Mauritanie-Maroc : « Bolletiguement » correct mais…

Le président mauritanien, Mohamed Ould Abdel Aziz (photo : google)

¹¹

∗∗

Bravo ! Bravo ! Bravo ! Nous avons gagné la « guerre » (médiatique) contre le Maroc.

Aziz ! Aziz ! Aziz ! Cette fois, ce n’est pas Zeidan seul, l’homme au haut-parleur qui suit le président mauritanien dans toutes ses tournées à l’intérieur, qui lance ce cri triomphal par lequel la majorité nargue les oppositions « opposées » mais tous ceux qui cherchent à tirer un profit quelconque de la « reddition » du Maroc.

Nous avons gagné une bataille…sans tirer un seul coup de feu. Hamid Chabatt, l’homme qui a eu le culot de dire que la Mauritanie est une province du Royaume, a été voué aux gémonies par son propre pays. Bien fait pour lui ! Il tournera la langue soixante-dix fois dans la bouche avant de parler.

Le Maroc a été à la hauteur. Diplomatiquement parlant, il a assuré. Le roi     Mohamed VI a même fait preuve d’humilité. On me traitera de pro marocain, qu’importe ! J’assume. C’est mieux que d’être un va-t-en-guerre, je crois. Le royaume aurait bien pu ••se suffire du communiqué du ministère des Affaires étrangères se démarquant de Chabatt. Le Roi pouvait ne pas téléphoner et Benkirane ne pas venir rencontrer Aziz dans sa « retraite » au nord du pays. Que serait-il advenu alors ? La guerre des mots, pas plus. La vraie n’aura pas lieu. Au grand dam de ceux qui voulaient voir la Mauritanie masser ses troupes le long de la frontière avec le Maroc. Compliquer une situation déjà complexe. La question du Sahara occidental divise depuis…1975 ! Et empêche l’émergence d’un Maghreb arabe capable de rivaliser économiquement et politiquement avec les autres ensembles sous-régionaux.

Quoi qu’on dise du président Aziz, en cette histoire-là, il a fait preuve de bon sens. Car si les « ministrés » n’ont pas parlé de cette affaire, en public ou en privé, c’est bien parce qu’on leur a dit de la fermer. Le dossier semble avoir été géré par le raïs lui-même. « Bolletiguement », c’était très correct. Si le roi peut recevoir dans son palais de Tanger ou de Marrakech, alors pourquoi Aziz ne pouvait pas demander à Benkirane de « pousser » jusqu’à Zouerate pour venir lui présenter les excuses du Maroc ?     Chacun est « chef » chez soi.

Ce que je n’ai pas compris, réellement, c’est la volonté de certains (au sein de l’UPR et de notre intelligentsia) de vouloir coûte que coûte transformer le noble geste du Maroc en défaite. J’ai même lu quelque part que c’est parce que la Mauritanie est devenue une puissance militaire dans la sous-région que Rabat s’est empressé de s’excuser, en moins de 24 heures !

 

Paix, paix seulement

 

Le rapport des forces militaires et économiques sont des considérations qu’il faut laisser aux autres. Mauritaniens et Marocains doivent mobiliser leurs ressources humaines et économiques pour le bien-être de leur population respective. Les soucis sécuritaires et la prévalence de la suprématie militaire ont un prix. Comme en témoigne le classement 2015 du consortium Global FirePower, spécialisé dans les études militaires.

  1. #Etats-Unis: 1 430 000 militaires, 8325 tanks, 13 683 avions et hélicoptères, 473 navires, 612,5 milliards de dollars pour le budget militaire.
  2. #Russie: 766 000 militaires, 15 500 tanks, 3082 avions et hélicoptères, 352 navires, 76,6 milliards de dollars pour le budget militaire.
  3. #Chine: 2 285 000 militaires, 9150 tanks, 2788 avions et hélicoptères, 520 navires, 126 milliards de dollars pour le budget militaire.
  4. Inde: 1 325 000 militaires, 3569 tanks, 1785 avions et hélicoptères, 184 navires, 46 milliards de dollars pour le budget militaire. L’Inde est devenue le plus grand importateur de matériel militaire.
  5. Royaume-Uni: 205 330 militaires, 407 tanks, 908 avions et hélicoptères, 66 navires, 53.6 milliards de dollars pour le budget militaire.
  6. France: 228 656 militaires, 423 tanks, 1203 avions et hélicoptères, 120 navires, 43 milliards de dollars pour le budget militaire.
  7. Allemagne: 183 000 militaires, 408 tanks, 710 avions et hélicoptères, 82 navires, 45 milliards de dollars pour le budget militaire.
  8. Turquie: 410 500 militaires, 3657 tanks, 989 avions et hélicoptères, 115 navires, 18.18 milliards de dollars pour le budget militaire.
  9. Corée du Sud: 640 000 militaires, 2346 tanks, 1393 avions et hélicoptères, 166 navires, 33.7 milliards de dollars pour le budget militaire.
  10. Japon: 247 746 militaires, 767 tanks, 1595 avions et hélicoptères, 131 navires, 49,1 milliards de dollars pour le budget militaire.
  11. Israel
  12. Italie
  13. Egypte
  14. Brésil
  15. Pakistan
  16. Canada
  17. Taiwan
  18. Pologne
  19. Indonésie
  20. Australie
  21. Ukraine

