Critique de la raison « pire »

Crédit photo: Philipitt.fr

Crédit photo: Philipitt.fr

Pardonnez-moi d’abord cette hérésie. Pasticher la Critique de la Raison pure (en allemand, Kritik der reinen Vernunft) œuvre majeure d’Emmanuel Kant parue en 1781, en 856 pages. La comparaison s’arrête là. Lui parle de Raison, moi de déraison. Lui évoque, en connaisseur, des notions d’espace, de temps, d’analytique transcendantale, d’entendement, de dialectique, de l’Idéal de la raison pure (avec les trois preuves de l’existence de Dieu). Moi, je ne sais même pas de quoi je parle. En fait, j’ai commencé avec un projet d’écriture sur la critique de la raison « pire » en politique. Avec comme exemple la Mauritanie. Ce pays qui étonne par sa capacité à survivre aux crises qu’officiers supérieurs de l’armée et hommes politiques entretiennent, en fonction de leurs seuls intérêts. Une déraison commune à tous, qui apparait, chaque jour, dans leur incapacité à tendre vers ce que Kant appelle la « discipline de la raison pure ». Celle qui permet à chacun d’entre nous d’éviter d’agir en crétin et de penser les autres comme une image de lui-même. Quoi en effet de plus vexant que d’entendre un homme politique, ministre, député, sénateur ou maire parler de ce que l’on sait comme s’il était le seul à le connaître. Nous dire, par exemple, que l’ancien président Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi a été destitué parce qu’il avait pris la décision de trop, celle de limoger, d’un trait de stylo, les quatre généraux qui tenaient en réalité le pays. Peut-on véritablement croire que la démocratie est un bien     acquis en Mauritanie ? Nous peinons à renverser la conception habituelle du pouvoir par la nature du savoir. En nous règne une confusion générale de la connaissance, politique ou autre, alors que Kant détermine très bien les limites entre le savoir et l’opinion qui est « une créance consciente d’être insuffisante subjectivement tout autant qu’objectivement. Si la créance n’est suffisante que subjectivement et est en même temps tenue pour objectivement insuffisante, elle s’appelle croyance. Enfin, la créance qui est suffisante aussi bien subjectivement qu’objectivement s’appelle le savoir. La suffisance subjective s’appelle conviction (pour moi-même), la suffisance objective s’appelle certitude (pour chacun).

Si de tels concepts sont clairs en nous, nous ne craignons plus alors d’être induits en erreur par nos hommes politiques ; leurs opinions ne pouvant plus s’élever au degré du réel que par les deux derniers schèmes décrits par Kant (la conviction, comme savoir pour moi-même et la certitude, comme certitude pour chacun) et non comme une « somme » d’opinions ne s’établissant nullement en Vérité. Si les partis de la Coordination de l’opposition démocratique (COD) disent tout le mal possible du président Aziz cela ne le transforme pas en démon et si la Majorité l’adoube comme un saint, c’est loin d’être une transformation « réélisée ». Le tout est de pouvoir – savoir – faire le départ entre la réalité et l’image qu’en donnent les politiques et les intellectuels. Concernant ces derniers, on peut dire : «tous coupables.» Ce sont eux qui portent très haut, très loin, les idées de la politique dans tous ses états. Ils ont dit aux citoyens ordinaires que le changement du 03 août 2005 était parfait. La transition et ses querelles byzantines ont démenti la perception qu’on avait eu, à la hâte, de la « détayasition¹ ». La Rectification, qui a consacré la destitution de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, « premier président démocratiquement élu » en Mauritanie a achevé de nous convaincre que nous faisons encore fausse route. Depuis, nous tournons en rond, nous résonnons de nos errements, nous pourchassons les chimères d’une démocratie que nos politiques utilisent, depuis sa découverte tardive, comme « l’opium du peuple ». Pire que la pure des dictatures.

¹ De Taya, président mauritanien de 1984 à 2005.

Le Premier ministre, Moulay Ould Mohamed Laghdaf

Gouvernement : On ne change pas une équipe qui perd !

