Autour d’un Thé: Nominations

Conseil des ministres (crédit photo : AMI)

« Les Mauritaniens », a dit je ne sais plus quel observateur, « n’écoutent les informations à la radio ou à la télévision que le jour du Conseil des ministres ».

Au temps d’un certain ancien président/militaire très démocratiquement élu, c’était le mercredi que tout le monde mettait son oreille à l’écoute, en l’attente des éventuelles nominations d’amis ou de proches. Ca commençait avec le fameux « et, enfin, le Conseil des ministres a pris les mesures individuelles suivantes… ». Maintenant, Mauritanie nouvelle oblige, c’est le jeudi que les gens attendent pour voir.

Et dès les premières heures de la matinée, toute l’actualité est banalement dominée par : « Qu’as-tu entendu des résultats du Conseil des ministres ? – Il paraît qu’untel a été démis de ses fonctions. – Comment le sais-tu ? – Mais tu sais bien que sa sœur est la cousine de la copine de la femme de telle ou telle personnalité civile ou militaire.

– Ça c’est quoi ? C’est impossible ! Attends, je vais « te voir » untel, [généralement une « ville d’informations »] qui nous dira pourquoi et comment c’est arrivé. – Il t’a dit que le général qui mariait sa sœur l’a divorcée depuis trois mois ? Eheh, l’information est là-bas ! »

C’est ça la vérité. Puis, chaque jour, chaque ministre met, dans ses bagages/parapheurs, ce qu’il faut de n’importe quoi pour le passer en Conseil. Quelle mesure individuelle n’a pas été interprétée sur fond de népotisme, régionalisme, dosage tribal, ethnique, communautaire, régional ou, encore, ceci ou cela ?

Les ambassadeurs, les walis, les ministres, les conseillers à la Présidence, les commissaires aux droits de l’homme ou à la sécurité alimentaire, les secrétaires généraux des ministères, les directeurs centraux, les chargés de mission, les directeurs des établissements publics, les présidents des conseils d’administration, les coordinateurs de projet, les chefs des entreprises et même les « élus, tout ça ;

parfois, même, des gens « simples », comme des comptables, des directeurs administratifs et financiers, des directeurs d’écoles normales, collèges, lycées et écoles fondamentales, ou autres ;d’encore plus « simples », comme les percepteurs, les payeurs communaux, les chefs de division, les chefs de poste de douane, de gendarmerie ou de police et tutti quanti, jusqu’au premier échelon de la « simplicité » : tout ça, c’est régi « d’en haut ».

Parfois, c’est toute la tribu qui se mobilise à faire pression, afin que son « fils » ne soit pas enlevé de son poste de receveur des PTT à Gougui Zemal, sur la frontière avec le Mali, ou que son autre fils reste à la brigade de gendarmerie de PK 70, à Fam Lekhdheyratt, sur la Route de l’espoir. Les nominations sont le fruit, banalement, de véritables manœuvres.

Chaque ministre essaie de faire passer son « mouvement ». Il peut attendre plusieurs semaines, voire des mois, à l’aguet du moment propice, pour valider ses incohérences.

Ça se passe comme ça, chez Ould Abdel Aziz ! Cinq membres d’une même famille, à de très hauts postes de responsabilité, un groupe d’amis formant club très fermé, dans un même département.

Des qualifications qui n’ont rien à voir avec les secteurs où elles ont été propulsées, comme ça, mine de rien. On prend dans la rue, on nomme à la Présidence. On prend du marché, on balance à la Primature. On prend de la brousse, on envoie dans une ambassade, à Londres ou Washington.

On prend de la prison, on envoie au ministère des Finances ou à la Cour des comptes. Une administration fourre-tout : conseillers, chargés de mission, experts, consultants, spécialistes, coordinateurs, tous bien cravatés, mélangeant, au besoin, les genres vestimentaires.

Souvent faussaires de diplômes. Ah ça, oui : des mesures vraiment individuelles. On pourrait même dire « très individualisées ». Au point qu’un ministre peut faire passer, entre les lignes et d’un seul coup, une poignée de ses cousins. Ou qu’un directeur général puisse s’entourer, dans son cabinet, de tout son clan.

Enfin, ce n’est pas si incongru que ça : ne dit-on pas que le linge sale se lave en famille ? Les affaires aussi. Sinon, pourquoi devenir ministre, général ou même Président ? Les cousins et les amis d’abord. Les autres ensuite. Salut.

Sneiba El Kory (Le Calame)

La « sécurité » des chiffres : Ma perception d’un Atelier sur « le degré de satisfaction des utilisateurs des données budgétaires et financières »

Le président de l’OMLC (photo : cridem)

J’étais venu ce matin (14 décembre 2017) avec l’espoir de sortir, enfin, du « flou artistique » qu’entretiennent, très souvent, et paradoxalement, la « sécurité » des chiffres et l’assurance de ceux qui les manipulent à longueur de journée. Je suis ressorti, au bout de quelques heures, avec de nouvelles interrogations. Non pas sur les questions auxquelles, il faut le reconnaître, les experts conviés par le l’Observatoire mauritanien de lutte contre la corruption (OMLCC) et le Projet de gouvernance du secteur public (PGSP) ont répondu (avec l’assurance de celui qui connait) mais sur les dysfonctionnements d’une administration qui ne manque pourtant pas de ressources humaines capables de la sortir d’une situation aussi déplorable que celle d’avant 2005. En matière d’accès à l’information économique et financière.

Le thème de l’atelier était, à lui seul, tout un programme : « Degré de satisfaction des utilisateurs des données budgétaires et financières. »

La première chose qui m’est venue à l’esprit, avec mes prétentions de « journuliste » économique, est qu’on ne peut être « satisfait » de données qu’on n’a pas, ou très peu ! Me vient alors à l’esprit cette quête du Graal (pardon, de l’information), pour les besoins d’un article, qui m’avait conduit dans le bureau d’un directeur du ministère de l’Économie. La dérobade était connue : « il faut écrire au ministre ». Et attendre une réponse qui ne viendrait peut-être jamais ! L’article en question ne pourra alors être écrit, sauf si l’on se résout à recourir à la phraséologie de celui qui ne sait pas : « selon une source généralement bien informée », un « expert a indiqué »…

Car aucun directeur ou responsable à quelque échelon où il se trouve, ne peut divulguer ce qu’on appelle abusivement le « secret professionnel ». Cela se comprend au temps où tout baignait dans l’opacité la plus complète, pas en ces « temps modernes » où le gouvernement prétend  (?) mener une guerre sans merci contre la corruption.