 

La puissance militaire d’un pays est construite sur de nombreux facteurs, notamment le nombre de soldat et le budget alloué pour sa défense mais également de nombreux autres paramètres tels que son avancée technologique, le type et le nombre de matériels dont il dispose (porte-avions, arme nucléaire, sous-marins…). Les Etats-Unis ne sont pas la première puissance militaire mondiale pour rien : sur 1747 milliards de dollars US dépensés en 2015, les USA revendiquent 609,9 milliards comme budget de leurs armées, loin devant la Chine (216,3) et la Russie (84,4). Au Maghreb, par exemple, l’Algérie est le pays qui dépense le plus pour les besoins de sa défense et de sa sécurité (13.1 milliards de dollars US).

Relativisons tout de même : ces chiffres, ces « forces » ne veulent rien dire quand la Cause est juste. Les Mauritaniens n’ont pas besoin de l’arsenal militaire américain pour défendre l’intégrité territoriale de leur pays. La volonté est une arme redoutable. Il permet aux Palestiniens, par exemple, d’opposer la pierre aux chars et aux avions. Le manque de volonté cache dans ses plis les germes de la défaite, de la défaillance. Sinon comment comprendre que l’armée malienne, classée 24 force africaine en 2015, ait été chassée du nord par des troupes hétéroclites de séparatistes et d’organisations terroristes ?

 

✱ Bolletig : politique, terme utilisé en hassaniya pour « ruse », « tour », « affairisme ».

 

Autour d’un thé : dérives et risques d’implosion en Mauritanie

Jamais, de mémoire de mauritanien, le pays n’a passé par d’aussi obscurs moments où chacun dit et fait publiquement ce qu’il veut. De tout temps, les Etats (au sens régalien du terme) qui se respectent font dans la mesure, au point que ni le veau ne meurt ni la « Tadit¹ » ne s’assèche. L’expression selon laquelle, fort, l’Etat nous écrase ; faible, nous périssons ; n’a jamais été si à propos.

Logiquement, il est impossible d’être une chose et son contraire. Pourtant, cela semble bien le cas, aujourd’hui, en Mauritanie. L’Etat est parfois très fort et parfois très faible. Fort dans la répression de tous ceux qui ne bénissent pas ses politiques et ses choix. Hommes politiques ou hommes d’affaires.

Manifestation de l’opposition mauritanienne (photo google)

Un Etat fort dans la manipulation

Fort dans la manipulation de ses institutions, en vue de leur faire réajuster des décisions contre lesquelles les pressions internationales se sont abattues. Fort à faire passer des messages démagogiques et des discours fantaisistes, via des interviews commandées, destinées à faire valoir des réalisations factices et des stratégies sécuritaires, prétendument de référence pour toute la sous-région.

Fort dans l’entretien des illusions de populations miséreuses éternellement tenues en laisse, par des politicards calculateurs et bouffons. Fort dans la sourde oreille envers les revendications d’une opposition qui ne finit pas de se composer et recomposer, dans la perspective d’un véritable dialogue qui ne vient pas.

Fort dans le débauchage et la fabrication de « personnalités » bidons, aux discours ridicules et complètement grotesques. Fort dans la promotion des médiocres et des parvenus cooptés sur on ne sait quelle considération, par l’entregent d’une influence civile ou militaire. Fort dans les mensonges et les contradictions désormais plus ordinaires que jamais.

Un Etat faible dans la gestion des risques

Mais il est faible. Dans la gestion des risques que font planer les communautaristes et les sectaires, sur la pérennité de l’Etat. Faible dans la mise hors d’état de nuire de groupes de nuisance impeccablement organisés de circuits dans l’escarcelle desquels tombent quasiment tous les contrats des marchés juteux, nationaux et internationaux.

Faible dans la canalisation et l’usage à bon escient des dizaines voire centaines de milliards de financements que génèrent les dons, les dettes et autres « opportunités ». Les investigations des contrôleurs de l’Etat viennent de se rendre compte que l’administration des garde-côtes est incapable de justifier la dépense d’une bagatelle de plus de trois milliards d’ouguiyas.

C’est quoi de ne pas ouvrir une enquête pour situer les responsabilités dans une affaire qui ressemble à de la gabegie ? Faiblesse de l’Etat ou promotion de l’impunité ? Aujourd’hui plus que jamais, la tribu est redescendue sur terre.

Avec force. Jamais, avant ce régime, aucun homme ni aucune femme n’a eu l’intrépidité de se présenter, publiquement, devant le Président, en évoquant, « fièrement », son appartenance tribale. « Je suis des tels. Nos palmeraies. Nos terres ».

Et, peut-être, sait-on jamais : « Nos esclaves ». Ce n’est certainement pas dans un Etat fort et moderne que des propos comme ceux du président du parti « Nida Al Watan² » sont tolérés. Que des insanités et des grossièretés peuvent passer comme si de rien n’était, dans un pays aussi fragile que la Mauritanie.

