Les Haratines : La « tribu » oubliée

Article : Les Haratines : La « tribu » oubliée
24 octobre 2012

Les Haratines : La « tribu » oubliée

1934: Tam tam haratines à Atar (Crédit photo : M.S HEMODY)

La Mauritanie « comme elle va », pour emprunter un titre à Voltaire, doit aller pour tout le monde. Si, comme le laisse supposer le pouvoir actuel, les conditions sont maintenant favorables pour un « changement constructif », il faut d’abord et surtout que cela se sente dans les actes non dans les paroles. Les luttes d’influences, à tous les niveaux, mais aussi le conflit entre ce qu’on peut appeler la Tradition et la Modernité, dans le mode de gestion politique du pays, ne doivent pas être vues comme une lutte interne à la classe politique, majorité et opposition confondues.

Dans ce monde de l’élite, intellectuelle, économique et politique, les enjeux de toutes ces interférences ne sont pas forcément ceux qui se bousculent dans l’esprit du mauritanien « lambda », comme les appellent si impudiquement un journaliste de la TVM, voulant sans doute prouver que l’avis des citoyens ordinaires est à l’opposé de celui de la COD (Coordination de l’Opposition Démocratique) qui a eu la témérité de rejeter en blocs les résultats du dialogue TRES national.

C’est pour dire que la Mauritanie est en train de changer (dans le mode du discours) sans réellement laisser de la place à ce qui peut bien traduire un nouveau rapport des forces. En cela, la politique (au sens où l’entend Aristote : la finalité et le fonctionnement de l’Etat mais aussi l’Idéal du meilleur régime politique possible) ne doit pas voir les problèmes de la Mauritanie à l’aune de ce qui peut seulement favoriser le statu quo. Surtout au niveau social où le travail reste entier parce que rien n’a été véritablement fait pour que les lignes bougent. Pourquoi voudrait-on, à ce sujet, que les Haratines, descendants des anciens esclaves, restent amarrés à leur culturalité arabe – je ne dis pas culture – du reste très moyenne en tant que niveau d’adaptation à l’ensemble Maure, alors que rien n’est fait, véritablement, sur le plan social, pour que la communauté s’harmonise ? Au niveau des tribus, donc de la Mauritanie profonde, la stratification sociale alimente les troubles existentiels de l’Etat moderne qui n’a de réelle existence que dans les villes. C’est d’ailleurs, par rapport à cette question de niveau d’existence, et de pratique du pouvoir (moderne et ancien) que des Haratines comme Biram Ould Dah Ould Abeid, leader d’un mouvement abolitionniste, se soulèvent. Au sens insurrectionnel du terme, même si on est encore loin de l’Esclave Christophe, qui, après s’être battu quatre ans aux côtés de Toussaint Louverture, lors de la révolte de 1791, se proclame roi. Le pouvoir citadin exercé par des Maures (y compris des Haratines « évolués », au sens où A. Siegfried qualifie ceux qui s’éloignent de leur culture de base, je dirai de leur « haratinité ») n’arrivent pas encore à prendre un réel ascendant sur le pouvoir tribal (rural). Ce ne sont pas tous les jours qu’un chef tribal, incontesté dans son fief, se voit détrôné par un fils d’esclave. C’est arrivé une fois, dans cette Mauritanie profonde, avec une Mint Sbaghou, qui a arraché un poste de maire à l’un de ses puissants maitres, mais les vrais changements ont pour cadre les grands centres urbains où la « tribu » haratine s’est mise à l’école de la politique.  De la vie, tout court, non de la survie dans ces wilayas-Emirats où la vraie autorité n’est pas détenue par les représentants du pouvoir central mais par ceux qui s’imposent à lui par la pression qu’ils exercent sur le peuple non souverain. Et tout le monde sait que, ceux qui n’admettent pas l’existence d’une majorité haratine dans ce pays ne peuvent tout de même pas refuser que c’est elle qui subit le joug de l’Autorité tribale. De l’autorité de l’argent aussi, étant la plus pauvre. Et même, quand les cousins Maîtres s’opposent, voulant négocier au prix fort leur allégeance au pouvoir, les cousins haratines (anciens esclaves) servent les desseins politiques des uns et des autres. C’est l’un des échecs patents d’El Hor (le libre) créé en 1978 de n’avoir pas réussi à démythifier l’allégeance des Haratines à la tribu qui, dans les faits, explique le tout de la politique en Mauritanie.

On ne peut, trente après la naissance du mouvement EL HOR, continuer à polémiquer avec les Maitres, anciens ou nouveaux, sur le bien fondé d’une lutte faite pour ne pas s’arrêter. Une lutte qui, même si ceux qui ne veulent pas de la mort d’El Hor arrivent à libérer le dernier esclave en Mauritanie, se poursuivra sous une nouvelle forme. Le rapport de forces, dans des sociétés sans esclaves, est un rapport de classes qui n’a rien de particulièrement différent de ce qui se passe en France, aux USA ou en Grande Bretagne. Les Haratines, devenus hommes libres du point de vue juridique et social, pourraient- ils, du jour au lendemain, se départir de leur fixation sur un passé que les autres veulent présent et avenir ?

Si les revendications des Haratines sont justes, celles de leurs anciens Maîtres sont justifiables. Les unes découlent de la nécessité d’instaurer les principes de la République où il n’y a plus qu’UN citoyen, les autres sont inhérentes à tout rapport entre classe dominante (cherchant à maintenir ses privilèges), classes émergentes (aspirant à passer devant) et classe décadente qui, sans avoir encore les moyens de briser le statu quo, use de la force que confère le Verbe pour revendiquer sa participation pleine et entière à la gestion des affaires de l’Etat.

Sneiba Mohamed

 

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