Renouvellement de la classe politique : Changement ou recyclage ?

Article : Renouvellement de la classe politique : Changement ou recyclage ?
20 octobre 2012

Renouvellement de la classe politique : Changement ou recyclage ?

Vue de l’Assemblée nationale de Mauritanie (Photo: AMI)

En politique, l’Union pour la République (UPR), parti au pouvoir en Mauritanie, est en train de faire sienne cette célèbre sentence de Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Le retour en force des caciques du pouvoir de Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya est une réalité aujourd’hui qui ne laisse rien présager de bon.

Le changement tant vanté par le pouvoir de Mohamed Ould Abdel Aziz prend la forme d’un simple recyclage qui a débuté par le retour en force des hommes du système Taya dans les rouages de l’administration et maintenant aux avant-postes de l’UPR.

La formule « chimique » (non magique) trouvée par le nouveau pouvoir pour recycler à moindre frais les hommes de l’Ancien Régime se passe de commentaire : l’éloignement ou le camouflage ! Pas de poste de ministre certes mais des sinécures dans des ambassades, des «chaires» de PCA (président de conseil d’administration) ou même tout simplement un emploi de l’ombre certainement largement rémunéré.

Cette sortie au grand jour des anciens hommes politiques de Taya, a débuté, il y a deux ans, à l’occasion de l’implantation de l’UPR, sorte de course aux honneurs et aux « mérites ». Elle met à mal l’idée d’un changement radical du système. Elle montre même le degré de naïveté de ceux qui pensent qu’un pouvoir, quelle qu’en soit la force, peut gouverner en Mauritanie sans ces hommes et femmes qui ont mis à profit trente ans de « professionnalisation » de la politique pour avoir une mainmise totale sur les rouages de l’Etat.

Ceci était visible, on se le rappelle, dès les premiers jours de la transition militaire 2005-2007. En présentant le coup d’Etat contre Taya comme une rupture, le CMJD (Conseil militaire pour la Justice et la Démocratie) gagnait certes les cœurs des exclus du Système mais risquait de se mettre sur le dos la puissance politique du moment. Un risque d’échec vite annihilé quand les militaires ont commencé, très tôt, à solliciter les acteurs politiques qui comptent (ceux qui soutenaient en fait le régime qu’ils venaient de faire tomber) pour faire passer leur transition comme une reprise en main d’un processus démocratique certes enclenché dès 1992 mais vite transformé en savant échafaudage politique pour maintenir au pouvoir un homme et son système.

Il fallait tout simplement que le jeu de cette alliance contre nature entre la classe politique ascendante et celle qui refuse de lâcher prise ne soit interpréter comme une…supercherie politique. Les « Indépendants » étaient nés. Fer de lance de la promotion de la transition «cmjdienne», ils demanderont la tête du Premier ministre Zeine Ould Zeidane, celle de son remplaçant, Yahya Ould Ahmed Waghef, avant de provoquer la chute du président démocratiquement élu, Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi.

Une partition admirablement bien jouée jusqu’au bout, quand les « indépendants » et leurs alliés « dépendants » du PRDR, de l’UDP et autre RD arrivent à imposer les nouvelles règles du jeu devant conduire à la tenue d’une élection présidentielle le 18 juillet 2009.

La Mauritanie venait en fait d’appliquer à la politique la loi de la conservation de la matière qui porte le nom de son inventeur, Antoine Laurent Lavoisier, et dont la fameuse sentence qui la résume est répétée souvent par des générations d’écoliers qui l’ont apprise par cœur.

La formule était pourtant faite pour ne pas durer. Elle servait à camoufler l’appartenance à ce qui représentait les restes de l’Ancien Régime, le PRDR, qui a été ainsi saigné à blanc pour les besoins de la cause.

Ceux qui ont « soufflé » aux militaires venus au pouvoir pour ne pas le quitter de si tôt ce stratagème continuent encore à agir de même pour reconstituer le puzzle. Conquérir le pouvoir n’était que la première étape de ce « plan » qui a pris de court tout le monde. La seconde phase était de créer les conditions qui permettraient au Système – et pas seulement au (nouveau) président démocratiquement élu – d’inscrire la nouvelle gouvernance politique dans la durée. D’où le travail de re-création du défunt PRDS sous un nouveau nom : l’UPR !