C’est quoi, déclarer que puisqu’il y a un parti pour les Harratines (IRA) et un parti pour les Négro-mauritaniens (FLAM), pourquoi pas un parti pour les Maures blancs ? Mais, à voir l’affluence, au Palais des congrès, pour le lancement des activités de cette terrible formation politique, il est clair, comme le pensent beaucoup de gens, que le président de « Nida Al Watan » ne fait que dire tout haut ce que, malheureusement, beaucoup de ces Maures blancs habituellement mesurés et tolérants pensent tout bas.

Dérapages dans les discours des autorités 

Tous les discours du monde et toutes les approches communautaristes possibles et imaginables ne peuvent justifier les dérapages langagiers de quiconque ni tolérer le silence assourdissant des autorités envers leurs promoteurs. La Mauritanie n’a besoin ni d’un Birame harratine ni d’un Birame beydane ni d’un Birame africain.

La Mauritanie a besoin d’une politique de rassemblement qui permette une cohabitation harmonieuse de toutes ses composantes, sur la base d’une justice sociale qui profite à tous les citoyens. C’est une œuvre laborieuse qui ne se suffit pas de vœux pieux, déclarations d’intention et bonne foi.

Un Etat très fort, capable de cristalliser toutes les attentes, de contenir toutes les ardeurs et de gérer toutes les différences, est un préalable à l’élaboration de ce travail particulièrement fastidieux. Il est incontestable que la Mauritanie est à la croisée des chemins, dans une conjoncture nationale, sous-régionale et internationale compliquée.

Les petites considérations raciales, communautaires ou sectaires ne sont plus d’actualité. Instaurer la psychose, entre les composantes d’un même peuple, via la fabrication d’artifices humains prônant la haine et l’intolérance, ne fait qu’accélérer les instabilités et ne prémunit pas contre le revirement intempestif de l’histoire.

 

Sneiba El Kory (Le Calame)

 

1.ustensile en bois dans lequel on trait les vaches.

2. Appel de la Nation

Pouvoir – Opposition : Qui croire ?

Aziz a repris depuis un certain temps ses visites à l’intérieur du pays. La dernière en date, celle qui perpétue, depuis six ans, le Festival des Villes Anciennes. Un show plus médiatique que culturel. Une manifestation qui tire sa notoriété de son adaptation avec les festivités commémorant la naissance du Prophète Mohamed (SAW) communément appelé le Maouloud.

Le président mauritanien, Mohamed Ould Abdel Aziz (Photo : google)

En fait, la question toujours posée est : comment apprécier le bilan d’Ould Abdel Aziz qui entre dans la phase critique de son second (et dernier ?) mandat ? Autrement dit : nous sommes en face du sempiternel débat entre une majorité, qui présente le pays comme un Eldorado, et une opposition qui pense que rien n’a été fait. Qui croit même, dur comme roche, que les ressources nationales engrangées au cours de ces dix dernières années, ont été tout bonnement dilapidées !  En fait, une lutte entre extrémismes, entre tout et rien.

Les bons points…

Pour dire vrai, la Mauritanie avance. Beaucoup de réalisations ont été faites. C’est une réalité. L’aéroport Oum Tounsi est venu combler un vide. Le relogement de près de cent mille familles à Nouakchott a permis non pas d’en finir avec le visage désobligeant des « gazra » (squats) mais d’atténuer sensiblement ce phénomène. Des hôpitaux ont été construits à Nouakchott et dans certaines grandes villes de l’intérieur à Néma, Kiffa, Boghé, Nouadhibou (fondation SNIM).

La meilleure carte entre les mains du pouvoir actuel est celle de la sécurité. Protégé (ou épargné), le pays « vend » sa stratégie sécuritaire aux Occidentaux mais également aux pays de la sous-région qui ont pratiquement tous été touché par le fléau terroriste. Donné pour être en difficulté économique, la Mauritanie continue tout de même à assurer ce qui est considéré, ailleurs, comme un « service minimum » : payer les salaires d’une fonction publique de plus en plus importante, commercer avec des institutions financières internationales qui lui renouvellent, chaque année, leur satisfecit, et, plus important, contenir la crise sociale qui, dans d’autres pays, est à l’origine des troubles appelés « printemps arabes ». Des bons points certes, mais qui n’empêchent pas de poser cette autre question : à quels prix ?

…Et les mauvais.

 

En termes de rationalité économique, l’on pense que le pouvoir de Mohamed Ould Abdel Aziz pouvait « mieux faire ». Quand la conjoncture économique lui était largement favorable, entre 2009 et 2013, avec la manne tirée des prix du fer et de l’or, le flux considérable des IDE (Investissements directs étrangers), en provenance des pays du Golfe, grâce à l’action énergique de l’ancien ministre des affaires économiques et du développement, Sidi Ould Tah, devenu, entre temps, directeur général de la Banque arabe pour le développement en Afrique (BADEA). L’homme est aujourd’hui pointé du doigt étant accusé d’avoir « enseveli » la Mauritanie sous une dette extérieure qui a atteint des sommets jamais inégalés (plus de 4 milliards de dollars US).

