Mauritanie : 2005-2015 : coup d’état, « Rectification » et mises à mort politique (retrospective)

Le président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz (Photo : AMI)
Le président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz (Photo : AMI)

Le pouvoir était et reste un rapport de forces. Il faut savoir actionner tous les leviers (militaire, économique, politique) pour assurer sa victoire mais également se maintenir le plus longtemps possible dans un pays où la démocratie n’est qu’un jeu. En 2005, le colonel Mohamed Ould Abdel Aziz, alors commandant de la Garde présidentielle et principal instigateur du coup d’état contre Taya, est le seul à avoir compris cette donne essentielle de la « démocratie » mauritanienne. Le moyen d’être aux commandes importe peu : co-gouvernance avec le colonel Ely Ould Mohamed Vall, « pilotage automatique » avec Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi et gestion personnelle du pouvoir à partir d’août 2008.

 

La chute de Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya avait provoqué un branle-bas de combat, un « weilemak yel warrani », au sein de la majorité hétéroclite qui l’avait soutenu deux décennies durant. Par crainte ou par intérêt. A ce sujet, il faut reconnaître une chose: malgré l’ampleur de la fraude à chaque élection, Maaouiya gagnait haut la main, l’administration, les tribus, l’argent et le savoir ayant pris le parti de se ranger dans son camp parce que ceux qui s’adonnaient à la politique comme profession n’acceptaient pas d’être du côté des perdants. Le Parti républicain démocratique et social (PRDS) n’avait aucun effort à faire (donc aucun mérite) pour que les cadres de l’administration, les hauts gradés des forces armées et de sécurité, les hommes d’affaires, les chefs de tribus et les « intellectuels alimentaires » (à l’image des humanitaires) lui prêtent allégeance pour servir et se servir. Une mécanique électorale que le pouvoir issu du coup d’état du 03 août 2005 allait utiliser en usant de moyens aussi ingénieux les uns que les autres.

Le phénomène des « indépendants »

Le président Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, élu en mars 2007, déposé en août 2008
Le président Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, élu en mars 2007, déposé en août 2008

La chute de Taya devait aussi consacrer, théoriquement, la mort du PRDS. Personne n’allait comprendre qu’on puisse aller à la conquête du pouvoir avec un parti aussi décrié que l’homme qui l’a incarné près de quinze ans. Cela allait correspondre au diction qui dit chez nous « je ne mange pas la charogne mais j’en bois la sauce » (ma newkel ejive yaghayr nechreb maha). La tactique était alors de créer une sorte de big bang politique qui a donné naissance au phénomène des « indépendants » qui n’était rien d’autre que des barons du PRDS recyclés. Au profit de qui ?

On pensait alors, dans l’immédiat, à Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi mais les évènements montreront plus tard que les « indépendants » dépendaient des colonels futurs généraux Aziz et Ghazouani. Sidioca, « le président qui rassure », n’était qu’un intermède dans la réalisation de la pièce de théâtre qui se jouait avec un jeu d’ombre et de lumière devant une communauté internationale loin d’être rompue aux rouages de notre « bolletig ».

Cheval de Troie

Ahmed Ould Daddah, président du RFD (opposition)
Ahmed Ould Daddah, président du RFD (opposition)

Contrairement à ce que pensent certains, la mise à mort politique d’Ahmed Ould Daddah et de son grand parti, le Rassemblement des forces démocratiques (Rfd) a commencé bien avant la « Rectification » de 2008. Si le futur candidat Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi a bénéficié du soutien « empoisonné » des « indépendants », Ahmed Ould Daddah a vu son parti renforcé par l’arrivée massive de nouveaux cadres-anciens du PRDS, qui se révéleront plus tard être des taupes. Cela deviendra plus évident lorsque ces « agents doubles », pour la plupart anciens ministres de Taya passés au service de Mohamed Ould Abdel Aziz, quitteront le navire Rfd quand Ould Daddah, comprenant trop tard le véritable dessein du tombeur de Maaouiya, décide de retirer son soutien à la « Rectification ». L’objectif de cette stratégie bien pensée était de faire croire à l’opinion publique nationale et internationale qu’Ould Daddah était désavoué y compris à l’intérieur même de son parti.

Donc, la « fronde » contre Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi s’était accompagnée, on le sait maintenant, d’une mise à mort politique d’Ahmed Ould Daddah. Le terrain était alors dégagé pour le général Mohamed Ould Abdel Aziz pour achever un plan de conquête du pouvoir savamment élaboré en 2005. Le seul hic était un ancien colonel nommé Ely Ould Mohamed Vall dont l’aura de la transition militaire 2005-2007 devait disparaître. A n’importe quel prix.

Détruire le mythe de 2007

Colonel Ely, président de la transition militaire 2005-2007
Colonel Ely, président de la transition militaire 2005-2007

La stratégie du général Aziz était également d’effacer de l’esprit des mauritaniens le passage éclair d’Ely Ould Mohamed à la présidence, en les convaincant que la crise politique d’août 2008 portait en elle les germes d’un mauvais passage de témoin en 2007. En effet, le discours itératif de la « fronde » des parlementaires conduite par le sénateur Mohcen Ould El Haj et le député Sidi Mohamed Ould Maham était que Sidioca, soutenu par les généraux Aziz et Ghazouani, a fini par tourner le dos à ses « bienfaiteurs » pour s’appuyer sur des « revenants » de l’Ancien Régime ! Pour renforcer cette thèse, le président Sidi a été obligé de désavouer son Premier ministre Zein Ould Zeidane, de nommer Yahya Ould Ahmed Waghef et de s’ouvrir sur les islamistes de « Tawassoul » et les anciens kadihines de l’Ufp. Une « charge » de plus contre lui puisque ce nouveau gouvernement n’a pas tenu deux mois « l’armée parlementaire » du général Aziz refusant de collaborer avec des partis politiques à l’idéologie « orthodoxe ».

Pour sortir Ely de la donne politique de façon définitive, le pouvoir l’a « tué » par le score inattendu de 3% à la présidentielle de 2009. Un résultat qui peut avoir été « travaillé » en amont et en aval mais, en réalité, il y a ceux qui pensent que l’ancien président du Conseil militaire pour la justice et la démocratie (CMJD) aurait dû patienter un peu. Vouloir revenir au pouvoir, deux ans seulement après l’avoir quitté « volontairement », est une avidité politique que les mauritaniens ont reproché à l’ancien président. Il est presque sûr que cette mise à mort politique d’Ely Ould Mohamed Vall est le meilleur « coup » que son cousin Aziz a porté à un adversaire politique. En fait, dès 2005, la bataille était engagée entre ces deux hommes et non pas entre Sidioca et Daddah qui appartenaient déjà à une époque révolue. Celle de l’avant coup d’état du 10 juillet 1978.