Le Premier ministre, Moulay Ould Mohamed Laghdaf

Le Premier ministre, Moulay Ould Mohamed Laghdaf (Crédit photo: Rfi)

Les Mauritaniens désespèrent de voir le président Mohamed Ould Abdel Aziz déjouer leurs pronostics depuis plus d’un an. Depuis que le mandat des députés et des maires est achevé, l’on a glosé sur la nécessité de circonscrire la crise par la formation d’un gouvernement d’union nationale destiné à impliquer l’opposition, dans ses deux composantes, dans la gestion des affaires du pays, en attendant l’organisation d’élections municipales et législatives. Cette attente a encore été plus grande, quand le président Aziz a été blessé  par balle, le 13 octobre dernier, et que la Coordination de l’opposition démocratique (COD) commençait à évoquer la vacance du pouvoir trouvant trop long le séjour de plus d’un mois du président de la République en France « pour raison de santé ».

Tout cela n’a pas fait bouger d’un iota la position  du rais : Pas de changement avant les élections municipales et législatives et, surtout, pas de gouvernement d’union nationale, comme le suggère clairement l’initiative du président de l’Assemblée nationale, Messaoud Ould Boulkheir. Cela veut dire, pour ceux qui ne l’ont pas encore compris, qu’Aziz est décidé à poursuivre – jusqu’aux élections dont la date n’est pas encore précisée – avec l’attelage conduit par le Premier ministre, Moulay Ould Mohamed Laghdaf !

Les raisons objectives d’un tel choix sont à chercher dans le fait que le pouvoir a réussi à résister, jusque-là, aux bourrasques de ce qu’ailleurs on a  appelé le « printemps arabe ». Ni les manifestations de l’opposition, ni celles d’autres mouvements contestataires (Jeunesse du 25 février, TPMN, IRA, étudiants, professeurs, rapatriés de Libye et de Cote d’Ivoire) n’ont réussi à ébranler un pouvoir solidement assis sur le soutien d’une majorité du peuple mauritanien, si l’on en croit les résultats de la Présidentielle de juillet 2009 qui a donné à Mohamed Ould Abdel Aziz plus de 52% des voix, et sur une armée devenue subitement « républicaine ». Comme en atteste son comportement exemplaire durant les 40 jours d’absence du Rais en France assimilés, un peu trop hâtivement par la COD, à une « vacance » du pouvoir parce que le gouvernement avait bénéficié, lui aussi, d’une sorte de « repos biologique ». Cinq semaines sans conseil des ministres ! C’est du jamais vu dans l’histoire de la République islamique de Mauritanie. Les rumeurs de coup d’Etat avaient bien circulé mais la réapparition du président, à travers des correspondances avec des personnalités nationales de premier plan, et l’attitude stoïque du chef d’état-major de l’armée, le général de division Ould Ghazouani, ont fini par convaincre les mauritaniens qu’Ould Abdel Aziz continuait bel et bien à diriger le pays, même quand il n’était pas là.

On peut aussi expliquer le maintien du gouvernement par l’absence de pressions réelles, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Car malgré le « Aziz dégage » de la COD, la sérénité n’a jamais quitté le palais présidentiel, même quand l’opposition avait réussi ses plus beaux – et plus grands – meetings (14 mars 2012, 24 juin 2012, 1 novembre 2012, 22 décembre 2012). Le pouvoir a finalement compris qu’il ne s’agit que de manœuvres destinées à le pousser à l’erreur (répression sauvage des manifestants) ou à faire des concessions. Ce que confirme d’ailleurs très bien les récentes déclarations de Jamil Mansour, réélu à la  tête du parti « Tawassoul », et qui appelle, sans détours, à des « concertations entre les différents partenaires politiques devant déboucher sur une période de transition et la préparation d’élections générales (présidentielle, législatives et municipales).

Sur le plan extérieur, la COD n’arrive pas encore à intéresser à la « crise » mauritanienne qui, apparemment, n’est pas regardée avec le même prisme que celle du 6 août 2008 par l’Union européenne, l’UA et l’Onu. Il est vrai que ce qui oppose aujourd’hui le pouvoir de Mohamed Ould Abdel Aziz à la COD n’est que la conséquence de son coup d’état contre le président Sidi Mohamed Ould Abdel Aziz, transformé en « Rectification » (légitimé) et démocratisé (légalisé) par l’élection présidentielle du 18 juillet 2009. L’interpellation de la communauté internationale sur la nécessité d’un dialogue national inclusif, réclamé par la COD, bute sur le refus du pouvoir et de l’opposition (la Coalition pour une Alternance Pacifique) de revenir sur celui mené en octobre 2011 et dont les résultats sont considérés aujourd’hui, sauf par la Coordination, comme des acquis démocratiques certains.