Son successeur, Moctar Ould Diay, qui a réussi à regrouper sous son autorité, finances et économie, cherche, désespérément, à maintenir le cap du renflouement des caisses de l’Etat, quitte à imposer toujours plus des entreprises privées dont la survie ne tient aujourd’hui qu’à un fil. Les commerçants auxquels on a lâché du lest, jouent à l’équilibriste, en reportant les nouvelles charges (taxes) sur le dos du pauvre citoyen. A l’image du prix des hydrocarbures qui ne répond plus à la règle du marché mais est maintenu à son plus haut niveau, depuis cinq ans, pour que l’Etat engrange une sorte de « plus-value »  justifiée, selon lui, par les besoins de financement du programme « Emel ».

Leurres et lueurs

En fait, les visites dans les différentes wilayas du pays s’inscrivent dans le nouveau cycle des rapports de force entre le pouvoir et l’opposition.

Un cycle fait de remous, de flux et de reflux qui ne cessent pas de si tôt, même quand les différents protagonistes de la crise politique en Mauritanie accepteraient, miraculeusement, sous la pression des évènements ou de la communauté internationale, de rediscuter des conditions d’apaisement nécessaires à l’organisation des futures élections municipales et législatives, comme le prévoit un dialogue auquel le Forum national pour la démocratie et l’unité (FNDU) et le Rassemblement des forces démocratiques (RFD) n’ont pas pris part.

D’ores et déjà, ces deux parties qui constituent ce que l’on appelle « l’opposition radicale », par opposition à l’opposition « participationniste » (CUPAD et autres), prend les devants en annonçant que l’organisation d’un référendum pour changer la constitution, et entamer des élections générales, probablement, avant 2019, est un processus voué à l’échec, parce qu’entrepris sans concertation sérieuse. Comme en 2011 et en 2014. Un niet qui complique un tout petit peu la situation, invivable déjà, dans laquelle se trouve le pays. Et c’est aussi ce qui fait dire à certains que le président Aziz est en train de remettre en place sa stratégie populiste, celle qui lui a permis de jouer le mauvais tour à l’opposition, lors de la « Rectification » et de l’élection présidentielle de juillet 2009 et de 2014. A quelle fin ?

La couleur du mensonge en politique

Le mensonge a une couleur. Il pèse aussi. Un gros mensonge, dit-on, quand la « kidhba » ne passe pas, comme une grosse couleuvre. Mais on n’a jamais entendu parler de « petit mensonge ».

Un mensonge reste un mensonge. Un mensonge rouge se voit de loin. Il se sent aussi. Comme un pet. Le mensonge tout court est-il pour autant acceptable ? Posons la question autrement : y a-t-il des situations où mentir devient acceptable ?

  • Mentir pour sauver sa vie, par exemple.
  • Mentir pour éviter un clash avec sa femme.
  • Mentir en politique.
  • Mentir entre amis.
  • Se mentir.
  • Mentir à son créancier en jurant que vous le payerez sou peu, l’objectif étant que vous obtenez un « sursis » ou une rallonge de crédit.

Un mensonge est un mensonge, a-t-on l’habitude de dire pour signifier qu’il n’y a pas de grands et de petits mensonges.

Le mensonge est une spécialité en politique. Elle nourrit son homme et lui permet d’apprivoiser ceux qui ont choisi de le suivre, le plus souvent dans le camp du pouvoir. Là où les diplômés es mensonge politique peuvent obtenir des privilèges énormes, en périodes électorales.

L’idée d’écrire sur le mensonge, rouge ou pas, m’est venue après avoir écouté, alors que je me trouvais à Dakar, le discours prononcé par le président de la République Mohamed Ould Abdel Aziz à la cérémonie de clôture des assises du dialogue national inclusif. Alors que j’avais la certitude que l’auteur de deux coups d’Etat en l’espace de trois ans (2005-2008) ferait tout pour prolonger son séjour au Palais Ocre protégé par un double mur, depuis son arrivée au pouvoir, et surveillé nuit et jour par le fameux BASEP (Bataillon de la sécurité présidentielle), j’entends Ould Abdel Aziz assurer aux Mauritaniens que le troisième mandat n’est pas dans ses projections d’avenir. Donc, la majorité qui le réclame, par le biais de certains membres du gouvernement et l’opposition, qui le refuse se sont-elles trompés ?

Le mensonge politique n’en n’est pas un, car il est de bonne guerre

Si Sarkozy était mauritanien, il ferait une très bonne carrière de président. Il n’aurait pas eu besoin de passer par des primaires risquées. Il ne courrait pas derrière un second mandat mais plusieurs, parce que sa réussite sera assurée par l’énormité de ses mensonges qu’on mettrait, le plus sérieusement du monde, sur le compte de la « bolletig », la politique telle que la pratiquent les mauritaniens dans tous les secteurs de la vie.

