La « sécurité » des chiffres : Ma perception d’un Atelier sur « le degré de satisfaction des utilisateurs des données budgétaires et financières »

Le président de l’OMLC (photo : cridem)

J’étais venu ce matin (14 décembre 2017) avec l’espoir de sortir, enfin, du « flou artistique » qu’entretiennent, très souvent, et paradoxalement, la « sécurité » des chiffres et l’assurance de ceux qui les manipulent à longueur de journée. Je suis ressorti, au bout de quelques heures, avec de nouvelles interrogations. Non pas sur les questions auxquelles, il faut le reconnaître, les experts conviés par le l’Observatoire mauritanien de lutte contre la corruption (OMLCC) et le Projet de gouvernance du secteur public (PGSP) ont répondu (avec l’assurance de celui qui connait) mais sur les dysfonctionnements d’une administration qui ne manque pourtant pas de ressources humaines capables de la sortir d’une situation aussi déplorable que celle d’avant 2005. En matière d’accès à l’information économique et financière.

Le thème de l’atelier était, à lui seul, tout un programme : « Degré de satisfaction des utilisateurs des données budgétaires et financières. »

La première chose qui m’est venue à l’esprit, avec mes prétentions de « journuliste » économique, est qu’on ne peut être « satisfait » de données qu’on n’a pas, ou très peu ! Me vient alors à l’esprit cette quête du Graal (pardon, de l’information), pour les besoins d’un article, qui m’avait conduit dans le bureau d’un directeur du ministère de l’Économie. La dérobade était connue : « il faut écrire au ministre ». Et attendre une réponse qui ne viendrait peut-être jamais ! L’article en question ne pourra alors être écrit, sauf si l’on se résout à recourir à la phraséologie de celui qui ne sait pas : « selon une source généralement bien informée », un « expert a indiqué »…

Car aucun directeur ou responsable à quelque échelon où il se trouve, ne peut divulguer ce qu’on appelle abusivement le « secret professionnel ». Cela se comprend au temps où tout baignait dans l’opacité la plus complète, pas en ces « temps modernes » où le gouvernement prétend  (?) mener une guerre sans merci contre la corruption.

En costume, le directeur de l’Autorité de régulation des marchés publics, A. S. Tebakh (photo : cridem)

Ceci dit, l’un des bons points de cet atelier, c’est d’avoir réuni un « bon choix » d’experts du secteur public et de la société civile : un ancien gouvernement de la Banque centrale de Mauritanie  (BCM), actuellement directeur général de l’Autorité de Régulation des Marchés publics, un ancien directeur général du Budget devenu fonctionnaire de la Banque mondiale, des directeurs au ministère de l’Économie et des finances, des présidents d’Organisations de la société civile intéressés par les questions de bonne gouvernance…Et j’en passe.

La question qui s’est posée d’abord est : À qui s’adresse-t-on, quand on évoque « les données budgétaires et financières » ? Entre initiés, l’approche doit être andragogique, précise Mohamed Abdallahi Billil, président de l’OMLCC, et « maitre de cérémonie » dudit atelier. Pédagogique, plutôt, rétorque un participant qui, comme moi, était venu apprendre d’abord avant de vouloir transmettre, vulgariser des concepts qu’il faut manipuler avec prudence. Savoir ce que sont les « données budgétaires » (recettes et dépenses, en termes simples), les distinguer des « données financières » (quelqu’un précisera que les données budgétaires sont des données « en amont », prévisionnelles, alors que les « données financières » sont en aval).

 

Etat des lieux

 

Hadrami Ould Oubeid, ancien directeur général du budget (photo : cridem)

Un constat partagé par tous les participants : Les autorités tendent, de plus en plus, à « offrir » ces informations mais de façon parcellaire. La meilleure expérience en la matière, dira Elhadrami Ould Oubeid, ancien directeur général du Budget, est celle de l’information online que présente, depuis 2009, le portail www.boost.budget.mr. Une présentation du budget de l’Etat, en termes de dépenses. Mais une exécution des LFI et LFR(loi de finances initiales, loi de finances rectificative), sans toutefois des données relatives aux financements extérieurs, n’est-elle pas finalement qu’une manière de ne pas être transparent, en « submergeant » l’utilisateur d’informations  « à compléter » ?

Ce site d’utilité public (et qui doit être d’un précieux apport pour les utilisateurs) est cependant peu connu. Pour une raison de communication ?

Cette expertise mauritanienne est pourtant « exportée » aujourd’hui dans des pays africains et, le travail en cours sur la partie recettes sera une première en Afrique.

Mais « boost » a aussi ses limites. Ce sont des informations « intégrales » sur les allocations (départements, chapitres, etc) mais pas sur leurs utilisations, ce qui ne permet pas à l’utilisateur de base de procéder à une analyse pertinente sur ce que la société civile appelle « budget citoyen ». Par exemple, détecter les « mauvais usages » en suivant la traçabilité des décaissements. Le cloisonnement mis en cause par plusieurs intervenants dans cet atelier d’importance existe même entre administrations d’un même département ! Des courriers peuvent rester sans réponses durant des mois, ce qui a nécessité la mise en œuvre, dira le directeur général des Réformes, d’un Projet d’open data qui permettrait désormais l’accès rapide et sûr à l’information. Reste que ces avancées, existantes ou en cours, ne se font pas sans heurts, comme le soulignera le représentant de l’Office national de la Statistique (ONS) qui énumèrera les problèmes rencontrés par cet établissement au premier rang des producteurs de l’information économique et financière mais aussi grand consommateur de données : accès limité à l’information, niveau désagrégé insuffisant, non respect des normes internationales.

Le président de l’Autorité de Régulation des Marchés Publics relèvera « quelques problèmes avec les données budgétaires » mais annoncera une grande réforme, « dès le début de l’année 2018 », avec la mise en place de Plans de passation des marchés publics et le fait que « toutes les dépenses s’exécuteront désormais sous formes de marchés publics ».

On peut donc dire, en guise de conclusion, qu’en termes de gouvernance, d’indices, ce n’est pas la disponibilité de l’information qui fait défaut mais bien la réglementation ou son application (quand elle existe). L’hyper centralisation est LE problème que l’administration mauritanienne doit régler au plus vite pour que le droit à l’information devienne une réalité dans un système qui se dit « démocratique ».

 

Sneiba Mohamed