En dehors de ça, Il n’est pas question maintenant d’interpréter un éventuel changement comme un signe d’échec ou d’instabilité caractérielle d’un pouvoir qui n’inscrit rien dans la durée. Même si ce ne sera pas une telle vision qui empêcherait Ould Abdel Aziz de faire le changement (chambardement ou léger remaniement) s’il pense que c’est nécessaire. S’il a choisi de laisser encore le Premier ministre, Moulay Ould Mohamed Laghdaf en place, c’est qu’il juge que l’homme peut encore lui être utile. Une réflexion présidentielle, universellement établie, veut qu’on s’assure toujours qu’un second a d’abord pour rôle essentiel de servir de fusible quand les choses commencent à se gâter. Pour l’instant, les mauritaniens apprécient largement que le président de la République prenne les choses en main lui-même. Tous les responsables vous le disent aujourd’hui : rien n’est plus comme avant. La prudence est de mise pour ne pas être limogé ou même jeté dans le gnouf. Les ministres, eux-mêmes, « pâtissent » de cet excès de contrôle présidentiel puisqu’ils ne peuvent plus user – et abuser – de leurs prérogatives gouvernementales pour distribuer les faveurs à leurs parents, amis et proches. Ce qui pouvait donc amener Ould Abdel Aziz à pousser vers la porte son actuel Premier ministre, avec une bonne partie de son équipe, se trouvait ailleurs. Dans cette incapacité du gouvernement à donner une visibilité à son action économique et sociale. Et pour l’instant, on ne peut pas dire qu’il a joué de malchance puisque le FMI, la Banque mondiale et la quasi-totalité des partenaires au développement de la Mauritanie louent son action. La question qui se pose maintenant est de savoir à quel moment le président de la République aura atteint le seuil de conviction pour dire « ça suffit, on rebelote ».

 

 

 

Le Premier ministre mauritanien, Moulay Ould Mohamed Laghdaf

Remaniement : Il arrivera, au moment le moins attendu

Le Premier ministre mauritanien, Moulay Ould Mohamed Laghdaf

Depuis que le président Mohamed Ould Abdel Aziz est en France, « pour raison de santé », le gouvernement bénéficie, lui aussi, d’une sorte de « repos biologique ». Cinq semaines sans conseil des ministres ! C’est du jamais vu dans l’histoire de la République islamique de Mauritanie. Les « ministrés » eux se frottent les mains, se disant sans doute qu’ils ne sont responsables de rien dans cette situation. Pour une fois, personne ne parle. Ni en bien, ni en mal. Un gouvernement en sursis quoi. Et il y a une forte chance qu’à son retour, le « président des pauvres » laisse ce team continuer jusqu’à la tenue des élections municipales et législatives dont la date reste encore inconnue.

Et les pronostiqueurs, ceux qui ont souvent joué au « il part, il reste », comprendront finalement que le fait de suggérer au président Aziz de renvoyer l’équipe actuelle aux vestiaires produit exactement l’effet contraire de ce qui est recherché.

Il y a aussi que le sort du gouvernement actuel est fatalement lié à celui du président Aziz. Un président en convalescence, c’est forcément pour les ministres une période d’incertitude et de flottement qui ne prendra fin qu’avec le retour du rais. Alors on saura vraiment s’il est en mesure de continuer son quinquennat ou s’il va jeter l’éponge, comme on dit. Dans un cas, comme dans l’autre, la question du changement d’équipe reste posée.

Aziz qui a changé le gouvernement deux fois en un an (il a été remanié fin mars 2011) ne l’a plus fait depuis. Et on était parti pour croire qu’il ne le ferait plus jusqu’à la tenue des prochaines élections municipales et législatives qui devraient déterminer les nouveaux rapports de force.

