La « success story » de Mohamed Saleck dans la plaine de M’Pourié, en Mauritanie

J’étais à la quête d’un haratine « ouvrier agricole » lorsque je suis tombé par hasard sur un « propriétaire terrien ». En fait, Mohamed Saleck a été l’un avant de devenir l’autre. Par son courage et à sa persévérance.

 

Mohamed Saleck, d’ouvrier agricole à exploitant (photo : Sneiba)

Depuis dix ans, Mohamed Saleck travaille pour son propre compte sur les cinq hectares qu’il a achetés dans la plaine de M’Pourié. Une petite affaire familiale qui lui permet aujourd’hui de faire vivre sa famille et de sortir de la précarité de ses années de jeunesse.

Avec une production de 150 sacs de riz à l’hectare, quand la campagne qui dure de trois à quatre mois est bonne, Mohamed estime que l’agriculture nourrit bien son homme. Certes, les usiniers de Rosso n’achètent plus toute la production pour la revendre à la Sonimex (Société nationale d’import-export) que l’on dit au bord de la faillite, mais ils continuent toujours à proposer le même prix (100 UM au kilogramme) pour les petits producteurs de la plaine de M’Pourié. Parce que la politique du « consommer locale » a obligé l’Etat à taxer fortement le riz importé et à favoriser l’offre du riz mauritanien.

Pourtant, continuer à exploiter ces cinq hectares en réalisant des bénéfices, est loin d’être évident. Le sexagénaire me trace rapidement le topo : il faut 5 sacs d’engrais pour un hectare, 16.000 UM pour le tracteur qui doit retourner la terre et 30.000 UM de redevance eau (toujours à l’hectare) payés à l’Etat. « Cela n’aurait pas été possible si je devais, en plus de ces charges, engager des ouvriers », me dit-il. « Je m’appuie uniquement sur mes enfants ; quand l’école le permet », précise-t-il.

A M’Pourié, les étrangers sont légion. C’est encore Mohamed Saleck qui donne l’explication : les nationaux, essentiellement des haratines, ne veulent plus de ce travail harassant. Ils préfèrent travailler au marché de Rosso, au débarcadère ou dans le BTP, surtout que, contre 45.000 ouguiyas/mois, on leur demande de servir à la fois d’ouvrier agricole et de gardien, en vivant dans un abri de fortune près de la parcelle ! Seuls les travailleurs sénégalais et maliens acceptent ces conditions drastiques parce qu’ils n’ont pas d’autres choix. On parle même, à Rosso, d’une « bourse » du travail où les étrangers proposent leurs services à des agriculteurs mauritaniens fainéants.

M.D est un Sénégalais de 19 ans. Il dit être engagé pour 43.000 ouguiyas. Il se plaint de devoir vivre sur place durant la campagne et de devoir dépenser une partie de son salaire pour manger et boire. (photo : Sneiba)

 

 

Le programme « jeunes chômeurs », un désastre économique

 

L’idée d’amener les jeunes diplômés chômeurs à se tourner vers l’agriculture était bonne, mais comme tous les programmes où il y a profit, elle a été faussée, dès le départ. Des jeunes qui ne connaissent rien à la terre, qui n’avaient aucune attache avec le milieu, ont bénéficié de 10 hectares chacun, d’une aide substantielle d’installation et de trois vaches laitières pour commencer une vie d’agriculteurs. Mohamed Saleck, qui estime que cette aide aurait dû aller à des agriculteurs comme lui, affirme que sur les 125 jeunes du premier programme, il ne reste plus qu’une poignée. Les autres ont préféré vendre ou louer les parcelles que l’Etat leur a attribuées croyant bien faire.

Un abri de fortune (photo : Sneiba)

Mohamed estime que les ouvriers agricoles, essentiellement des haratines, avant l’arrivée des Sénégalais et des Maliens, pouvaient bien profiter de ce programme si la volonté d’arriver à l’autosuffisance alimentaire et de procurer du travail aux mauritaniens était bien réelle. « On n’a pas besoin de  se torturer les méninges pour comprendre que l’objectif de cette opération était autre », dit-il.  A chaque fois que le gouvernement met en place une opération, « il y a des intrus. Ici, l’agriculture a ses hommes et c’est nous. Si la CDD (Caisse des dépôts et de développement) consent à nous aider, elle ne le regrettera pas. Il y a un véritable trésor caché dans cette terre, mais il faut les moyens pour le faire sortir », conclut Mohamed.

« Tu vois, je suis seul. Aujourd’hui, les enfants ne peuvent pas m’aider parce qu’ils sont à l’école. Chaque jour, il faut se lever à quatre heures du matin pour être là avant les mange-mil (premier danger pour les parcelles de riz à un mois de sa maturation). Pour me faire aider, j’ai été cherché un travailleur étranger mais ce qu’il me demande est au-dessus de mes moyens. »

Mohamed Saleck, d’ouvrier agricole à exploitant (photo : Sneiba)

A un mois de la récolte, cet homme se bat, seul, pour entretenir une activité qui l’a aidée à sortir de la précarité. Certes, il n’est pas devenu un « propriétaire terrien », au sens où l’on comprend ce terme en Occident quand on pense aux riches hommes d’affaires mauritaniens qui ont fleuré le filon en investissant dans l’agro-business, mais, au moins, il travaille en homme libre, laissant derrière lui sa condition d’ouvrier agricole exploité, à outrance.  Un esclavage foncier que les haratines refusent de plus en plus dans la Vallée du fleuve Sénégal, et plus précisément dans la plaine de M’Pourié.

Reportage réalisé dans le cadre du Projet : « Liberté, droit et justice : combattre l’esclavage par ascendance en Mauritanie » du Département d’Etat des Etats-Unis.

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