En costume, le directeur de l’Autorité de régulation des marchés publics, A. S. Tebakh (photo : cridem)

Ceci dit, l’un des bons points de cet atelier, c’est d’avoir réuni un « bon choix » d’experts du secteur public et de la société civile : un ancien gouvernement de la Banque centrale de Mauritanie  (BCM), actuellement directeur général de l’Autorité de Régulation des Marchés publics, un ancien directeur général du Budget devenu fonctionnaire de la Banque mondiale, des directeurs au ministère de l’Économie et des finances, des présidents d’Organisations de la société civile intéressés par les questions de bonne gouvernance…Et j’en passe.

La question qui s’est posée d’abord est : À qui s’adresse-t-on, quand on évoque « les données budgétaires et financières » ? Entre initiés, l’approche doit être andragogique, précise Mohamed Abdallahi Billil, président de l’OMLCC, et « maitre de cérémonie » dudit atelier. Pédagogique, plutôt, rétorque un participant qui, comme moi, était venu apprendre d’abord avant de vouloir transmettre, vulgariser des concepts qu’il faut manipuler avec prudence. Savoir ce que sont les « données budgétaires » (recettes et dépenses, en termes simples), les distinguer des « données financières » (quelqu’un précisera que les données budgétaires sont des données « en amont », prévisionnelles, alors que les « données financières » sont en aval).

 

Etat des lieux

 

Hadrami Ould Oubeid, ancien directeur général du budget (photo : cridem)

Un constat partagé par tous les participants : Les autorités tendent, de plus en plus, à « offrir » ces informations mais de façon parcellaire. La meilleure expérience en la matière, dira Elhadrami Ould Oubeid, ancien directeur général du Budget, est celle de l’information online que présente, depuis 2009, le portail www.boost.budget.mr. Une présentation du budget de l’Etat, en termes de dépenses. Mais une exécution des LFI et LFR(loi de finances initiales, loi de finances rectificative), sans toutefois des données relatives aux financements extérieurs, n’est-elle pas finalement qu’une manière de ne pas être transparent, en « submergeant » l’utilisateur d’informations  « à compléter » ?

Ce site d’utilité public (et qui doit être d’un précieux apport pour les utilisateurs) est cependant peu connu. Pour une raison de communication ?

Cette expertise mauritanienne est pourtant « exportée » aujourd’hui dans des pays africains et, le travail en cours sur la partie recettes sera une première en Afrique.

Mais « boost » a aussi ses limites. Ce sont des informations « intégrales » sur les allocations (départements, chapitres, etc) mais pas sur leurs utilisations, ce qui ne permet pas à l’utilisateur de base de procéder à une analyse pertinente sur ce que la société civile appelle « budget citoyen ». Par exemple, détecter les « mauvais usages » en suivant la traçabilité des décaissements. Le cloisonnement mis en cause par plusieurs intervenants dans cet atelier d’importance existe même entre administrations d’un même département ! Des courriers peuvent rester sans réponses durant des mois, ce qui a nécessité la mise en œuvre, dira le directeur général des Réformes, d’un Projet d’open data qui permettrait désormais l’accès rapide et sûr à l’information. Reste que ces avancées, existantes ou en cours, ne se font pas sans heurts, comme le soulignera le représentant de l’Office national de la Statistique (ONS) qui énumèrera les problèmes rencontrés par cet établissement au premier rang des producteurs de l’information économique et financière mais aussi grand consommateur de données : accès limité à l’information, niveau désagrégé insuffisant, non respect des normes internationales.

Le président de l’Autorité de Régulation des Marchés Publics relèvera « quelques problèmes avec les données budgétaires » mais annoncera une grande réforme, « dès le début de l’année 2018 », avec la mise en place de Plans de passation des marchés publics et le fait que « toutes les dépenses s’exécuteront désormais sous formes de marchés publics ».

On peut donc dire, en guise de conclusion, qu’en termes de gouvernance, d’indices, ce n’est pas la disponibilité de l’information qui fait défaut mais bien la réglementation ou son application (quand elle existe). L’hyper centralisation est LE problème que l’administration mauritanienne doit régler au plus vite pour que le droit à l’information devienne une réalité dans un système qui se dit « démocratique ».

 

Sneiba Mohamed

Ethman, de candidat au bac à blanchisseur en Mauritanie

Quand je l’ai appelé, la veille de l’entretien, Ethman a hésité quelques secondes avant de me dire : « D’accord pour demain, mais ne venez pas avant 15 heures. Nous pourrons discuter autour du repas. Avant, je n’aurais pas le temps. »

Ethman, de la terminale à la blanchisserie (photo : Sneiba)Il est vrai que la journée d’un blanchisseur est rude. Laver, étendre et repasser. Des gestes qui constituent le quotidien d’Ethman depuis plus de vingt ans !

C’est en repassant qu’Ethman me raconte une histoire, une vie, dont je connais en réalité les grandes lignes. Nous avons été élèves à Aleg, puis à Boghé du primaire à la classe de terminale !

C’est en 1984 qu’Ethman Ould M’Bareck avait abandonné ses études. Il m’explique aujourd’hui, trente ans plus tard, le pourquoi.

« C’est en fait parce que je ne pouvais pas constituer à temps mon dossier. Contrairement à ce qu’on croit, le dossier de nationalité était plus compliqué qu’aujourd’hui ».

Ethman me dit qu’il a rencontré le même problème quand il avait été admis au concours des sous-officiers de l’armée. Admis à Tidjikja, il sera recalé à Nouakchott parce que le numéro (14) que porte son extrait de naissance n’est pas le même (121) que celui qui a servi à l’établissement de sa nationalité !

Il pensa alors que cela a été fait exprès par sa tante qui s’opposait fermement à son incorporation dans l’armée.

Il s'improvise tailleur (photo : Sneiba)

En 1986, Ethman arrive à Zouerate, la cité minière dont les exportations de fer assuraient l’essentiel des ressources financières de la Mauritanie. Il sera exploité, onze longues années, par les sociétés de tâcheronnat pour un salaire mensuel de 25.000 ouguiyas (70 USD), alors que l’homme qui lui offrait le gîte avait un revenu mensuel de plus de 100.000 UM grâce à sa blanchisserie.

Il avait commencé à l’aider, en lavant dans un premier temps les vêtements légers (pantalons et chemises), puis, quand il pensa avoir bien appris le métier, il décida de se mettre à son propre compte.

Penser à une nouvelle reconversion

 

Vente de glace à l'intérieur de la blanchisserie

Quand j’ai abordé les « secrets » du métier de blanchisseur, Ethman a retrouvé une certaine vitalité. On sent que son « affaire » lui tient vraiment à cœur, malgré l’âge et la nécessité de penser, dès à présent, à une reconversion.

Oui, je m’en tire bien, dit-il. Je paye 18.000 UM de loyer et 35. 000 UM pour l’électricité. Je dépense chaque jour 3000 ouguiyas pour la nourriture et je parviens à faire de petites économies.

