A la rencontre des femmes courage de la plaine de Leikleyla en Mauritanie

Femmes devant la boutique de la coopérative Leikleila d’Aleg (photo : Sneiba)

Aleg, ville du centre de la Mauritanie, est la capitale du Brakna. Beaucoup de Mauritaniens connaissent cette cité où s’est tenu, en 1958, le Congrès d’Aleg, considéré comme l’acte de naissance de la Première République. Aleg est aussi une ville où les habitants, majoritairement haratines, luttent pour leur survie.

Elles sont cent femmes haratines regroupées dans la coopérative agricole de Lekleila, du nom de la vaste plaine où l’on cultivait, jusqu’à une date récente le mil et autres céréales traditionnelles. La coopérative a démarré en 2011, grâce à l’argent procuré par une boutique communautaire que les adhérentes avaient démarré en 2006 avec une mise individuelle de 13.000 ouguiyas (36 USD).

« Notre objectif n’était pas de faire des bénéfices mais d’avoir un recours autre que celui des commerces de la ville et de favoriser un climat de vie digne », assure Khadjana Mint Mohamed M’Bareck, la présidente de la coopérative.

La boutique vue de l’intérieur (photo : Sneiba)

Sans niveau scolaire significatif, ou même sans avoir été à l’école pour la plupart, ces femmes se devaient de lutter avec acharnement pour développer leur projet. Aujourd’hui, le résultat est plus que satisfaisant : En plus de la coopérative agricole et de la boutique, elles louent du matériel de cérémonie (mariages, baptêmes, etc) et gèrent un dépôt de bonbonnes de gaz butane qui complète leur autonomie vis-à-vis des boutiques du marché d’Aleg.

« C’est une organisation complète que nous avons là, assure une femme. Le jardin nous procure les légumes dont nous avons besoin sur une période de l’année, même si les factures de la SNDE (Société nationale d’eau) sont un salées à notre goût. La dernière facture (celle du mois de novembre) est de 125000 ouguiyas », précise-t-elle.

Les femmes gèrent la boutique à tour de rôle. Les deux femmes qui assurent le « tour » ont une part du bénéfice. La clientèle est assurée essentiellement des membres de la coopérative et de leurs proches.

Henné dans le jardin de la coopérative (photo : Sneiba)

Quand on demande à ces femmes de dire en quoi réside leur fierté, elles répondent spontanément : par le fait qu’on a réussi à monter notre propre affaire, et cela presque sans l’aide de personne. Elles se ravisent pour signaler que l’Etat, à travers « la structure qui aide les esclaves » (Tadamoun, je m’empresse de préciser), leur a accordé un modeste soutien : un vulgarisateur agricole, des semences et des barbelés.

La coopération espagnole a aussi posé une seconde clôture sur les dizaines d’hectares achetés à l’un de ces anciens maîtres qui continuent toujours à assurer leur mainmise sur bonne partie de la plaine de Lekleila.

 

Laissées pour compte

 

Aleg, un spectacle de désolation (photo : Sneiba)

Le sort de ces femmes est un démenti à tous ceux qui disent que la Mauritanie se développe !  Un démenti aussi à ce que traduisent les chiffres. Les chiffres d’une économie qu’il faut cependant lire à plusieurs échelles : celles du pays, des capitales régionales, des moughataas (départements) et des zones rurales.

Des villes où il ne fait pas bon vivre, on en compte à gogo en Mauritanie. Des villes où les habitants se délassent faute de travail, où les citoyens sont pris entre le marteau des commerçants et l’enclume de l’administration. Le « développement » dont on parle, et encore, se limite aux villes de Nouakchott et de Nouadhibou qui concentrent ce que le pays compte d’unités industrielles et de centres d’intérêts.

Le reste des cités souffre, depuis l’indépendance du pays, de l’absence d’une politique de développement qui prend en compte leurs spécificités, à l’image d’Aleg, ville où les populations, essentiellement haratines, luttent pour leur survie. Aleg, une ville où il n’y ni projet agricole, ni usine, ni centre de formation est l’illustration parfaite du mal développement que connaît la Mauritanie.

A part les commerçants et les travailleurs de l’administration, tout le monde survie grâce à des activités informelles auxquelles on ne peut même pas donner de nom !

Chacun s’improvise un métier, en espérant que les autres éprouvent le besoin de faire appel à ses services : vendeuses de légumes, charretiers, boulangers, manœuvres, coiffeurs, « michelins », un nom bien de chez nous, restaurateurs, bouchers, voilà à quoi s’occupent les gens de l’intérieur. Il n’y a ni usine qui a besoin d’ouvriers, ni ferme agricole qui nécessite une main-d’œuvre, comme cela se voit partout dans le monde.

Dans les villes de l’intérieur, du sud, de l’est et du Centre, les spécificités économiques doivent être prises en compte, comme pour Zouerate et Nouadhibou, pour le développement harmonieux de l’ensemble du pays. C’est cela que le gouvernement actuel doit comprendre pour résoudre l’équation des déséquilibres entre Nouakchott et le reste de la Mauritanie.

Reportage réalisé dans le cadre du Projet : « Liberté, droit et justice : combattre l’esclavage par ascendance en Mauritanie » du Département d’Etat des Etats-Unis.