La fièvre de l’or s’empare des mauritaniens

En Mauritanie, personne ne parle plus de cette fichue « bolletig¹ ». La visite que le président Aziz compte mener dans la wilaya du Hodh Chargui, d’où partent généralement tous les appels « historiques », n’intéresse plus personne. Le dialogue politique (inclusif ou exclusif) est devenu une banale discussion de salon. L’actu de l’heure, celle qui est dans toutes les bouches, qui crée une effervescence telle qu’on en a jamais vu en Mauritanie est celle de l’or que des citoyens ont ramené de la zone de Tasiat où opère, depuis 2010, la société canadienne Kinross. Reportage.

 

Chercheur d'or (Crédit photo : elhourriya.net)
Chercheur d’or (Crédit photo : elhourriya.net)

Ils entendaient parler de l’or sans croire en lui. Parce qu’ils ne le voyaient pas. Ne sentaient pas son apport dans une économie exsangue. Ils se disaient que c’est un mirage; une histoire entre l’Etat et la société canadienne Kinross, propriétaire de la mine d’or de Tasiast, située à 250 kilomètres au nord de Nouakchott. Les milliards qu’évoquent les journaux et sites ne leur disaient rien puisqu’ils ne les voyaient jamais. L’or était vendu ailleurs, loin de leurs regards et de leur envie. Kinross gardait sa part (97%) dans ses comptes domiciliés à l’étranger et ne retenait que le « minimum vital » pour faire tourner sa mine. Son business. L’Etat, lui, était ravi de ses revenus de 3% qui, convertis en ouguiyas, faisaient quand même quelques milliards ! Une manne qui lui permet de financer certains projets, sans parler de la « part du lion », celle des généraux et des hauts responsables qui couvrent les exactions commises par Kinross. La SEC américaine (Securities and Exchange Commission) a mené une enquête à ce sujet mais les mauritaniens attendent toujours ses conclusions.

Mais le vrai changement est intervenu il y a un mois. Quand on a commencé à parler de citoyens qui ont découvert de l’or en Inchiri ! Cette région où se trouve justement la société Kinross. Ce fut alors la ruée. On parle de 100 000 mauritaniens atteints par la fièvre de l’or. Quelques 16 mille demandes d’autorisations seraient actuellement en instance à la Société mauritanienne des hydrocarbures et du patrimoine minier (SMHPM).

À Nouakchott, c’est donc un « weilemak yel warrani² » qui s’est emparé d’une jeunesse désœuvrée et prête à tout pour sortir de la précarité. Le chômage atteint le seuil critique de 33%, selon les données les plus récentes de la Banque mondiale. Le gouvernement parle lui, on ne sait par quel effet de magie de 10% seulement ! Différence de perception sans doute. Et de motivations.

Toujours est-il que beaucoup de jeunes ont déjà pris la route de l’Europe et de l’Amérique. Au péril de leur vie. Maintenant qu’on leur dit que l’or est à 300 km au nord de Nouakchott, ils reprennent espoir. Ils croient en leur fortune. Ils n’hésitent que le temps de constituer une équipe, de dénicher le fameux appareil détecteur du métal jaune, dont le prix est passé en l’espace de quelques jours, de 500.000 UM à 1.500.000 UM ! Les commerçants qui ont flairé le coup les premiers ont déjà tiré profit de cette ruée vers l’or qui a aussi profité aux agences de location de voitures. Les tout-terrains sont pris d’assaut à 50.000 UM (125 euros) la journée et Nouakchott, en ces jours de fièvre de l’or, me rappelle les villes japonaises où ne roulent que les petits modèles.

 

L’Etat lève l’interdiction

 

Campement de chercheurs d'or (crédit photo : elhourriya.net)
Campement de chercheurs d’or (crédit photo : elhourriya.net)

L’Etat a voulu contenir dans un premier temps ce mouvement des populations qui s’effectue de Nouakchott vers la zone tampon entre les wilayas de Nouadhibou et de l’Inchiri. Ce grand désert où l’on se perd facilement et où aucun point d’eau n’existe. Il a voulu surtout protéger les intérêts des sociétés étrangères qui ont déjà des permis d’exploration/exploitation de l’or en Mauritanie (Tasiast et MCM).

Des unités de la gendarmerie nationale ont alors intercepté des groupes d’aventuriers qu’elles ont dépossédé de leur matériel et contraint à rebrousser chemin. Mais l’ampleur du phénomène était telle qu’elle faisait courir à l’Etat un risque de soulèvement. Nouakchott bruit de ces histoires de personnes devenues subitement riches et chacun voulait aller, voir et revenir avec des kilogrammes d’or. Journaux, sites et télévisions sortaient même quelques « cas ». La rumeur devient réalité. L’or existe. Ou plutôt : on peut l’avoir avec des moyens rudimentaires. Car Tasiast l’exploite depuis 2010 et prétend vendre une production de 250000 onces par an. Certains pensent qu’elle produit largement plus que ce qu’elle déclare à un État ne disposant d’aucun moyen de contrôle.

Et puis, il y a eu ce revirement spectaculaire. L’Etat décide de légaliser l’orpaillage. Sans doute avait-il vu que cette recherche traditionnelle de l’or existe dans plusieurs pays de la sous-région (Mali, Burkina, Guinée). Il faut seulement que les domaines réservés (les permis d’exploration délivrés à des sociétés étrangères) soient protégés pour ne pas enfreindre aux lois garantissant les investissements. Les chercheurs d’or doivent également être munis du matériel nécessaire et payer 100.000 UM à la SMHPM contre un permis valable quatre mois. Et, en cas de découverte, le produit doit être vendu à l’Etat qui s’est empressé de mettre en place une commission chargée de cette opération.

Cette sortie du gouvernement, par la voie du ministre du Pétrole, de l’énergie et des mines, Mohamed Salem Ould Béchir, a fini par convaincre les sceptiques que cette histoire de l’or découvert par de simples citoyens n’est pas une blague comme les mauritaniens savent en créer, surtout dans le domaine politique et social.

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