En bon mauritanien, Ethman m’a parlé, sans retenue, de ses dépenses mais n’a pas voulu livrer de précisions sur ses revenus. J’observe « l’étalage » et j’évalue. Vingt boubous, c’est dans l’ordre de 8000 UM par jour. Lui-même m’avait dit que les chemises et les pantalons sont laissés pour les dépenses (nourriture, savon, gomme, etc). On peut donc penser qu’un blanchisseur gagne 300.000 UM/mois (750 euros). Le double du salaire d’un professeur du secondaire.

Je pense arrêter bientôt, me dit-il.

Il me montre le congélateur et les deux frigidaires qu’il avait achetés pour vendre la glace et faire payer les voisins pour la conservation de leurs poissons et viande.

Je chercherai une place stratégique pour ouvrir une boutique, me dit Ethman alors que je m’apprêtais à demander des précisions sur son « projet ».

« Je n’ai plus l’âge de mes vingt-cinq ans, quand j’ai commencé ce métier, à Zouerate, après avoir compris que, pour être embauché à la SNIM, il faut avoir de longs bras, comme on dit, surtout pour quelqu’un de formation littéraire, comme moi ».

Quand la blanchisserie marchait encore relativement bien, j’engageai souvent, à la journée, un aide pour 1500 UM. Je jouais alors au « patron », ironise-t-il.

Tout en me racontant les difficultés de sa vie de blanchisseur installé dans l’un des plus pauvres quartiers de Nouakchott (« marcet ejliv » ou marché du bois), Ethman avait commencé à repasser les habits que des clients viendraient récupérer en fin de journée. Cela ressemblait à un rite : Les boubous, les sérouals (pantalons maures), les méléhfas (voiles) et les chemises.

Il éprouve une certaine gêne quand il ne peut respecter ses engagements. Les clients ne comprennent pas qu’un blanchisseur n’est pas une machine. Des fois, il a une envie folle de tout arrêter et de dire merde à la vie de forçat qu’il mène. Mais il sait qu’il ne trime pas pour sa simple survie. Les enfants sont là, à côté de lui, et il faut bien qu’ils mangent, qu’ils s’habillent et qu’ils se soignent.

« Tu sais, me dit-il, je regrette vraiment de n’avoir pas refait le bac. C’était l’erreur de ma vie. J’ai pensé qu’en rejoignant mon frère à Zouerate, le travail m’attendait dans cette cité minière qui était la destination de tous les « échoués » d’un système scolaire déjà à la dérive.

Reportage réalisé dans le cadre du Projet : « Liberté, droit et justice : combattre l’esclavage par ascendance en Mauritanie » du Département d’Etat des Etats-Unis.

 

Sleiman, de berger à Sangrava à pêcheur à Nouadhibou en Mauritanie

Les parcours « exceptionnels » ne sont pas l’apanage des seuls savants. Non. La vie de simples gens, comme Sleiman, l’homme aux multiples facettes (berger à Gweiwa, près de Sangrava, boy à Nouakchott, pêcheur à Nouadhibou et présentement charretier) mérite d’être connue.

Port artisanale de Nouadhibou (photo : Sneiba)

Une vie de souffrance et de résignation. Une vie de hartani dans cette Mauritanie où, si l’on accepte que l’esclavage n’existe plus (parce qu’il a été aboli moult fois), il n’empêche que ses séquelles continuent encore à peser, lourdement, sur le destin de centaines de milliers d’hommes et de femmes qui luttent pour leur survie.

Sleiman ne sait pas quand est-ce qu’il est né. Moi, je lui donne, tout juste, trente ans. Il peut en avoir cinq de moins, si l’on tient compte que la vie ne l’a pas épargné.

Quand je lui demande quand est-ce qu’il est venu à Nouakchott, il hésite avant de répondre : « Ten’gaaz Maawiya » (la chute de Maawiya). C’était en août 2005, date du coup d’Etat mené par les colonels Aziz et Ghazouani contre celui qui a régné sur la Mauritanie près de vingt ans (1984-2005). Sleiman ne se fait pas prier pour raconter sa vie. Une chaîne de péripéties.

« A Nouadhibou, j’étais venu pour  ramasser l’argent à la pelle », dit-il, sourire en coin.

C’est du moins ce qu’on lui a laissé croire quand des « gens de chez lui » rentraient, à chaque fête d’Al Adha (fête du sacrifice du mouton). Mais en allant lui-même à Nouadhibou, cette « île au trésor », Sleiman a vite déchanté.

D’abord, passer de berger à pêcheur ne se fait pas du jour au lendemain. Sleiman a dû subir une formation accélérée et être traité comme « apprenti ».

Autant dire sans revenu, même si le travail qu’il accomplissait était le même que celui des pêcheurs expérimentés. Plus tard, le contrat était tacite : il faut aller en mer et prier pour que les prises soient bonnes. Le propriétaire de l’embarcation ne s’engage, en fait, que pour l’achat de la production, après avoir récupéré les investissements. C’est lui qui fixe évidemment le prix puisque SES pêcheurs ne peuvent vendre qu’à lui. Autre manière d’exploiter ces pauvres : la nourriture est payée par le prélèvement de 500 UM du prix de chaque kilogramme vendu ! Dans ces conditions très avantageuses pour le propriétaire de l’embarcation, Sleiman et ses compagnons d’infortune ont droit à une « avance ». Une manière de « ferrer » ces « esclaves des temps modernes ».

Sleiman, devenu charretier à Nouakchott (photo : Sneiba)

Aujourd’hui, Sleiman préfère oublier son aventure avec la mer. « Oui, on peut gagner beaucoup d’argent mais seulement quand vous être maître de votre outil de production », dit-il, ce qui n’est pas mon cas ni celui des milliers de haratines qui travaillent dans ce secteur.

Après quatre ans passés à Nouadhibou, Sleiman avait décidé de reprendre ses activités de charretier à Nouakchott. Une autre péripétie qu’il me raconte au moment où il préparait un « plat » de cartons pour son âne. Il vient de rentrer de « Msiid el maghreb » (marché de la mosquée marocaine » avec 5500 UM (15 dollars) en poche. Une journée faste.

Des fois, il revient avec le strict nécessaire car la concurrence est de plus en plus rude. Les Maliens, qui occupent aujourd’hui le secteur de l’approvisionnement en eau potable, commencent aussi à investir celui de la livraison.

« Nous sommes aussi responsables »

Sleiman ne s’apitoie pas sur son sort. Il trouve seulement que la plupart des haratines sont aussi responsables de ce qui leur arrive. «Travailler aussi durement plusieurs années et ne pas penser à progresser, économiser, investir dans autre chose, est irresponsable », me dit-il. Il pense à ouvrir une boutique après avoir mis de côté suffisamment d’argent pour se lancer. Il est conscient qu’à un certain moment, il ne pourra plus continuer le travail harassant qu’il accomplit depuis plusieurs années entre 08 heures et 19 heures.

