Marchés de Nouakchott : Un hymne au désordre

Marché de la Capitale (Crédit photo: Sneiba Mohamed)

Les touristes qui visitent la capitale mauritanienne Nouakchott ne repartent pas avant de faire une virée dans quelques-uns de ses marchés. Véritables foires aux épices, ces marchés offrent au visiteur, mauritanien ou étrangers, l’embarras du choix dans les objets exposés à la vente, heurtent son esprit par leur désordre caractéristique, le laisser-aller, le manque de salubrité et l’absence de normes de sécurité due au caractère incorrigible des vendeurs qui squattent les alentours de ces lieux très fréquentés.

 

L’explosion démographique aidant, les marchés de Nouakchott ne sont plus compartimentés en fonction de leur « raison commerciale » : « Marché du poisson », aujourd’hui disparu, « Grand Marché » – ou Marché de la Capitale– spécialisé dans la vente des vêtements et des produits de luxe, « Marché du charbon », marchés du Ksar, du Vème Arrondissement, du VIème et…de la Mosquée marocaine ! Oui, parce que le marché que la Société de Construction et de Gestion Immobilière (SOCOGIM), appartenant à l’Etat, avait construit, à la fin des années 70, un complexe commercial juste en face de ce lieu de culte que le royaume du Maroc avait bâti dans l’intersection entre les deux moughataa de Tevragh-Zeina et d’El Mina n’est plus connu aujourd’hui que sous ce nom.

 

Les marchés de Nouakchott sont de véritables cavernes d’Ali Baba. Aucun de ces lieux n’a aujourd’hui une spécificité propre. Même le marché de la capitale, le plus mythique de ces lieux où tout s’achète et se vend, a perdu son âme de commerces du luxe.

Situé en plein centre ville, à jet de pierre des « bureaux » – ainsi appelle-t-on la zone administrative de la capitale – et des banques qui se concentrent pratiquement toutes dans un rayon de quelques centaines de mètres carrés, « Marcet Capitaale », comme on dit en Hassaniya, conserve certes sa vocation première mais il est devenu aussi le centre de toutes les affaires et de tous les « tieb-tieb », terme que les Mauritaniens ont adopté, puis adapté, à toutes les activités informelles capables de générer un profit quelconque. Si vous voulez vendre ou acheter des devises, au prix fort, sans passer par la Banque Centrale de Mauritanie, les banques primaires de la place ou l’un des nombreux bureaux de change qui jalonnent les abords des avenues principales de la Capitale, allez directement au « Grand Marché ». D’ailleurs, se sont les « chasseurs de devises », plantés aux multiples entrées du marché, hélant, appelant, et même bloquant automobilistes et piétons, qui viendront vers vous. De l’avis de connaisseurs de ce lieu de la finance au noir, des millions de devises se brassent chaque jour, au grand dam de la BCM et des banques primaires. Mais ceci est une autre histoire…

Les détaillants exposent, à ciel ouvert boubous, voiles, robes, chaussures, lunettes et tant d’autres produits à l’origine douteuse. Le « ventre » du marché, appelé communément « kerch el batroun) (ventre du patron) constitué par ses allées, est bondé de marchandises de toutes sortes et est également le lieu où l’on trouve les objets de l’artisanat mauritanien (tabatières, pipes, bagues, etc) destinés aussi bien aux étrangers de passage qu’aux Mauritaniens.