Ici, nos politiques sont passés champions dans ce que l’on appelle le « mensonge rouge ». L’énormité du mensonge. Quand Aziz vous dit qu’il n’aime pas le pouvoir, vous ne pouvez que sourire. Et vous demander : pourquoi il a alors « putsché » le président Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi ? Pour l’avoir démis de ses fonctions de chef d’état-major particulier et commandant du BASEP ? Seulement ?

Quand notre cher raïs vous dit qu’il ne possède rien, êtes-vous prêts à le croire ? Un mensonge rouge, dira l’opposition qui accuse Aziz d’avoir tout pris pour lui : une partie du stade olympique, un pan entier de l’école de police, des écoles et des places publiques vendues, selon elle, à des prête-noms. Sont des mensonges rouges également cette lutte contre la corruption, ces réformes tout azimuts et cette lutte contre l’esclavage.

Aziz dispose d’une arme pour faire face à ces « calomnies » : la banalisation. A ses détracteurs, il répond par : « dites ce que vous voulez, je fais ce que je veux ». La liberté d’expression qui place la Mauritanie à la tête des pays arabes depuis 2013 est en fait l’expression d’un je-m’en foutisme idéalisé. Sacralisé même. C’est lui qui constitue aujourd’hui l’essence de notre « bolletig », des mensonges qui fondent la façon de gouverner en Mauritanie.

Pour une fois, Hollande joue et gagne

François Hollande (Photo google)
François Hollande (Photo google)

Huit Français sur dix ont approuvé leur Président François Hollande qui, dans un discours d’à peine dix minutes, leur a dit : « je ne suis pas candidat » ! Une surprise ? Non ! Loin de là.
Hollande n’est pas bête. Il sait depuis plusieurs mois qu’il n’a pratiquement aucune chance de rempiler. Son parcours de Président « normal » a dérapé dès la première année. A cause de ses dames. Comme Sarkozy, qu’il a fait chuter en 2012, il ne fera qu’un seul quinquennat. Venir, présider (la manière importe peu) et partir.
Le facteur déclencheur de ce désistement spectaculaire n’est pas la pression mise sur Hollande par son Premier ministre Manuel Valls. Et par les sondages qui le ramollissaient chaque jour. Non. Il faut chercher du côté des Républicains et de leurs primaires.
Il y a fort à parier que Hollande allait être candidat si Sarkozy était sorti vainqueur des primaires républicaines. Les deux présidents allaient se retrouver dans une sorte de classico (retour) pour mesurer leur degré d’impopularité auprès des Français. L’élimination de Sarkozy était aussi celle de Hollande. Place alors aux lieutenants dans les camps. Et là, ce qui va faire la différence, ce sera la capacité de l’un des candidats à la présidentielle de 2017 de « tuer » le père. Fillon l’a déjà fait pour Sarkozy. Emanuel Macron a eu la tentation. Valls ne se retient plus. L’élection présidentielle française nous réserve encore d’énormes surprises.

Mauritanie : La crise, notre « normalité »

marche
Marche de l’opposition à Nouakchott (Photo : réseaux sociaux

Cette fois, c’est clair : Aziz a bien dit qu’il ne briguera pas un troisième mandat. Mais a-t-il vraiment dit qu’il quittera le pouvoir ? L’opposition continue à ne pas croire un président qui a chaque fois joue et gagne. En 2005, les militaires qui avaient renversé le président Taya, Aziz en tête, avait déclaré qu’ils laisseront le pouvoir aux civils, à la fin d’une transition militaire de 24 mois, finalement ramenée à 19. Le colonel Ely, le président de cette transition qui, on l’apprendra plus tard à nos dépends, était une partie de poker menteur, a bien cédé la présidence au premier président « démocratiquement élu », Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, mais Aziz est resté. De son poste de chef d’Etat-major particulier du président, mais surtout de commandant du fameux BASEP (Bataillon de la sécurité présidentielle), il assurait en fait une « gouvernance par procuration » sur tout le pays. Première trahison. Et l’on connait la suite. Sidioca qui a voulu exercer son mandat à plein temps a été renversé au bout de quinze mois par le duo Aziz-Ghazouani qui avaient à leur solde le « bataillon civil » des élus de la majorité. Ce qu’on avait appelé à l’époque, la « fronde » parlementaire n’était en fait qu’une tentative de coup d’Etat déguisé finalement rondement mené par le général Aziz. Mais ceci est de l’histoire ancienne.

Aujourd’hui, la crise est toujours là. Aziz a joué depuis pour se maintenir au pouvoir mais il n’a jamais réussi, réellement, à vaincre une opposition qui, malgré les nombreuses défections, continue à lui donner du fil à retordre. La marche et le meeting du 29 octobre dernier en était la parfaite illustration. Elle rejetait les conclusions d’un dialogue « national » mené entre la majorité et une partie de l’opposition assimilée, à tort ou à raison, aux soutiens du président Aziz.