Préparation à la pêche au poulpe (photo : Sneiba)

Sleiman ne voulait pas finir sans me parler de ses autres expériences.

« J’ai aussi été berger à Soueiss’ya près de Zouerate. Mon employeur Taleb a été généreux avec moi portant mon salaire de 25. 000 ouguiyas (69 dollars) à 40.000 (110 dollars) ».

C’est à cette époque qu’il a pu construire une chambre en ciment au village pour ses parents et acheter quelques moutons.

Sleiman ne veut pas que ses deux enfants vivent le même calvaire que lui. Il a pris soin de les confier à un enseignant du Coran, à Tarhil, en attendant de les inscrire dans cette école où lui n’est resté que deux ans. Retourner à Nouadhibou ? Non, répond-il.

De Nouakchott, il reviendra un jour à Gweiwa où, « malgré frictions autour de « gliig ehel Taleb Maham » (barrage), nous n’avons pas de problèmes particuliers avec « nos » maures », conclut-il.

Reportage réalisé dans le cadre du Projet : « Liberté, droit et justice : combattre l’esclavage par ascendance en Mauritanie » du Département d’Etat des Etats-Unis.

En Mauritanie, quand le bâtiment va…rien ne va

Quand le bâtiment va…rien ne va. A Nouakchott, c’est le sentiment partagé de tous ceux qui vivent cette fin de second mandat de Mohamed Ould Abdel Aziz comme un calvaire.

Personne ou presque ne se soucie des « choses » politiques. Ils considèrent que c’est maintenant peine perdue. Le Sénat n’existe plus.

« Nous l’avons supprimé, nous l’avons supprimé », avait crié le raïs lors du dernier meeting référendaire, alors même que les Mauritaniens n’avaient pas encore voté pour prononcer la sentence de mort de la chambre haute du Parlement.

Damaan Assurances (photo : Sneiba)

Le « dérèglement » créé par les amendements constitutionnels a pris de court l’opposition désarmée. Et en désarroi. On ne parle plus que de la crise économique qui étouffe le pays tout entier.

Paradoxalement, le secteur du bâtiment explose à Nouakchott

A voir la frénésie qui gagne le secteur du bâtiment à Nouakchott, on peut penser que la Mauritanie tourne. Merveilleusement bien, même. C’est ce que pensent les autorités et ceux qui tirent les ficelles du pouvoir depuis 2009.

Ici, c’est la gouvernance du fer et du béton. Le reste ne compte pas. Les bâtiments « Blocs A » de Nouakchott ont été rasés. A leur place, la Société nationale industrielle et minière (Snim) a construit sa tour de quinze étages, devenue le plus haut édifice de la ville.

Investissement déclaré : 6 milliards d’ouguiyas (15 millions d’euros). Le nouveau siège de la société minière figure en bonne place dans les inaugurations du 28 novembre prochain, fête nationale de Mauritanie.

Le nouveau siège de la SNIM (photo Sneiba)

A côté, la société d’assurance « Damaan » (Appartenant également à la Snim et à des privés) a investi 8 millions d’euros pour avoir un siège de huit étages.

Le groupe Ghadda dirigé par un cousin du raïs, est en train de bâtir son nouvel empire. L’ancienne caserne de la musique militaire est devenue le nouveau Grand Marché de la capitale réalisé par la société ISKAN , et inauguré ce 22 novembre 2017 par le président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz.

Le gouvernement veut céder un millier de boutiques aux occupants du mythique marché de la capitale. Juste en face, l’escadron d’escorte et de sécurité de la gendarmerie nationale a été rasé par un commerçant. Il en fera fort probablement un énième marché !

La rénovation-bradage du centre ville ne s’arrête pas là. L’appât du gain commande toutes les opérations de déménagement entreprises par l’État depuis 2009. Certains parlent d’un centre commercial dont le coût serait de 2,5 milliards d’ouguiyas.

Présentation en vidéo du nouveau centre commercial de Nouakchott.

Un mode opératoire connu

Au commencement de ce vaste programme qui fait du BTP l’essentiel du développement économique de la Mauritanie, était le nouvel aéroport international de Nouakchott dont le coût reste, à ce jour, une énigme.

C’est le même montage dont s’est servi le gouvernement pour attribuer le marché de construction d’un nouveau palais des congrès à un autre proche du président. Coût du projet : 14 milliards d’ouguiyas.

Le ministre de l’Économie et des Finances, interrogé sur le recours de plus en plus fréquent aux marchés de gré à gré répond : « Ils ne sont pas interdits par la loi et nous avons respecté les procédures puisqu’il s’agit du sceau de l’urgence ».

Les préoccupations des gouvernants éloignées de celles des citoyens

Dans huit mois, la Mauritanie accueille le 31ème sommet de l’Union africaine. L’infrastructure de 5 000 places doit être prête pour cet évènement à connotation politique de même valeur que le sommet de la Ligue arabe du 25 juillet 2016.

Les Mauritaniens sont agacés par le manque d’attention du gouvernement pour les autres problèmes que rencontre le pays.

  • Le déficit pluviométrique nécessite la mise en place d’un Plan d’urgence de même ampleur que celui de 2011. C’est ce que réclame une opposition qui saisit toute occasion pour fustiger la gestion du pouvoir, notamment ce qu’elle appelle « le bradage du foncier ».

Mais pour l’instant, le gouvernement a d’autres soucis : parachever le processus politique devant assurer l’émergence de ce que les partisans du pouvoir appellent déjà l’avènement de la Troisième République.

  • Les projets routiers, dont certains ont commencé il y a dix ans (Atar-Tidjikja) enregistrent des retards considérables. En cause, l’octroi des marchés à des sociétés non qualifiées, ou la rupture des financements comme c’est le cas de la route Nouakchott-Rosso dont seuls 48 km sur 204 ont été refaits grâce à l’UE. Pressé par les populations pour entreprendre la réfection de cet axe névralgique entre la Mauritanie et le Sénégal, le gouvernement avait promis que les travaux commenceront en juillet 2017. Depuis, on attend toujours.

Le « secret » de la bonne marche du secteur des BTP, au détriment des autres domaines d’activité, s’explique par diverses raisons.

Le pouvoir met en avant la nécessité de donner à Nouakchott le visage d’une vraie capitale en rasant tous les anciens bâtiments administratifs et les logements sociaux qui datent du début de l’indépendance du pays.

Le centre-ville de Nouakchott en chantier (photo : Sneiba)

L’opposition, elle, parle de la « voracité » des proches du président qui veulent faire main-basse sur le Nouakchott « utile » en s’emparant, à prix symboliques, de tout ce qui a une valeur immobilière certaine. En face de l’immeuble de la Snim, la Cité de la police a acquis une valeur inestimable et ses occupants ont été « dégagés ».