Mais l’incident de « Tweïla » ne peut pas avoir laissé la perception des choses en l’état. Il y aura, forcément, un avant et un après. Sur tous les plans. Il n’est plus question maintenant d’interpréter un éventuel changement comme un signe d’échec ou d’instabilité caractérielle d’un pouvoir qui n’inscrit rien dans la durée. Ce ne sera plus une telle vision qui empêcherait Ould Abdel Aziz de faire le changement (chambardement ou léger remaniement) qu’il pense nécessaire. S’il a choisi de laisser encore le Premier ministre, Moulay Ould Mohamed Laghdaf en place, c’est qu’il juge que l’homme peut encore lui être utile. Une réflexion présidentielle, universellement établie, veut qu’on s’assure toujours qu’un second a d’abord pour rôle essentiel de servir de fusible quand les choses commencent à se gâter. L’on apprécie largement que le président de la République prenne les choses en main lui-même. Tous les responsables vous le disent aujourd’hui : rien n’est plus comme avant. La prudence est de mise pour ne pas être limogé ou même jeté dans le gnouf. Les ministres, eux-mêmes, « pâtissent » de cet excès de contrôle présidentiel puisqu’ils ne peuvent plus user – et abuser – de leurs prérogatives gouvernementales pour distribuer les faveurs à leurs parents, amis et proches. Ce qui pouvait donc amener Ould Abdel Aziz à pousser vers la porte son actuel PM, avec une bonne partie de son équipe, se trouvait ailleurs. Dans cette incapacité du gouvernement à donner une visibilité à son action économique et sociale.

La question qui se pose maintenant est de savoir si le président qui nous reviendra de Paris, étant capable de continuer, aura atteint le seuil de conviction pour se dire qu’il faut « rebeloter ».

Vue de l'Assemblée nationale de Mauritanie (Photo: AMI)

Renouvellement de la classe politique : Changement ou recyclage ?

Vue de l’Assemblée nationale de Mauritanie (Photo: AMI)

En politique, l’Union pour la République (UPR), parti au pouvoir en Mauritanie, est en train de faire sienne cette célèbre sentence de Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Le retour en force des caciques du pouvoir de Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya est une réalité aujourd’hui qui ne laisse rien présager de bon.

Le changement tant vanté par le pouvoir de Mohamed Ould Abdel Aziz prend la forme d’un simple recyclage qui a débuté par le retour en force des hommes du système Taya dans les rouages de l’administration et maintenant aux avant-postes de l’UPR.

La formule « chimique » (non magique) trouvée par le nouveau pouvoir pour recycler à moindre frais les hommes de l’Ancien Régime se passe de commentaire : l’éloignement ou le camouflage ! Pas de poste de ministre certes mais des sinécures dans des ambassades, des «chaires» de PCA (président de conseil d’administration) ou même tout simplement un emploi de l’ombre certainement largement rémunéré.

Cette sortie au grand jour des anciens hommes politiques de Taya, a débuté, il y a deux ans, à l’occasion de l’implantation de l’UPR, sorte de course aux honneurs et aux « mérites ». Elle met à mal l’idée d’un changement radical du système. Elle montre même le degré de naïveté de ceux qui pensent qu’un pouvoir, quelle qu’en soit la force, peut gouverner en Mauritanie sans ces hommes et femmes qui ont mis à profit trente ans de « professionnalisation » de la politique pour avoir une mainmise totale sur les rouages de l’Etat.

Ceci était visible, on se le rappelle, dès les premiers jours de la transition militaire 2005-2007. En présentant le coup d’Etat contre Taya comme une rupture, le CMJD (Conseil militaire pour la Justice et la Démocratie) gagnait certes les cœurs des exclus du Système mais risquait de se mettre sur le dos la puissance politique du moment. Un risque d’échec vite annihilé quand les militaires ont commencé, très tôt, à solliciter les acteurs politiques qui comptent (ceux qui soutenaient en fait le régime qu’ils venaient de faire tomber) pour faire passer leur transition comme une reprise en main d’un processus démocratique certes enclenché dès 1992 mais vite transformé en savant échafaudage politique pour maintenir au pouvoir un homme et son système.

Il fallait tout simplement que le jeu de cette alliance contre nature entre la classe politique ascendante et celle qui refuse de lâcher prise ne soit interpréter comme une…supercherie politique. Les « Indépendants » étaient nés. Fer de lance de la promotion de la transition «cmjdienne», ils demanderont la tête du Premier ministre Zeine Ould Zeidane, celle de son remplaçant, Yahya Ould Ahmed Waghef, avant de provoquer la chute du président démocratiquement élu, Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi.

Une partition admirablement bien jouée jusqu’au bout, quand les « indépendants » et leurs alliés « dépendants » du PRDR, de l’UDP et autre RD arrivent à imposer les nouvelles règles du jeu devant conduire à la tenue d’une élection présidentielle le 18 juillet 2009.

La Mauritanie venait en fait d’appliquer à la politique la loi de la conservation de la matière qui porte le nom de son inventeur, Antoine Laurent Lavoisier, et dont la fameuse sentence qui la résume est répétée souvent par des générations d’écoliers qui l’ont apprise par cœur.