Et les pères (ils sont plusieurs à mettre la main dans la pâte) de la « chimie politique » moderne ont simplement reformulé de manière plus frappante et concise une idée déjà énoncée au 5ème siècle avant J.-C. par un philosophe atomiste ionien très en avance sur son temps, Anaxagore de Clazomènes : « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau ». Puis se retrouvent ! Une sorte de copier-coller avant l’heure.

Le coup d’Etat du 3 août 2005 n’a ainsi été une rupture avec le passé qu’en théorie. Cinq années ont suffit pour montrer aux Mauritaniens que dans le système mis en place par l’ancien président qui vit depuis en exil au Qatar, il y a un féroce combat entre « des choses qui ne savent pas mourir » et d’autres qui « ne savent pas naître ».

L’idée que la notion d’opposition puisse être choisie – ou même acceptée – comme un élément essentiel de cette démocratie que tout le monde met en avant, sans réelle conviction, renvoie à un Idéal européen sans encrage dans cette Mauritanie où l’on raisonne encore en termes de tribus, de régions, d’ethnies et de langues. Pas facile vraiment de changer en si peu de temps ce qui assurait la fonctionnalité du Système depuis plus de trente ans.

Ceux qui pensaient que le changement devait commencer par la mise à l’écart de tous les hommes de l’Ancien Régime se trompent. L’exclusion tentée par les tombeurs de Taya, dès les premiers jours de la Transition, a montré très vite ses limites et même son inconséquence. Les principaux instigateurs du coup d’Etat n’étaient-ils pas des piliers du système puisqu’ils en assuraient la sécurité?

La rupture n’étant pas possible, on avait opté pour la formule d’un recyclage par étapes. Le concept de changement était né. A la mauritanienne ! Tels anciens Premiers ministres ou ministres de Taya reviennent par une porte dérobée en acceptant un poste d’ambassadeur ! D’autres choisissent la porte de « service » et se retrouvent directeurs de sociétés ou d’établissements publics alors que certains, plus nombreux, se contentent de postes moins «visibles» mais leur permettant tout de même de garder la main. On manquerait pourtant de discernement en pensant que la nouvelle situation arrange les affaires du pouvoir. Le retour à cette sorte de « Terre promise » des Anciens crée un profond malaise au sein de la classe des Modernes, ceux que Taya confinait dans l’antichambre du pouvoir et qui ont vu leur heure de gloire sonner avec l’arrivée aux commandes de Mohamed Ould Abdel Aziz. Beaucoup des « ministrés » de l’ère Aziz s’exercent pourtant à imiter leurs modèles du régime Taya : ils cherchent à avoir leur coterie politique (leur « hachiya »), à descendre au bled pour mobiliser, dans la perspective de l’implantation de ce nouveau «machin» nommé l’UPR, adoptent le même style à la TVM, la même langue de bois qui a vexé le président de la République (et provoqué la sortie du gouvernement de Mohamed Abdallahi Ould Boukhary, ministre de la Communication revenu aujourd’hui aux affaires comme ambassadeur) et, sans doute aussi, les mêmes pratiques qui expliquent l’immobilisme et empêchent de croire que le pouvoir actuel est différent de tous les autres.

On tarde à comprendre que le « changement constructif » n’est pas un changement d’hommes. Ce n’est pas parce que tels anciens ministres de l’Ancien Régime sont tenus à l’écart de la gestion de la chose publique qu’il faut croire à l’émergence de cette « Mauritanie Nouvelle ». Il faut d’abord que ceux qui occupent aujourd’hui le pouvoir décisionnel au niveau du terrain politique et administratif comprennent que leur allégeance au pouvoir n’est pas un passe-droit.

Il faut aussi et surtout que le pouvoir lui-même comprenne que sans une opposition véritable, il jette le discrédit sur la démocratie qu’il cherche à se réapproprier et fait le jeu de ceux qui tirent profit de la diabolisation d’hommes et de femmes dont le seul tort est de penser la politique autrement. Vouloir attirer tous les opposants dans le giron du pouvoir, vouloir même que tous les Mauritaniens « coupent » leur carte frappée du sigle de l’UPR, n’est rien d’autre que cette volonté aveugle et aveuglante d’en arriver par raccourci au modèle de République bananière d’antan.

Sneiba Mohamed

 

 

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