Le nom de l’acquéreur n’est pas connu pour l’instant mais il ne peut sortir que du cercle restreint des « nouveaux riches ». Ceux qui font que la Mauritanie est en train de revivre tous les problèmes de gouvernance qu’elle avait connue avant la chute du président Taya en 2005.

A la rencontre des femmes courage de la plaine de Leikleyla en Mauritanie

Femmes devant la boutique de la coopérative Leikleila d’Aleg (photo : Sneiba)

Aleg, ville du centre de la Mauritanie, est la capitale du Brakna. Beaucoup de Mauritaniens connaissent cette cité où s’est tenu, en 1958, le Congrès d’Aleg, considéré comme l’acte de naissance de la Première République. Aleg est aussi une ville où les habitants, majoritairement haratines, luttent pour leur survie.

Elles sont cent femmes haratines regroupées dans la coopérative agricole de Lekleila, du nom de la vaste plaine où l’on cultivait, jusqu’à une date récente le mil et autres céréales traditionnelles. La coopérative a démarré en 2011, grâce à l’argent procuré par une boutique communautaire que les adhérentes avaient démarré en 2006 avec une mise individuelle de 13.000 ouguiyas (36 USD).

« Notre objectif n’était pas de faire des bénéfices mais d’avoir un recours autre que celui des commerces de la ville et de favoriser un climat de vie digne », assure Khadjana Mint Mohamed M’Bareck, la présidente de la coopérative.

La boutique vue de l’intérieur (photo : Sneiba)

Sans niveau scolaire significatif, ou même sans avoir été à l’école pour la plupart, ces femmes se devaient de lutter avec acharnement pour développer leur projet. Aujourd’hui, le résultat est plus que satisfaisant : En plus de la coopérative agricole et de la boutique, elles louent du matériel de cérémonie (mariages, baptêmes, etc) et gèrent un dépôt de bonbonnes de gaz butane qui complète leur autonomie vis-à-vis des boutiques du marché d’Aleg.

« C’est une organisation complète que nous avons là, assure une femme. Le jardin nous procure les légumes dont nous avons besoin sur une période de l’année, même si les factures de la SNDE (Société nationale d’eau) sont un salées à notre goût. La dernière facture (celle du mois de novembre) est de 125000 ouguiyas », précise-t-elle.

Les femmes gèrent la boutique à tour de rôle. Les deux femmes qui assurent le « tour » ont une part du bénéfice. La clientèle est assurée essentiellement des membres de la coopérative et de leurs proches.

Henné dans le jardin de la coopérative (photo : Sneiba)

Quand on demande à ces femmes de dire en quoi réside leur fierté, elles répondent spontanément : par le fait qu’on a réussi à monter notre propre affaire, et cela presque sans l’aide de personne. Elles se ravisent pour signaler que l’Etat, à travers « la structure qui aide les esclaves » (Tadamoun, je m’empresse de préciser), leur a accordé un modeste soutien : un vulgarisateur agricole, des semences et des barbelés.

La coopération espagnole a aussi posé une seconde clôture sur les dizaines d’hectares achetés à l’un de ces anciens maîtres qui continuent toujours à assurer leur mainmise sur bonne partie de la plaine de Lekleila.

 

Laissées pour compte

 

Aleg, un spectacle de désolation (photo : Sneiba)

Le sort de ces femmes est un démenti à tous ceux qui disent que la Mauritanie se développe !  Un démenti aussi à ce que traduisent les chiffres. Les chiffres d’une économie qu’il faut cependant lire à plusieurs échelles : celles du pays, des capitales régionales, des moughataas (départements) et des zones rurales.

Des villes où il ne fait pas bon vivre, on en compte à gogo en Mauritanie. Des villes où les habitants se délassent faute de travail, où les citoyens sont pris entre le marteau des commerçants et l’enclume de l’administration. Le « développement » dont on parle, et encore, se limite aux villes de Nouakchott et de Nouadhibou qui concentrent ce que le pays compte d’unités industrielles et de centres d’intérêts.

Le reste des cités souffre, depuis l’indépendance du pays, de l’absence d’une politique de développement qui prend en compte leurs spécificités, à l’image d’Aleg, ville où les populations, essentiellement haratines, luttent pour leur survie. Aleg, une ville où il n’y ni projet agricole, ni usine, ni centre de formation est l’illustration parfaite du mal développement que connaît la Mauritanie.

A part les commerçants et les travailleurs de l’administration, tout le monde survie grâce à des activités informelles auxquelles on ne peut même pas donner de nom !

Chacun s’improvise un métier, en espérant que les autres éprouvent le besoin de faire appel à ses services : vendeuses de légumes, charretiers, boulangers, manœuvres, coiffeurs, « michelins », un nom bien de chez nous, restaurateurs, bouchers, voilà à quoi s’occupent les gens de l’intérieur. Il n’y a ni usine qui a besoin d’ouvriers, ni ferme agricole qui nécessite une main-d’œuvre, comme cela se voit partout dans le monde.

Dans les villes de l’intérieur, du sud, de l’est et du Centre, les spécificités économiques doivent être prises en compte, comme pour Zouerate et Nouadhibou, pour le développement harmonieux de l’ensemble du pays. C’est cela que le gouvernement actuel doit comprendre pour résoudre l’équation des déséquilibres entre Nouakchott et le reste de la Mauritanie.

Reportage réalisé dans le cadre du Projet : « Liberté, droit et justice : combattre l’esclavage par ascendance en Mauritanie » du Département d’Etat des Etats-Unis.

 

 

La « success story » de Mohamed Saleck dans la plaine de M’Pourié, en Mauritanie

J’étais à la quête d’un haratine « ouvrier agricole » lorsque je suis tombé par hasard sur un « propriétaire terrien ». En fait, Mohamed Saleck a été l’un avant de devenir l’autre. Par son courage et à sa persévérance.

 

Mohamed Saleck, d’ouvrier agricole à exploitant (photo : Sneiba)

Depuis dix ans, Mohamed Saleck travaille pour son propre compte sur les cinq hectares qu’il a achetés dans la plaine de M’Pourié. Une petite affaire familiale qui lui permet aujourd’hui de faire vivre sa famille et de sortir de la précarité de ses années de jeunesse.

Avec une production de 150 sacs de riz à l’hectare, quand la campagne qui dure de trois à quatre mois est bonne, Mohamed estime que l’agriculture nourrit bien son homme. Certes, les usiniers de Rosso n’achètent plus toute la production pour la revendre à la Sonimex (Société nationale d’import-export) que l’on dit au bord de la faillite, mais ils continuent toujours à proposer le même prix (100 UM au kilogramme) pour les petits producteurs de la plaine de M’Pourié. Parce que la politique du « consommer locale » a obligé l’Etat à taxer fortement le riz importé et à favoriser l’offre du riz mauritanien.