La formule était pourtant faite pour ne pas durer. Elle servait à camoufler l’appartenance à ce qui représentait les restes de l’Ancien Régime, le PRDR, qui a été ainsi saigné à blanc pour les besoins de la cause.

Ceux qui ont « soufflé » aux militaires venus au pouvoir pour ne pas le quitter de si tôt ce stratagème continuent encore à agir de même pour reconstituer le puzzle. Conquérir le pouvoir n’était que la première étape de ce « plan » qui a pris de court tout le monde. La seconde phase était de créer les conditions qui permettraient au Système – et pas seulement au (nouveau) président démocratiquement élu – d’inscrire la nouvelle gouvernance politique dans la durée. D’où le travail de re-création du défunt PRDS sous un nouveau nom : l’UPR !

Et les pères (ils sont plusieurs à mettre la main dans la pâte) de la « chimie politique » moderne ont simplement reformulé de manière plus frappante et concise une idée déjà énoncée au 5ème siècle avant J.-C. par un philosophe atomiste ionien très en avance sur son temps, Anaxagore de Clazomènes : « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau ». Puis se retrouvent ! Une sorte de copier-coller avant l’heure.

Le coup d’Etat du 3 août 2005 n’a ainsi été une rupture avec le passé qu’en théorie. Cinq années ont suffit pour montrer aux Mauritaniens que dans le système mis en place par l’ancien président qui vit depuis en exil au Qatar, il y a un féroce combat entre « des choses qui ne savent pas mourir » et d’autres qui « ne savent pas naître ».

L’idée que la notion d’opposition puisse être choisie – ou même acceptée – comme un élément essentiel de cette démocratie que tout le monde met en avant, sans réelle conviction, renvoie à un Idéal européen sans encrage dans cette Mauritanie où l’on raisonne encore en termes de tribus, de régions, d’ethnies et de langues. Pas facile vraiment de changer en si peu de temps ce qui assurait la fonctionnalité du Système depuis plus de trente ans.

Ceux qui pensaient que le changement devait commencer par la mise à l’écart de tous les hommes de l’Ancien Régime se trompent. L’exclusion tentée par les tombeurs de Taya, dès les premiers jours de la Transition, a montré très vite ses limites et même son inconséquence. Les principaux instigateurs du coup d’Etat n’étaient-ils pas des piliers du système puisqu’ils en assuraient la sécurité?

La rupture n’étant pas possible, on avait opté pour la formule d’un recyclage par étapes. Le concept de changement était né. A la mauritanienne ! Tels anciens Premiers ministres ou ministres de Taya reviennent par une porte dérobée en acceptant un poste d’ambassadeur ! D’autres choisissent la porte de « service » et se retrouvent directeurs de sociétés ou d’établissements publics alors que certains, plus nombreux, se contentent de postes moins «visibles» mais leur permettant tout de même de garder la main. On manquerait pourtant de discernement en pensant que la nouvelle situation arrange les affaires du pouvoir. Le retour à cette sorte de « Terre promise » des Anciens crée un profond malaise au sein de la classe des Modernes, ceux que Taya confinait dans l’antichambre du pouvoir et qui ont vu leur heure de gloire sonner avec l’arrivée aux commandes de Mohamed Ould Abdel Aziz. Beaucoup des « ministrés » de l’ère Aziz s’exercent pourtant à imiter leurs modèles du régime Taya : ils cherchent à avoir leur coterie politique (leur « hachiya »), à descendre au bled pour mobiliser, dans la perspective de l’implantation de ce nouveau «machin» nommé l’UPR, adoptent le même style à la TVM, la même langue de bois qui a vexé le président de la République (et provoqué la sortie du gouvernement de Mohamed Abdallahi Ould Boukhary, ministre de la Communication revenu aujourd’hui aux affaires comme ambassadeur) et, sans doute aussi, les mêmes pratiques qui expliquent l’immobilisme et empêchent de croire que le pouvoir actuel est différent de tous les autres.

On tarde à comprendre que le « changement constructif » n’est pas un changement d’hommes. Ce n’est pas parce que tels anciens ministres de l’Ancien Régime sont tenus à l’écart de la gestion de la chose publique qu’il faut croire à l’émergence de cette « Mauritanie Nouvelle ». Il faut d’abord que ceux qui occupent aujourd’hui le pouvoir décisionnel au niveau du terrain politique et administratif comprennent que leur allégeance au pouvoir n’est pas un passe-droit.