Souvent pourchassés par les services de la mairie et la police, ces vendeurs ambulants ne mettent pas longtemps pour revenir. Leur vie et leurs activités n’ont de sens que dans ce lieu où ils ont réussi à faire que, sans leur présence, le « marché de la capitale » n’est plus le « Grand marché de Nouakchott ». Beaucoup de grands commerçants reconnaissent que sans l’animation qui règne tout autour du marché, les affaires ne marchent pas vraiment. En effet, la plupart des marchands ambulants se ravitaillent auprès des grossistes qui, chaque soir, font l’état des ventes avec les promoteurs improvisés de leurs produits importés essentiellement de Chine, de Taiwan, d’Inde et d’Indonésie. Des destinations que de grands commerçants mauritaniens ont découvertes, il y a une dizaine d’années, et aimées pour les bénéficies énormes qu’elles permettent de réaliser.  Ainsi, les produits « made in Europe »sont de plus en plus éclipsés par ceux en provenance des Tigres asiatiques, et réservés aux habitants de Tevragh-Zeina (elle finira belle), nom de cette zone résidentielle de Nouakchott où les pauvres ne se rendent que pour servir les riches. D’ailleurs, ceux-ci ont fini par se rabattre sur les chaînes de boutiques de luxe ouvertes pour eux par de grandes commerçantes tout le long des avenues des quartiers chics de Nouakchott quand ils se sont rendus compte que le Grand Marché de la Capitale est devenu, au fil du temps, un lieu commun.

 

Entre nationaux et étrangers

 

Marché marocaine (Crédit photo: Noor Info)

Il fut un temps où la vente à la criée était une spécialité des ressortissants des pays voisins (Sénégalais, Gambiens et Maliens) mais aujourd’hui, le chômage qui frappe la Mauritanie, comme d’ailleurs la plupart des pays du monde, développés ou non, a contraint les jeunes à se lancer dans de telles activités et à chercher à occuper le terrain en rivalisant d’adresse avec les célèbres « banabanas » d’antan. Ils proposent à des centaines de jeunes filles et femmes, venues s’enquérir des dernières nouveautés, robes, bagues, montres, bracelets, boucles d’oreilles, chaussures, parfums et crèmes qu’ils jurent être authentiques en répétant, invariablement, « varanci » (français), « itali » (italien) ou « spani » (espagnol). Ces jeunes qui ont élu domicile aux abords des marchés ne les quittent qu’à la fin du mois, pour aller guetter les salariés à la sortie des banques. Une façon d’aller tenter leur « numéro » de vendeur irrésistible à la source même de l’argent qui ne circule, véritablement, qu’entre le 25 et le 30 du mois.

En dehors de cette immigration temporaire, l’animation dans les marchés de Nouakchott reste la même, tout le long de la journée. Certains ne désemplissent pas, même à midi où, généralement, chacun doit rentrer à la maison pour manger et se reposer. L’activité essentielle reste dominante mais elle génère tant d’autres liées à la restauration, qu’elle soit rapide (thé, zrig, méchoui), ou habituelle (riz dans toutes ses variantes locales). C’est ce qui explique que les marchés de Nouakchott ont cet aspect répugnant de ghetto et de mélange des genres. Le marché du 6ème Arrondissement (El Mina), est, par exemple, le répondant « pop » du marché de la Capitale, en matière de vente des vêtements, mais il renferme aussi des boutiques qui vendent des produits alimentaires, des étals de bouchers et de vendeuses de légumes. Le marché du 5ème Arrondissement voisin (Sebkha), qui n’est séparé de celui du 6ème que par le goudron, offre le même paysage, le même désordre et les mêmes senteurs provenant du mélange de produits très différents.

La vocation « alimentaire de ces deux marchés est rudement concurrencée aujourd’hui par le marché dela Mosquéemarocaine qui, pour justifier son nom, reçoit, depuis la réalisation de la route Nouakchott – Nouadhibou, tous les fruits et légumes provenant du Maroc. Au grand bonheur des Nouakchottois !

C’est même à partir de ce marché que le reste du pays s’approvisionne en légumes et fruits. Des minibus qui n’arrivent plus à concurrencer les taxis dans le transport urbain se sont reconvertis dans l’acheminement de ces produits vers toutes les wilayas du pays. Une vocation partagée également par le Marché de la capitale et celui du 6ème qui, à la veille de chaque fête, se transforment en de véritables foires aux vêtements.