Pourtant, continuer à exploiter ces cinq hectares en réalisant des bénéfices, est loin d’être évident. Le sexagénaire me trace rapidement le topo : il faut 5 sacs d’engrais pour un hectare, 16.000 UM pour le tracteur qui doit retourner la terre et 30.000 UM de redevance eau (toujours à l’hectare) payés à l’Etat. « Cela n’aurait pas été possible si je devais, en plus de ces charges, engager des ouvriers », me dit-il. « Je m’appuie uniquement sur mes enfants ; quand l’école le permet », précise-t-il.

A M’Pourié, les étrangers sont légion. C’est encore Mohamed Saleck qui donne l’explication : les nationaux, essentiellement des haratines, ne veulent plus de ce travail harassant. Ils préfèrent travailler au marché de Rosso, au débarcadère ou dans le BTP, surtout que, contre 45.000 ouguiyas/mois, on leur demande de servir à la fois d’ouvrier agricole et de gardien, en vivant dans un abri de fortune près de la parcelle ! Seuls les travailleurs sénégalais et maliens acceptent ces conditions drastiques parce qu’ils n’ont pas d’autres choix. On parle même, à Rosso, d’une « bourse » du travail où les étrangers proposent leurs services à des agriculteurs mauritaniens fainéants.

M.D est un Sénégalais de 19 ans. Il dit être engagé pour 43.000 ouguiyas. Il se plaint de devoir vivre sur place durant la campagne et de devoir dépenser une partie de son salaire pour manger et boire. (photo : Sneiba)

 

 

Le programme « jeunes chômeurs », un désastre économique

 

L’idée d’amener les jeunes diplômés chômeurs à se tourner vers l’agriculture était bonne, mais comme tous les programmes où il y a profit, elle a été faussée, dès le départ. Des jeunes qui ne connaissent rien à la terre, qui n’avaient aucune attache avec le milieu, ont bénéficié de 10 hectares chacun, d’une aide substantielle d’installation et de trois vaches laitières pour commencer une vie d’agriculteurs. Mohamed Saleck, qui estime que cette aide aurait dû aller à des agriculteurs comme lui, affirme que sur les 125 jeunes du premier programme, il ne reste plus qu’une poignée. Les autres ont préféré vendre ou louer les parcelles que l’Etat leur a attribuées croyant bien faire.

Un abri de fortune (photo : Sneiba)

Mohamed estime que les ouvriers agricoles, essentiellement des haratines, avant l’arrivée des Sénégalais et des Maliens, pouvaient bien profiter de ce programme si la volonté d’arriver à l’autosuffisance alimentaire et de procurer du travail aux mauritaniens était bien réelle. « On n’a pas besoin de  se torturer les méninges pour comprendre que l’objectif de cette opération était autre », dit-il.  A chaque fois que le gouvernement met en place une opération, « il y a des intrus. Ici, l’agriculture a ses hommes et c’est nous. Si la CDD (Caisse des dépôts et de développement) consent à nous aider, elle ne le regrettera pas. Il y a un véritable trésor caché dans cette terre, mais il faut les moyens pour le faire sortir », conclut Mohamed.

« Tu vois, je suis seul. Aujourd’hui, les enfants ne peuvent pas m’aider parce qu’ils sont à l’école. Chaque jour, il faut se lever à quatre heures du matin pour être là avant les mange-mil (premier danger pour les parcelles de riz à un mois de sa maturation). Pour me faire aider, j’ai été cherché un travailleur étranger mais ce qu’il me demande est au-dessus de mes moyens. »

Mohamed Saleck, d’ouvrier agricole à exploitant (photo : Sneiba)

A un mois de la récolte, cet homme se bat, seul, pour entretenir une activité qui l’a aidée à sortir de la précarité. Certes, il n’est pas devenu un « propriétaire terrien », au sens où l’on comprend ce terme en Occident quand on pense aux riches hommes d’affaires mauritaniens qui ont fleuré le filon en investissant dans l’agro-business, mais, au moins, il travaille en homme libre, laissant derrière lui sa condition d’ouvrier agricole exploité, à outrance.  Un esclavage foncier que les haratines refusent de plus en plus dans la Vallée du fleuve Sénégal, et plus précisément dans la plaine de M’Pourié.

Reportage réalisé dans le cadre du Projet : « Liberté, droit et justice : combattre l’esclavage par ascendance en Mauritanie » du Département d’Etat des Etats-Unis.

Moi Tarba, j’ai décidé d’être : les misères d’une ancienne esclave à Atar, en Mauritanie

Toujours dans la série des «parcours exceptionnels », le portrait que l’on présente ici est celui de Tarba Mint M’boyrick, un autre combat pour la survie qui mérite d’être connu.

 

Tarba, ancienne esclave, dans son cadre de « vie » (photo : Sneiba)

Vous êtes prévenus : pour écouter Tarba raconter son histoire, il faut avoir de la patience. J’ai passé une journée avec elle au siège de SOS Esclaves, à Atar, et à « Netteg », le quartier pauvre où elle vit avec ses deux enfants, son mari, et son neveu « El id », qui vient de fuir ses maîtres et se démène pour faire venir sa mère et ses sœurs « de là-bas ».

Tarba parle de son « parcours » : El karkar, une localité qu’elle situe quelque part au Tagant, une région du centre de la Mauritanie. Elle dit avoir été donnée, en cadeau, par son maître, à son fils, à la naissance de celui-ci. Quand ? Elle ne sait pas. Tarba doit avoir la soixantaine. Peut-on la croire quand elle dit que sa mère a été affranchie par ses maîtres et a préféré partir loin, en Adrar, pour y finir ses jours, quand elle a été maintenue en esclavage ? Elle n’en veut pas à cette mère qui l’a abandonnée, la laissant garder les troupeaux de ses maîtres jusqu’au jour où elle décide, elle aussi, de mettre un terme à sa servitude. C’est sa maîtresse, Mariem Mint N… qui lui mit la puce à l’oreille quand elle parle de sa mère qui vit maintenant à Atar. Toute la nuit, Tarba ne dormit pas. C’est décidé, demain, en allant faire paître les animaux, elle ne reviendra pas. Elle fuira l’enfer d’El guerjam, une localité qu’elle situe dans les environs d’Achram Aftout, en Assaba, assure-t-elle.

Sa fuite la conduit à Al Ghayra et c’est un restaurateur qui la sauva, de justesse, de son maître parti à sa recherche à dos de chameau, raconte-t-elle. Ce « sauveur » la cacha le temps de trouver le moyen de l’envoyer à Nouakchott, avec comme seul bagage l’outre qui lui a permis de ne pas mourir de soif lors de sa fuite. Un membre de SOS Esclaves précise que ces événements se sont déroulés en 1992, trois ans avant la création de l’organisation qui ne sera reconnue qu’en 2007, et qui s’occupe aujourd’hui de Tarba en essayant de l’aider à « bien » finir ses jours en savourant les bienfaits de la liberté, même si elle supporte toujours le poids de la pauvreté et de l’ignorance.