Il faut aussi et surtout que le pouvoir lui-même comprenne que sans une opposition véritable, il jette le discrédit sur la démocratie qu’il cherche à se réapproprier et fait le jeu de ceux qui tirent profit de la diabolisation d’hommes et de femmes dont le seul tort est de penser la politique autrement. Vouloir attirer tous les opposants dans le giron du pouvoir, vouloir même que tous les Mauritaniens « coupent » leur carte frappée du sigle de l’UPR, n’est rien d’autre que cette volonté aveugle et aveuglante d’en arriver par raccourci au modèle de République bananière d’antan.

Sneiba Mohamed

 

 

L'ancien président mauritanien, Maaouiya Ould Sid'Ahmed Taya (1984-2005)

L’Ancien Régime, bouc-émissaire jusqu’à quand ?

L’ancien président mauritanien, Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya (1984-2005)

Voilà cinq ans déjà que Maaouiya n’est plus là. Cinq longues années que la Mauritanie essaye de se sortir du bourbier dans lequel il l’a laissé après deux décennies de gouvernance sans partage.

Oui, Taya, n’a pas laissé la Mauritanie dans un bon état. Oui, à son départ, le pays était au bord du précipice. Sur tous les plans (économique, politique et social). Il n’avait pas de solution lui-même pour la situation qu’il avait créée. Avec la complicité de la quasi-totalité des hommes politiques qui, aujourd’hui encore, continuent à vouer l’ancien Raïs aux gémonies.

Cinq ans déjà que Taya vit en exil au Qatar. Et pourtant, il est toujours là. Dans les esprits et les discours. De ceux qui l’ont destitué. Du peuple même. Pour des raisons tout à fait différentes.

Lors de ses visites à l’intérieur du pays le président Ould Abdel Aziz parle toujours de Taya. Indirectement certes. En évoquant un enseignement qui est à l’origine du plus grand mal que connait le pays actuellement (le chômage des jeunes), Aziz pointe du doigt la mal formation (malformation ?) au niveau d’un système éducatif aujourd’hui aux abois. L’Ecole mauritanienne ne prépare pas aux métiers, elle n’a pas de formations qualifiantes. Que de littératures et de choses qui n’ont aucune emprise avec la réalité et sur elle. Aziz dit à peu près ceci : « si vous ne réussissez pas à trouver du travail ce n’est pas la faute à l’Etat. Vous n’avez tout simplement pas le profil nécessaire » ! Mais de quelle formation et de quel profil parle-t-on ? N’avons-nous pas des ingénieurs qui chôment, des sortants de l’école de vulgarisation agricole de Kaédi qui ont erré longtemps sans savoir à quels saints se vouer ?

Certes, la seule université du pays sort chaque année des centaines, voire des milliers de diplômés es Lettres, Droits, Economies et autres « futilités » dont un pays comme la Mauritanie n’a pas besoin mais il est certain que cela ne saurait expliquer, à lui seul, les disfonctionnements flagrants que l’on constate aujourd’hui à tous les niveaux de la Fonction publique. Ce qui se passe au niveau des secteurs de production (pêche, agriculture, mines) montre que le problème est ailleurs ; il est à la fois structurel et « gestionnel ».

La Société nationale de développement rural (Sonader) n’est plus que l’ombre d’elle-même. A un certain moment, elle a été obligée de dégraisser alors qu’elle avait vraiment la possibilité de ne pas « mourir à petit feu » comme on le voit aujourd’hui. On peut dire la même chose d’un secteur des pêches qui, s’il avait été bien géré, avec d’autres préoccupations que celles de renflouer les caisses de l’Etat (Accord de pêche avec l’UE), pouvait avoir de meilleurs rendements que ceux qu’il a aujourd’hui.

Tout cela pour dire qu’on ne peut pas continuer, encore et encore, à tout mettre sur le dos de l’Ancien Régime. A parler d’accumulations quand on veut expliquer les problèmes de l’école, la corruption au niveau de l’administration, les incohérences de l’état civil, l’immixtion de la tribu dans la gestion des affaires de l’Etat, l’insécurité, etc. Cinq ans, c’est déjà un quinquennat, et il doit être suffisant non pas pour donner un autre visage à la Mauritanie mais, au moins, amorcer un nouveau virage.