L’opposition qui est sortie dans la rue tire sa force de la faiblesse d’une majorité mise au pas. Les changements proposés durant le dialogue relève des caprices. Deux bandes rouges à ajouter au drapeau national, l’hymne national à changer, le sénat à remplacer par des conseils régionaux et les pouvoirs du président de la République à étendre. C’est finalement ce dernier point qui fait douter de la bonne foi du président Aziz : comment un président qui s’apprête à quitter le pouvoir s’ingénie-t-il à renforcer les pouvoirs de son successeur ?

Ainsi, le dialogue national « inclusif » (ou exclusif) n’est que l’Acte I d’une tragi-comédie politique, comme savent les vivre les mauritaniens. La marche de l’opposition, aussi imposante soit-elle, n’empêchera pas le pouvoir de mener jusqu’au bout son plan de contrôle des affaires de l’Etat. Le référendum devrait se tenir le plus vite possible parce que, le processus est long. Et si, comme le pense l’opposition, le président Aziz manœuvre pour ne pas quitter le pouvoir en 2019, les trois ans qui nous séparent de cette échéance serviront à mettre en place un système régénéré qui pourrait faire passer les pouvoirs du président de la République à un Premier ministre qui, dans ce cas de figure, ne sera qu’Aziz lui-même.

Présidentielles US : Ce sera Hillary…ou un ouragan de l’ampleur de Katrina

Les deux candidats à l'élection présidentielle américaine Hillary Clinton et Donald Trump. RFI/ REUTERS/

En novembre prochain, les Américains éliront leur 45ème  président. Une présidente est une hypothèse hautement probable.

Une élection aussi singulière que celle de 2007 qui a fait de Barack Obama le premier Noir à la Maison Blanche. C’est parce que l’Amérique aime les symboles forts qu’Hillary Clinton a toutes les chances de devenir, dans un mois, la première femme à diriger la première puissance mondiale. Je sais qu’en politique, il ne faut jurer de rien mais les Républicains seront vaincus pour n’avoir pas livré bataille. Ce sera une élection par défaut.

Le tort des Républicains est d’avoir laissé le champ libre à Donald Trump, un candidat qui, en temps normal, n’aurait même pas dû dépasser le stade des primaires. Bien qu’étant vu comme le « parti du business », dès 1896, avec l’arrivée à la présidence de William McKinley, la formation de l’éléphant pâti aujourd’hui de ce qui est considéré comme son péché originel : être à la fois progressiste, capitaliste et puritain. C’est ce mélange détonnant qui a joué en faveur d’un Donald Trump non compartimenté, jouant parfaitement sa partition sur tous les tons. Pour faire perdre aux Républicains, dominant les deux chambres du Congrès, une présidentielle qu’ils devraient pourtant gagner en toute logique.  S’ils n’avaient manqué de discernement, préalable à toute stratégie. Ils ont pris du temps pour tenter de barrer la route à Trump alors que les prétentions présidentielles de l’homme ne datent pas d’aujourd’hui. Le fait de n’avoir pas agi avec tact pour l’arrêter, par tous les moyens, y compris les moins orthodoxes, dès les primaires, est une capitulation qui livre la Maison Blanche à des Démocrates soucieux de rétablir les grands équilibres avec des adversaires politiques historiquement mieux implantés. Cet équilibre qui veut que les deux principaux partis américains se neutralisent quand aucun d’eux ne parvient à faire une OPA complète sur la Maison Blanche et le Congrès. De nombreux Républicains estiment improbable que Donald Trump batte la démocrate Hillary Clinton à la présidentielle de novembre, et cherchent désormais à sauver les meubles : garder la majorité au Congrès, et préparer l’élection de 2020.

Les Républicains jouent donc sur les apparences. Trump est l’un des leurs mais…une distanciation révélée aux Américains et au monde par le nombre exceptionnel d’absents lors de leur Convention du 22 juillet 2016. Aucun Bush, ni Mitt Romney, ni John McCain, ni même le gouverneur de l’Ohio John Kasich. « C’est sans précédent dans l’histoire récente des conventions », avait dit Robert Boatright, professeur de sciences politiques à l’université Clark dans le Massachusetts.  Lauric Henneton renchérit : « La fonction même de la Convention est de participer à la présidentialisation d’un candidat parmi d’autres en le candidat du parti tout entier, des deux côtés. La première fonction de la Convention c’est le rassemblement, le passage d’une période de divisions internes, qui peuvent être particulièrement violentes, à une unité au moins de façade, face à un adversaire pour qui la situation est exactement la même, sauf en cas de président sortant. Pour Trump, il est clair que beaucoup ne le voient pas en président ».

Le problème de Trump c’est de peiner, à un mois de l’échéance fatidique, de se présenter en rassembleur, notamment pour convaincre les plus sceptiques, mais aussi de démontrer qu’il a les qualités nécessaires à la fonction présidentielle.

Malgré donc ses problèmes de santé, rappelés aux Américains par son récent malaise, Hillary passe devant Trump, sauf perturbations de l’ampleur du cyclone Katrina, l’un des ouragans les plus puissants de l’histoire des États-Unis. On avait pourtant pensé que le nom qu’elle porte (Clinton, 42ème président des USA, de 1993 à 2001) allait être un sérieux handicap pour elle, comme ce fut le cas, côté Républicains, pour Jeb Bush, fils et frère d’anciens occupants de la Maison Blanche.

