Nouakchott.

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