Ma vie ne regarde que moi (1)

Tourments

 

ma-vie-ne-regarde-que-moiL’idée de devenir écrivain l’habite depuis plusieurs mois. Il pensait qu’il s’agissait de l’une de ces folies passagères qui le prend souvent, quand il réalise que sa vie est une succession d’échecs. Il se dit que c’est le seul moyen qui reste pour que, lui aussi, devienne « quelque chose ».

Il remettait pourtant à plus tard ce projet d’écriture, auquel il ne parvient pas à donner forme. Il se dit qu’il risquait de comptabiliser une déception de plus après avoir échoué en tout. Ses mérites de « grand professeur » de français ne l’ont pas mené très loin, après vingt ans de classe : directeur des études dans un lycée de Nouakchott puis chef de division au ministère de l’éducation. Des moins bons que lui ont pourtant réussi à devenir inspecteurs, directeurs, conseillers et même ministres. Lahi avait alors pensé qu’il pouvait réussir par la politique ce qui ne lui a pas été donné par l’enseignement.

La politique, la chère « bolletig », pensa-t-il, est le domaine de l’impossible. Il n’a jamais été d’accord avec l’assertion qui dit le contraire. La politique, « l’art du possible » ? Non, non, cria Lahi sans s’en rendre compte. La politique est faite pour les nuls et les menteurs, sinon comment expliquer que des moins que rien (il pensa à deux ou trois noms de parvenus que la retenue l’empêche de citer) puissent aujourd’hui diriger de grandes institutions publiques ?

C’est décidé donc, l’écriture sera sa revanche sur le sort. Lahi pensa d’abord aux sujets qu’il faut aborder. Des sujets susceptibles de faire sa notoriété. Mais écrire sur quoi ? Surtout, écrire pour qui ? Il faut d’abord répondre à ces deux questions essentielles.

Lahi a eu une mauvaise expérience avec son blog « Mauritanités ». Certains sujets pourtant très appréciés par ses amis étrangers sur les réseaux sociaux, lui ont attiré des problèmes dans son pays. Ici, les gens n’aiment pas entendre des vérités qui dévoilent leurs choses cachées, leur être. Par exemple, ne leur raconte pas des histoires de femmes. Ils te traiteront de perverti ou, plus grave, de mécréant. Chacun aura le reflet de son existence dans ce que tu écris. Il dira, en te lisant, « c’est de moi qu’il parle ; il a dû certainement apprendre mon histoire ». Evite aussi les sujets à polémique. Ne dis pas que l’esclavage existe dans ton pays. On te répondra que c’est faux, bien que des lois punissant ceux qui le pratiquent encore foisonnent ! L’Etat utilise une terminologie hypocrite, un euphémisme, en parlant de séquelles. Evite également d’aborder les discriminations raciales dans un pays où l’islam, religion d’égalité, est censé être pratiqué par toute la population.

Hum ! Bon, bon, se dit Lahi, à ce rythme-là, je n’aurai pas de problématiques à aborder dans mon livre. Si je continue à écarter les sujets qui fâchent, je dois renoncer tout simplement à ma nouvelle vocation et continuer à télécharger des films gratuits sur cpasbien. Subitement, il se rappelle d’un autre site qu’il visitait fréquemment quand il avait encore un peu de temps à consacrer à la lecture. Une idée lumineuse jaillit dans son esprit ravagé par le doute depuis qu’il avait raté un concours des inspecteurs. La première fois où son nom ne figure pas en bonne place dans la liste des admis. Il apprendra plus tard que c’était à cause de son âge. Le ministère ne voulait pas envoyer à l’ENS des professeurs qui iraient à la retraite quatre ans après leur sortie !

(A suivre)