Oui, si le candidat en face n’était pas le fantasque Donald Trump, un homme qui fait peur plus à ses amis qu’à ses ennemis ! L’homme va à la présidentielle comme dans une partie de perd-gagne. Il met en avant sa personne et non le destin d’un pays, ni celui du monde. Face à tant de désinvolture, il est difficile de croire que les Américains prennent le risque de plonger le monde dans une période d’incertitude équivalent aux quatre ans que Trump pourrait passer à la Maison Blanche.

La présidentielle de novembre se jouera donc entre la santé d’Hillary Clinton et la folie de Trump. Le mal et le pire.

Ma vie ne regarde que moi (4)

ma-vie-ne-regarde-que-moiCependant, Lahi trouvait des excuses à Fatiha. Il l’aimait encore follement. Il se disait, par exemple, que le monde d’Adelaïde était moins trouble, troublé, que celui dans lequel il vit; et que les circonstances favorisaient plus les incompréhensions sentimentales. Submergée par les objets de la modernité, Fatiha avait toujours besoin d’argent. De beaucoup d’argent. Et quand Lahi ne pouvait lui donner les sommes de plus en plus importantes qu’elle réclamait pour les mariages, les baptêmes et autres rencontres mondaines entre amies, elle se rabattait sur d’autres hommes qui n’attendaient qu’un geste de sa part pour satisfaire ses désirs les plus fous. Adelaïde luttait pour la survie, Fatiha vivait pleinement et intensément, comme si elle avait rendez-vous avec la mort dans l’instant d’après.

Lahi se surprend à envier Hyppolite. Un homme qui avait été aimé pour lui-même. Désiré pour son être et non pour son avoir. Il estima moins la différence de temps et de l’espace entre lui et ce personnage de roman que la similitude de caractères entre deux hommes séparés par un siècle et des milliers de kilomètres. Il se surprend, contrairement à Emma dans Madame Bovary, en train de rêver cette vie débarrassée des aléas d’une modernité factice.

Lahi attribuait tous ses échecs au symbolisme de son nom qui signifiait en hassaniya « je vais faire ». Une multitude de projets restés à l’état de projet par le fait de ce qu’il considérait, avec forte conviction, comme une malédiction. Il voulait devenir un grand spécialiste du droit et non un professeur de français n’arrivant pas à joindre les deux bouts. Il regrette aujourd’hui d’être rentré de France après avoir eu l’occasion, à ses vingt-quatre ans, de pouvoir vivre dans ce pays dont la culture et la langue n’ont aucun secret pour lui. Il y a vingt ans, Lahi ne pensait pas devoir regretter une décision prise en toute âme et conscience, et dictée par le désir ardent de réussir sa vie dans son propre pays, pas en exilé économique.

Mais comme Emma, Lahi se surprend à rêver d’une vie autre, dans  cette France du dix-neuvième siècle merveilleusement peinte par Flaubert et Balzac. Dans son esprit frustré par tant d’échecs, sur le plan sentimental et professionnel, les traits de Fatiha deviennent ceux d’Adelaïde. D’abord flous, ils finissent par encombrer sa vue lui faisant tendre le bras pour toucher un visage qu’il voyait maintenant distinctement.

L’effet de la lecture de La Bourse sur Lahi était vraiment inattendu. Il avait lu cette nouvelle dans le but d’aiguiser sa sensibilité à l’écriture et il se retrouve, en fin de compte, à comparer son être à celui d’Hyppolite Scheinner, le héros de cette histoire sentimentale. La redécouverte de ce personnage le plonge encore plus profondément dans sa conviction que la vie ne l’a pas vraiment favorisé.

 

 

 

 

 

Ma vie ne regarde que moi (3)

La Bourse

 

ma-vie-ne-regarde-que-moiJe ne lis pas pour imiter mais pour admirer. Je trouve mon plaisir dans ces pages, toujours actuelles, comme celui qui découvre, pour la première fois, la saveur d’un baiser livré sans résistance.

En lisant La Bourse de Balzac, j’ai compris une chose. Mon roman, s’il m’arrive de l’écrire un jour, ne doit pas commencer par l’action. L’admirable description par laquelle s’ouvre cette nouvelle du fabuleux écrivain du dix-neuvième siècle me fait tout de suite comprendre que la force de son écriture se trouve dans ces tableaux, ces scènes de vie qui donnent l’envie de découvrir le théâtre de ses intrigues. Pas dans l’histoire elle-même, comme le pensent beaucoup de ses admirateurs ! Lahi en faisait la découverte en lisant pour la énième fois La Bourse.

Au fil du temps, Lahi était devenu un grand nom du journalisme dans son pays, mais il ne pouvait imaginer, comme Hippolyte Schinner, que la célébrité que son talent lui avait procurée allait faire de lui l’un des communicateurs les plus célèbres de la Mauritanie, même s’il « commençait à ne plus connaître le besoin, et jouissait de ses dernières misères », selon l’expression de ce personnage balzacien.