A Nouakchott, Tarba retrouvera sa condition d’esclave, en vivant avec la sœur de sa maîtresse, à Lemzelga. L’esclavage urbain (le travail sans rémunération) lui paraissait pourtant plus supportable que la vie qu’elle menait dans un coin perdu de la « Mauritanie profonde ». Elle vivait avec l’espoir de pouvoir partir un jour rejoindre sa mère à Atar.

Femmes haratines encadrés par SOS Esclaves à Atar (Photo : Sneiba)

Dans la capitale de l’Adrar, en cette fin de 2017, un quart de siècle après avoir fui ses maîtres, Tarba mène un autre combat : survivre. Et aider son neveu El Id à « libérer » sa mère et ses sœurs, toujours esclaves, selon elle, malgré toutes les démarches entreprises par SOS Esclaves. En revenant de son « abri » de Netteg (je n’ose parler de « maison »), elle me montre une immense bâtisse et me chuchote : « c’est là où elles vivent » (en parlant de sa sœur et de ses filles).

Dans sa fuite, elle-même avait abandonné ses enfants (un garçon et une fille). C’est pour les libérer qu’elle avait contacté, à l’époque, SOS Esclaves. Aujourd’hui, sa fille Mbarka est mariée et son fils travaille comme  manœuvre.

 

Libre mais…

 

A Atar, Tarba s’est essayée comme bonne. Elle a aussi constitué un « semblant » de famille, dit-elle. J’ai compris que c’est elle qui est « l’homme ». Elle qui doit se démener pour faire vivre les autres.

Tarba a travaillé un temps dans le projet de vente de couscous encadré (financé) par SOS Esclaves pour des femmes haratines à Atar. De constitution fragile, elle a fini par abandonner mais continue de bénéficier du soutien de l’ONG sous une autre forme.

Car, sans moyens, les anciens esclaves sont tentés de revenir voir leurs anciens maîtres (ou les cousins de ces derniers). La sœur de Tarba lui reproche d’ailleurs d’avoir fui et résiste à la « tentation » de suivre son exemple.

Khira, une ancienne esclave à Atar (Photo : Sneiba)

Tarba suit aussi les cours d’alphabétisation de SOS Esclaves mais voudrait que l’école « vienne vers elle » ! « Les classes doivent être à côté », dit-elle.  Car ce n’est pas tous les jours qu’elle a les moyens de payer le taxi pour se rendre au siège de l’ONG, qui a ouvert deux classes pour les enfants et les adultes d’une communauté haratine dont le mal, après les affres de l’esclavage, est l’ignorance et la pauvreté.

Les boutiques financées par SOS Esclaves, sous forme d’AGR (activités génératrices de revenus) sont certes une initiative louable, mais elles ne peuvent être LA solution aux problèmes que l’Etat se doit de considérer comme l’une de ses priorités sociales et humanitaires en guise de réparation pour un préjudice moral et physique de très longue date.

Des enfants haratines aux cours de SOS Esclaves (Photo : Sneiba)

Les femmes haratines que SOS Esclaves aident s’occupent, mais surtout apprennent. Elles se réalisent aussi. Les anciennes esclaves comme Tarba et Khira Mint H… « se voient » comme les autres. Elles « se libèrent » progressivement. Par le travail et rien d’autre. En attendant que l’éducation aide leurs enfants à retrouver leur qualité d’homme.

Reportage réalisé dans le cadre du Projet : « Liberté, droit et justice : combattre l’esclavage par ascendance en Mauritanie » du Département d’Etat des Etats-Unis.

Comme des forçats dans la carrière de Néma, en Mauritanie

A Nouakchott, leur « révolte », en 2013, pour réclamer une augmentation de 1000 UM (2,5 euros) par tonne déchargée a ému tout le monde. Pourtant, ils sont considérés comme des « nantis » pour qui connait le sort des « baregniniyat » (manœuvres) et des travailleurs de la carrière de Néma. Nous vous relatons, dans les lignes qui suivent, la « vie » de ces « damnés » de l’esclavage, (ou de ses « séquelles », comme disent les autorités). Des histoires destinées à démontrer qu’en Mauritanie, les « esclaves des temps modernes » ont pour seul nom : « haratines ».

 

Mohamed Ould Hmeyda a la cinquantaine largement dépassée. Il dit être né « vers 1960 » dans les environs de Kiffa (région de l’Assaba). Il est à Néma depuis près de vingt ans et travaille dans la fameuse carrière, à près de 20 kilomètres. Il tente de me faire le topo mais je l’interromps : « Allons-y. Je veux voir ça de près. »

Extraction de gravier à Néma (photo : Sneiba)

En parcourant le chemin que j’ai pris la veille en venant de Nouakchott, je revis les difficultés qu’éprouvent Ould Hmeyda et les dizaines d’autres travailleurs de la carrière pour rejoindre le site. Il faut parcourir 17 km et quitter la route, à gauche, pénétrer dans un petit buisson avant de découvrir la carrière de Néma.

De loin, le lieu semble désert, mais en entendant le vrombissement du puissant moteur de la Mercedes 190, les hommes sortent de leurs trous, pensant à l’arrivée de providentiels acheteurs. C’est le seul moment où ils s’autorisent un répit, parce que le travail de « carriériste » est plus proche de celui des forçats : pour charger un camion de dix tonnes, ces hommes se mettent souvent à six ou sept. Mohamed m’explique que, seul, il mettrait une dizaine de jours pour arriver au même résultat. « Quand un acheteur pressé se présente, nous sommes obligés de mettre en commun notre production pour vendre. »

Sans aucune amertume, Ould Hmeyda raconte sa vie de vendeur de gravier. Comme l’écrasante majorité des haratines de son âge, il n’a pas été à l’école.

Mohamed Hmeyda (photo : Sneiba)

« Nos parents nous ont caché, près de la montagne de Diouk parce qu’ils ne voulaient pas que les méchants Français nous « enlèvent ». Par ignorance, ils ont suivi ce que leurs maîtres disaient de l’occupant. » Il est conscient du préjudice subi, mais n’en veut aucunement à un père lui aussi victime de sa condition de descendant d’ancien esclave.

A Néma, d’autres haratines ont des occupations différentes, mais ils partagent avec Mohamed Hmeyda la même condition : ils triment pour leur survie et celle de leurs familles.

