Sleiman, de berger à Sangrava à pêcheur à Nouadhibou en Mauritanie

Les parcours « exceptionnels » ne sont pas l’apanage des seuls savants. Non. La vie de simples gens, comme Sleiman, l’homme aux multiples facettes (berger à Gweiwa, près de Sangrava, boy à Nouakchott, pêcheur à Nouadhibou et présentement charretier) mérite d’être connue.

Port artisanale de Nouadhibou (photo : Sneiba)

Une vie de souffrance et de résignation. Une vie de hartani dans cette Mauritanie où, si l’on accepte que l’esclavage n’existe plus (parce qu’il a été aboli moult fois), il n’empêche que ses séquelles continuent encore à peser, lourdement, sur le destin de centaines de milliers d’hommes et de femmes qui luttent pour leur survie.

Sleiman ne sait pas quand est-ce qu’il est né. Moi, je lui donne, tout juste, trente ans. Il peut en avoir cinq de moins, si l’on tient compte que la vie ne l’a pas épargné.

Quand je lui demande quand est-ce qu’il est venu à Nouakchott, il hésite avant de répondre : « Ten’gaaz Maawiya » (la chute de Maawiya). C’était en août 2005, date du coup d’Etat mené par les colonels Aziz et Ghazouani contre celui qui a régné sur la Mauritanie près de vingt ans (1984-2005). Sleiman ne se fait pas prier pour raconter sa vie. Une chaîne de péripéties.

« A Nouadhibou, j’étais venu pour  ramasser l’argent à la pelle », dit-il, sourire en coin.

C’est du moins ce qu’on lui a laissé croire quand des « gens de chez lui » rentraient, à chaque fête d’Al Adha (fête du sacrifice du mouton). Mais en allant lui-même à Nouadhibou, cette « île au trésor », Sleiman a vite déchanté.

D’abord, passer de berger à pêcheur ne se fait pas du jour au lendemain. Sleiman a dû subir une formation accélérée et être traité comme « apprenti ».

Autant dire sans revenu, même si le travail qu’il accomplissait était le même que celui des pêcheurs expérimentés. Plus tard, le contrat était tacite : il faut aller en mer et prier pour que les prises soient bonnes. Le propriétaire de l’embarcation ne s’engage, en fait, que pour l’achat de la production, après avoir récupéré les investissements. C’est lui qui fixe évidemment le prix puisque SES pêcheurs ne peuvent vendre qu’à lui. Autre manière d’exploiter ces pauvres : la nourriture est payée par le prélèvement de 500 UM du prix de chaque kilogramme vendu ! Dans ces conditions très avantageuses pour le propriétaire de l’embarcation, Sleiman et ses compagnons d’infortune ont droit à une « avance ». Une manière de « ferrer » ces « esclaves des temps modernes ».

Sleiman, devenu charretier à Nouakchott (photo : Sneiba)

Aujourd’hui, Sleiman préfère oublier son aventure avec la mer. « Oui, on peut gagner beaucoup d’argent mais seulement quand vous être maître de votre outil de production », dit-il, ce qui n’est pas mon cas ni celui des milliers de haratines qui travaillent dans ce secteur.

Après quatre ans passés à Nouadhibou, Sleiman avait décidé de reprendre ses activités de charretier à Nouakchott. Une autre péripétie qu’il me raconte au moment où il préparait un « plat » de cartons pour son âne. Il vient de rentrer de « Msiid el maghreb » (marché de la mosquée marocaine » avec 5500 UM (15 dollars) en poche. Une journée faste.

Des fois, il revient avec le strict nécessaire car la concurrence est de plus en plus rude. Les Maliens, qui occupent aujourd’hui le secteur de l’approvisionnement en eau potable, commencent aussi à investir celui de la livraison.

« Nous sommes aussi responsables »

Sleiman ne s’apitoie pas sur son sort. Il trouve seulement que la plupart des haratines sont aussi responsables de ce qui leur arrive. «Travailler aussi durement plusieurs années et ne pas penser à progresser, économiser, investir dans autre chose, est irresponsable », me dit-il. Il pense à ouvrir une boutique après avoir mis de côté suffisamment d’argent pour se lancer. Il est conscient qu’à un certain moment, il ne pourra plus continuer le travail harassant qu’il accomplit depuis plusieurs années entre 08 heures et 19 heures.

Préparation à la pêche au poulpe (photo : Sneiba)

Sleiman ne voulait pas finir sans me parler de ses autres expériences.

« J’ai aussi été berger à Soueiss’ya près de Zouerate. Mon employeur Taleb a été généreux avec moi portant mon salaire de 25. 000 ouguiyas (69 dollars) à 40.000 (110 dollars) ».

C’est à cette époque qu’il a pu construire une chambre en ciment au village pour ses parents et acheter quelques moutons.

Sleiman ne veut pas que ses deux enfants vivent le même calvaire que lui. Il a pris soin de les confier à un enseignant du Coran, à Tarhil, en attendant de les inscrire dans cette école où lui n’est resté que deux ans. Retourner à Nouadhibou ? Non, répond-il.

De Nouakchott, il reviendra un jour à Gweiwa où, « malgré frictions autour de « gliig ehel Taleb Maham » (barrage), nous n’avons pas de problèmes particuliers avec « nos » maures », conclut-il.

Reportage réalisé dans le cadre du Projet : « Liberté, droit et justice : combattre l’esclavage par ascendance en Mauritanie » du Département d’Etat des Etats-Unis.