En Mauritanie, quand le bâtiment va…rien ne va

Quand le bâtiment va…rien ne va. A Nouakchott, c’est le sentiment partagé de tous ceux qui vivent cette fin de second mandat de Mohamed Ould Abdel Aziz comme un calvaire.

Personne ou presque ne se soucie des « choses » politiques. Ils considèrent que c’est maintenant peine perdue. Le Sénat n’existe plus.

« Nous l’avons supprimé, nous l’avons supprimé », avait crié le raïs lors du dernier meeting référendaire, alors même que les Mauritaniens n’avaient pas encore voté pour prononcer la sentence de mort de la chambre haute du Parlement.

Damaan Assurances (photo : Sneiba)

Le « dérèglement » créé par les amendements constitutionnels a pris de court l’opposition désarmée. Et en désarroi. On ne parle plus que de la crise économique qui étouffe le pays tout entier.

Paradoxalement, le secteur du bâtiment explose à Nouakchott

A voir la frénésie qui gagne le secteur du bâtiment à Nouakchott, on peut penser que la Mauritanie tourne. Merveilleusement bien, même. C’est ce que pensent les autorités et ceux qui tirent les ficelles du pouvoir depuis 2009.

Ici, c’est la gouvernance du fer et du béton. Le reste ne compte pas. Les bâtiments « Blocs A » de Nouakchott ont été rasés. A leur place, la Société nationale industrielle et minière (Snim) a construit sa tour de quinze étages, devenue le plus haut édifice de la ville.

Investissement déclaré : 6 milliards d’ouguiyas (15 millions d’euros). Le nouveau siège de la société minière figure en bonne place dans les inaugurations du 28 novembre prochain, fête nationale de Mauritanie.

Le nouveau siège de la SNIM (photo Sneiba)

A côté, la société d’assurance « Damaan » (Appartenant également à la Snim et à des privés) a investi 8 millions d’euros pour avoir un siège de huit étages.

Le groupe Ghadda dirigé par un cousin du raïs, est en train de bâtir son nouvel empire. L’ancienne caserne de la musique militaire est devenue le nouveau Grand Marché de la capitale réalisé par la société ISKAN , et inauguré ce 22 novembre 2017 par le président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz.

Le gouvernement veut céder un millier de boutiques aux occupants du mythique marché de la capitale. Juste en face, l’escadron d’escorte et de sécurité de la gendarmerie nationale a été rasé par un commerçant. Il en fera fort probablement un énième marché !

La rénovation-bradage du centre ville ne s’arrête pas là. L’appât du gain commande toutes les opérations de déménagement entreprises par l’État depuis 2009. Certains parlent d’un centre commercial dont le coût serait de 2,5 milliards d’ouguiyas.

Présentation en vidéo du nouveau centre commercial de Nouakchott.

Un mode opératoire connu

Au commencement de ce vaste programme qui fait du BTP l’essentiel du développement économique de la Mauritanie, était le nouvel aéroport international de Nouakchott dont le coût reste, à ce jour, une énigme.

C’est le même montage dont s’est servi le gouvernement pour attribuer le marché de construction d’un nouveau palais des congrès à un autre proche du président. Coût du projet : 14 milliards d’ouguiyas.

Le ministre de l’Économie et des Finances, interrogé sur le recours de plus en plus fréquent aux marchés de gré à gré répond : « Ils ne sont pas interdits par la loi et nous avons respecté les procédures puisqu’il s’agit du sceau de l’urgence ».

Les préoccupations des gouvernants éloignées de celles des citoyens

Dans huit mois, la Mauritanie accueille le 31ème sommet de l’Union africaine. L’infrastructure de 5 000 places doit être prête pour cet évènement à connotation politique de même valeur que le sommet de la Ligue arabe du 25 juillet 2016.

Les Mauritaniens sont agacés par le manque d’attention du gouvernement pour les autres problèmes que rencontre le pays.

  • Le déficit pluviométrique nécessite la mise en place d’un Plan d’urgence de même ampleur que celui de 2011. C’est ce que réclame une opposition qui saisit toute occasion pour fustiger la gestion du pouvoir, notamment ce qu’elle appelle « le bradage du foncier ».

Mais pour l’instant, le gouvernement a d’autres soucis : parachever le processus politique devant assurer l’émergence de ce que les partisans du pouvoir appellent déjà l’avènement de la Troisième République.

  • Les projets routiers, dont certains ont commencé il y a dix ans (Atar-Tidjikja) enregistrent des retards considérables. En cause, l’octroi des marchés à des sociétés non qualifiées, ou la rupture des financements comme c’est le cas de la route Nouakchott-Rosso dont seuls 48 km sur 204 ont été refaits grâce à l’UE. Pressé par les populations pour entreprendre la réfection de cet axe névralgique entre la Mauritanie et le Sénégal, le gouvernement avait promis que les travaux commenceront en juillet 2017. Depuis, on attend toujours.

Le « secret » de la bonne marche du secteur des BTP, au détriment des autres domaines d’activité, s’explique par diverses raisons.

Le pouvoir met en avant la nécessité de donner à Nouakchott le visage d’une vraie capitale en rasant tous les anciens bâtiments administratifs et les logements sociaux qui datent du début de l’indépendance du pays.

Le centre-ville de Nouakchott en chantier (photo : Sneiba)

L’opposition, elle, parle de la « voracité » des proches du président qui veulent faire main-basse sur le Nouakchott « utile » en s’emparant, à prix symboliques, de tout ce qui a une valeur immobilière certaine. En face de l’immeuble de la Snim, la Cité de la police a acquis une valeur inestimable et ses occupants ont été « dégagés ».

Le nom de l’acquéreur n’est pas connu pour l’instant mais il ne peut sortir que du cercle restreint des « nouveaux riches ». Ceux qui font que la Mauritanie est en train de revivre tous les problèmes de gouvernance qu’elle avait connue avant la chute du président Taya en 2005.