Lahi avait mis moins de trois heures pour lire La Bourse. En choisissant ce livre, il ne pensait pas avoir affaire à l’un des textes les plus courts de Balzac. En fait, une nouvelle qui commence par un faux rythme de récit où les traits des personnages sont campés dès les premières pages mais qui, très vite, vous emballe.

En achevant la lecture de cette nouvelle, Lahi ne pouvait s’empêcher de la revivre, à rebours, se permettant de remplacer les noms de ces deux principaux personnages, Hyppolite et Adelaïde, par le sien et celui de Fatiha. Il trouvait une ressemblance, en certains points, entre cet amour ambigu, mais qui finit bien, et celui qu’il avait connu, il y a cinq ans, quand il avait rencontré cette jeune femme à Nouadhibou. Il suffisait qu’il inverse les traits de caractères entre lui et Hyppolite, Adelaïde et Fatiha pour que les deux histoires se confondent. Dans La Bourse, Adelaïde avait fait preuve d’amour envers le peintre, qui l’avait séduite sans le moindre effort, alors que, dans la vie, Lahi avait aimé une femme sans reliefs. Les personnages de Balzac dans cette nouvelle de trente-neuf pages étaient idéalisés, à souhait, alors que Lahi et Fatiha ne vivaient que par et pour leur médiocrité.

« Je n’aurai pas dû lire ce livre qui ne fait que renforcer ma conviction d’échoué dans la vie », dit Lahi à haute voix, faisant sursauter sa femme, assise tout près de lui, et qui pensa d’abord qu’il avait perdu la tête. Elle lui conseilla, une énième fois, de se reposer. Le ton qu’elle utilisa n’est pas celui d’une femme qui se sentait délaissée parce que son homme passait des heures et des heures à lire et à écrire, s’il n’était pas perdu dans d’interminables discussions sur facebook. C’était celui d’une épouse qui se souciait de la santé du père de ses enfants.

Lahi la regarda sans dire un mot et replongea dans son univers virtuel. Il revenait à sa lecture particulière de La Bourse pour comprendre comment Balzac pouvait imaginer des personnages presque sans défauts ! Adalaïde, et sa mère, Mme de Rouville, qu’il avait détestée pour son amour du jeu, avaient fini par conquérir son cœur, lorsqu’il apprit, à la fin du récit, qu’elle avait agi par dignité. Jouer pour ne pas devoir accepter l’aide d’un vieil ami était, à ses yeux, une qualité. Même si la différence n’est pas si grande que celle qui existe entre être et paraitre.

Ma vie ne regarde que moi (2)

ma-vie-ne-regarde-que-moiC’est décidé, il ira chercher l’inspiration là où elle se trouve ; chez ces centaines d’auteurs dont les œuvres sont livrés, gratuitement, sous format électronique, par « livres-pour-tous ».

En prenant cette décision, Lahi avait ouvert la porte à des dizaines d’histoires, les unes plus palpitantes que les autres ; histoires qu’il avait lues quand la télévision et l’ordinateur n’avaient pas encore pris une place aussi importante dans son quotidien de prof de lycée.

Les noms d’auteurs se bousculent dans sa tête. Les grands classiques d’abord : Balzac, Zola, Hugo, Cheikh Hamidou Kane, Driss Chreib, Henri Lopes, Mammeri, Taher Ben Jelloun, Camus, Sartre… Ceux que les préparations de cours de terminales l’obligeaient à lire et à analyser pour ne pas paraître ridicule devant des élèves qui étaient plus portés sur les études que ceux d’aujourd’hui. C’était il y a vingt ans, pas maintenant où ces noms d’illustres auteurs laissent de marbre des étudiants dont la plupart disent n’avoir jamais ouvert un roman dans leur vie.

Lahi ne sut pourquoi mais il ne ressent plus cette envie d’écrire. En lui naissait celle, irrésistible, de redécouvrir ces trésors de la littérature francophone dépréciée par la vocation « scientifique » d’élèves qui aspirent à devenir pilotes de lignes, officiers, médecins ou ingénieurs. Au cours des trois dernières décennies, la nourriture de l’esprit avait cédé le pas à la puissance de ces professions auxquelles les nouvelles générations aspirent de manière quasi mécanique.

Lahi avait envie de redécouvrir ces œuvres non pas pour assouvir un désir personnel mais pour les exhiber  au monde entier. Forcer à les lire ceux qui disent n’avoir jamais pu terminer les premières pages d’un roman. Il écrira le roman de ces romans. Il se sentait petit pour penser égaler ces monstres de la littérature françaises mais c’était une manière, pour lui, d’oublier trente ans d’échecs.

Lahi ne tenait pas compte, dans cette souvenance du désespoir, de ses années de jeunesse. D’ailleurs, entre onze et vingt-ans, il avait connu ce que tout jeune de son âge considérait comme l’âge d’or.

« Si l’écriture ne me réussit pas, j’aurais au moins pris du plaisir à relire ces belles œuvres », pensa Lahi. Et, sans tarder, il se déconnecta de son compte facebook pour aller directement sur le site livres-pour-tous.