Téléphonie mobile : La nouvelle économie

Marché du Portable de Nouakchott (crédit photo : Sneiba Mohamed)
Marché du Portable de Nouakchott (crédit photo : Sneiba Mohamed)

A n’en pas douter, la téléphonie mobile a provoqué une révolution dans les mœurs communicationnelles des Mauritaniens. Aujourd’hui, dix ans après, le lancement du premier opérateur Mattel, c’est une véritable économie qui, en termes de rendement social, dépasse de loin tous les autres secteurs, qu’ils soient de ceux sur lesquels l’Etat a une certaine emprise, ou relèvent carrément de l’informel. La présence en Mauritanie de trois opérateurs de télécommunications, pour un « petit » marché de moins de trois millions, pouvait semer le doute sur la rentabilité du secteur et de son développement.

Pourtant malgré la concurrence féroce à laquelle se livrent Mattel (la Mauritano tunisienne de télécommunications), la Mauritel (filiale de Maroc télécoms) et Chinguittel (du groupe Sudatel), les trois opérateurs jubilent. Les Mauritaniens sont devenus des accros du téléphone mobile, de sorte que personne ne peut envisager, un instant, ne pas avoir au moins « ses trois numéros », en plus, des fois, d’autres « extensions » mobiles (One, pour Mauritel, Mauritanie, pour Chinguittel et Khaima, pour Mattel).

Siège de la Mattel à Nouakchott
Siège de la Mattel à Nouakchott

Au début de l’activité, les deux opérateurs Mattel et Mauritel avaient vendu plus de 200.000 portables en l’espace de trois mois, ce qui a eu pour effet d’attirer l’attention d’une race de jeunes très portés sur les affaires depuis la libéralisation de l’économie. Ces golden boys qui rappellent les succès de l’Amérique des années 70-80, ont très vite compris le profit énorme qu’ils peuvent tirer du commerce du portable en exploitant, à fond, le goût immodéré des Mauritaniens pour les nouveautés. C’est sur cette particularité mauritanienne que la nouvelle économie a joué pour faire ses nouveaux riches.

Un marché du portable, pour le meilleur et pour le pire

Disposer d’un portable est aujourd’hui à la portée de tout le monde. On n’est plus au tout début du « phénomène portable » où la Mattel et la Mauritel profitaient de l’absence d’un marché local pour vendre à des prix fixés en toutes libertés.

Le flair et le sens des affaires des commerçants mauritaniens a vite fait de contrecarrer les desseins mercantiles de ces deux opérateurs. Ils voient leur échapper, impuissants, leur activité « portable » au grand bonheur des consommateurs.

Cérémonie au siège de Mauritel à Nouakchott (photo : Google)
Cérémonie au siège de Mauritel à Nouakchott (photo : Google)

Aujourd’hui, il suffit de se rendre à la foire du portable, « Noghta Sakhina » (Point chaud), à jets de pierre de quatre banques privées, pour faire son choix à des prix qui défient souvent toute concurrence. Cependant le risque est grand de se faire avoir en payant un portable de mauvaise qualité (chinois, malaisien, ou marocain) alors qu’au début le danger consistait à acheter un téléphone volé ou en mauvais état.

Car dans ce marché aux allures de caverne d’Ali Baba, où tout s’achète et se vend, il n’y a souvent ni foi ni loi. Services et abus de confiance font bon ménage. Certains jeunes, sentant le profit qu’on peut tirer d’une telle activité, se sont improvisés « réparateurs » ou « vendeurs » de portables. Ils concurrencent sérieusement les magasins destinés à une clientèle aisée qui se sont installés tout le long de l’avenue J.F. Kennedy. Au début de l’émergence de ce marché du portable, les individus qui le faisaient marcher, avaient toutes les astuces pour faire croire au sérieux de ce qu’ils font. Les « réparateurs » vous passaient en revue tout le jargon de la nouvelle profession : « déclencher une pile », « décodage », « habillage », etc. Aujourd’hui, les gens s’en foutent. Si la panne est grave, ils n’hésitent pas à acheter un nouveau phone à presque rien. Avec 5000 UM (environs 10 euros) vous avez votre téléphone flambant neuf.

Le ravitaillement des vendeurs de portables est assuré par des grossistes qui ont pignon sur rue au Marché de la Capitale et qui, faute d’avoir pu drainer la clientèle cible, sont venus vers elle.

Certains n’ont pas hésité à dépenser des millions pour « acheter des clés » de quelques échoppes destinées à leur servir d’antennes dans ce lieu où se brossent chaque jour des montants énormes.

Cette nouvelle forme de transaction, née de l’intrusion du grand capital dans l’économie du portable, a entraîné une inflation du prix du mètre carré sur ce terrain situé au centre-ville et qui, dit-on, fait l’objet d’un litige depuis plusieurs années ; ce qui empêche de le mettre en valeur autrement que par ces boutiques de moins de quatre mètre carrés construites à la va vite. Pourtant, au début, l’opération la plus importante concerne la « vente des clefs » d’une place stratégique de 6m2 à 1,5 million d’ouguiyas, ce qui en fait probablement la terre la plus chère à Nouakchott.

Ce phénomène inquiète les réparateurs et les petits vendeurs qui voient d’un mauvais œil la « dénaturalisation » de leur activité jusque-là essentiellement tournée vers la survie. Le loyer mensuel de 20 à 30.000 ouguiyas qu’ils payent aux responsables des lieux est appelé à augmenter suivant le rythme d’activité du marché.

Les raisons d’un succès

Chinguittel (Photo : Google)
Chinguittel (Photo : Google)

Dans l’étude de marché qu’elles ont effectué, la Mattel et la Mauritel ont apparemment négligé l’adaptabilité de la structure spatiale du cellulaire au contexte mauritanien, ce qui explique les prix élevés et le ciblage d’une clientèle de référence.

Le portable qui convient à merveille à une société « mobile » comme la nôtre, permet d’irriguer des zones où n’existent pas encore le réseau fixe. Cette erreur d’appréciation a été fatale aux deux opérateurs qui ont très vite délaissé la vente des portables qui se fait aujourd’hui par d’autres canaux. Le téléphone mobile crée ainsi de nouvelles opportunités d’emplois qui vont de la vente des cartes prépayées à celle des portables en passant par la réparation et la maintenance.

Les cartes prépayées, un pactole pour les revendeurs

La vente à la criée n’est plus la spécificité des vendeurs de journaux depuis l’arrivée du téléphone portable. Celle des cartes prépayées attire de plus en plus de monde, vu le profit qu’on peut en tirer en une journée de travail. Les vendeurs refusent obstinément de dévoiler la marge de bénéfice qu’ils gagnent sur une carte.

Les grossistes n’ont pas cette méfiance et acceptent volontiers de donner le « cours » de la carte qui change d’un jour à l’autre. La Mauritel, qui met sur le marché des cartes de 10.000 à 100 UM, les vend aux grossistes, ce qui leur laisse une marge de bénéfice souvent supérieure à 10%. Le profit le plus grand est réalisé sur la carte de 1500 (25%) et celle de 1000. Pour augmenter le bénéfice sur les cartes de 1000 et de 500, les plus recherchées par les consommateurs, les vendeurs feignent une rupture des stocks et les proposent à 1100 et 600 UM, ce qui « harmonisent » malicieusement les bénéfices qu’ils réalisent sur cette activité qui rapporte gros.

Comme quoi il n’y a pas de sot métier et l’appât du gain est le défaut – ou la vertu – les mieux partagés par les Mauritaniens.

 

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