Mahfoud Ould Saleck est, dans le jargon de sa ville, un « baregneny », un manœuvre qui opère plus de dix heures dans le quartier de « Del’ba ».  Il tire une certaine « fierté » de son statut de chef des manœuvres qui déchargent les camions du Commissariat à la sécurité alimentaire (CSA), à raison de 800 UM (2 euros) la tonne, alors que les autres dockers qui déchargent les marchandises des commerçants du marché de Néma n’ont que 500 ouguiyas (1,5 euro par tonne).

Mahfoud Ould Saleck (photo : Sneiba)

« Il y a des jours sans », me confie-t-il, près du restaurant Al Vowz où nous avons tenu une interview improvisée. « Tu peux passer une semaine sans avoir à décharger le moindre camion, comme en ce moment, mais il y a aussi des moments fastes, ceux des « programmes » et des « distributions gratuites » », raconte-t-il. J’eus comme l’impression que cet homme voulait se confier à quelqu’un, jouer son rôle de « chef » des manœuvres en parlant du calvaire qu’ils endurent.

Mahfoufh est un homme « instruit », me confie un manœuvre qui n’a pas eu la chance d’aller à l’école. Voulait-il me dire que le « chef Mahfoud » pouvait trouver un travail plus « convenable », s’il n’était pas haratine ?

Les haratines de diverses conditions que j’ai abordés au marché de Néma n’aiment pas parler politique. Mais ils ne peuvent cacher leur amertume quand ils évoquent les conditions de vie de cette communauté marginalisée en tout.

L’homme qui m’avait conduit à la carrière de Néma tient à aborder la situation des haratines comme découlant d’un rapport de forces qui, malgré son évidence, est l’une des questions qui fâchent en Mauritanie.

« Nous sommes majoritaires ici mais on nous refuse le poste de maire. Les seules fois où nous avons réussi à avoir ce privilège c’était en 1986, quand nous avons porté Mohamed M’Bareck Ould Abdellahi dit Be Ould Zagoura à la tête du conseil municipal, et en 2009, « notre » maire Vadhili Ould Ahmed a été « relevé » de ses fonctions parce qu’il avait refusé d’accueillir le président Aziz, qui venait de réussir un coup d’Etat contre Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdellahi. »

Cette brève incursion dans la politique prend fin quand mon interlocuteur revient sur la situation des « baregniniyat» de Néma.

« Nous ne nous plaignons plus seulement des conditions de travail et de l’exploitation que nous subissons dans notre propre pays, mais il y a aujourd’hui la concurrence que nous livre la main-d’œuvre malienne. » Joignant le geste à la parole, il me montre un tout-terrain Toyota garé devant un grand magasin et me dit : «Regardez, les hommes que vous voyez là, ce sont des Maliens. Les commerçants font appel à eux parce qu’ils acceptent sans rechigner ce qu’on leur propose. Pourtant, il est de la responsabilité de l’Etat de nous garantir les conditions, les moyens, de notre survie », conclut-il.

Travailleurs maliens (photo : Sneiba)

A la question de savoir si le travail de « baregneny » (manœuvre) est une « exclusivité » haratine, Mohamed répond : « Regardez autour de vous et posez-vous la question. Où sont les autres ? Est-ce le sort qui attend mes six enfants, même si, j’ai pris soin de les envoyer à l’école ? », me demande-t-il.

Mohamed Hmeyda saisit l’occasion pour me dire qu’en 2006, il a été engagé comme gardien par le service des Eaux et Forêts de Néma. Quatre ans plus tard, le nouveau chef l’a renvoyé, sans raison valable, reprendre le seul travail qui ne nécessite pas d’intervention : « manœuvre ».

Manoeuvres haratines (photo : Sneiba)

Reportage réalisé dans le cadre du Projet : « Liberté, droit et justice : combattre l’esclavage par ascendance en Mauritanie » du Département d’Etat des Etats-Unis.

Référendum : c’était bien « le vote des bêtes sauvages »

Des partisans du président mauritanien rassemblés durant un meeting lors de la campagne sur le projet de référendum constitutionnel, le 20 juillet 2017.
© rfi/Afp

En Mauritanie, le « oui » pour les réformes constitutionnelles proposées par le président Mohamed Ould Abdel Aziz (présentées à tort comme les résultats d’un « dialogue national »), l’a remporté largement. Avec 85%, nous dit la CENI (commission électorale nationale indépendante) qui, comme le sénat que le référendum vient d’enterrer, a aussi dépassé son mandat !
Mais l’enjeu de ce référendum que l’opposition radicale (une coalition de 8 partis, de syndicats et de personnalités indépendantes) qualifie d’illégal, était ailleurs. On se demandait qui allait voter?
La majortité présidentielle (une soixantaine de partis politiques) qui n’avait de discours et de mode d’action que celui de l’Union pour la République (UPR), parti au pouvoir, comptait sur le soutien de 14 autres formations dites de l’opposition modérée.
Le rapport des forces était donc nettement en faveur du camp présidentiel mais les résultats du vote du 05 août 2017 ont montré que la mobilisation pour la participation n’était pas comme on le laissait croire à un Ould Abdel Aziz emporté par le délire de ses ministres, des organisateurs d’initiatives en faveur du référendum et de médias qui ne faisaient entendre que ce qui allait dans le sens du « oui ».
Sur les quelque 1.300.000 mauritaniens inscrits, seuls 700.000 (53,75%) ont pris le chemin des urnes le 05 août dernier. C’est ce que disent les chiffres officiels. Mais l’opposition et bon nombre d’observateurs indépendants (pas ceux que le gouvernement a fait venir de pays africains) estiment que le taux de participation n’a pas dépassé les 30-40%. A Nouakchott, en tout cas, et dans la plupart des grandes villes du pays, les mauritaniens semblent avoir choisi le mot d’ordre lancé par l’opposition en faveur du boycott.
Dans la « Mauritanie profonde », par contre, celle sur laquelle compte tout pouvoir pour faire entériner ses choix politiques, les « bêtes sauvages » dont parlait A. Kourouma dans son livre, ont bien voté. Les scores dénotaient d’un retour aux vieilles pratiques où les tribus étaient maitresses du jeu. Chacune se devait de prouver au pouvoir son allégeance « en assurant », et les caisses remplies étaient la seule preuve qu’elles ont voté en faveur du oui. Voter, le « comment » importe peu.
Malgré cela, le président Mohamed Ould Abdel Aziz doit bien comprendre maintenant qu’il ne peut compter sur une majorité fictive pour envisager le scenario d’un troisième mandat. Car, sans l’apport des partis dits de l’opposition « modérée », comme l’Alliance populaire progressiste (APP), de l’ancien président de l’Assemblée nationale Messaoud Ould Boulkheir, et d’Al Wiam de Boidiel Ould Houmeid, la « majorité fictive » qui le soutient aujourd’hui aurait eu du mal à faire passer les amendements constitutionnels qui, osons le dire, ne font qu’enfoncer le pays dans la crise.