Mauritanie : à bas le tribalisme, vive la tribu !

Lobatt, émir de la tribu guerrière "Oulad Noghmach", Brakna, 1934 (Photo : Archives de Mauritanie)
Lobatt, émir de la tribu guerrière « Oulad Noghmach », Brakna, 1934 (Photo : Archives de Mauritanie)

Je ne suis pas tribaliste, mais j’aime la tribu. Non, ce n’est pas un paradoxe. Le tribalisme est une attitude que je qualifierais d’égoïsme collectif, de non-respect des lois de la République. L’appartenance à une tribu est un pacte de solidarité.

Il fut un temps où je refusais d’être « membre  » de la tribu parce que la distinction que l’on faisait – et que j’entendais encore jeune – me répugnait : « min elvoulaniyin  » (de la tribu de) et « lelvoulaniyin  » (pour la tribu de). C’est la distinction entre être et avoir.

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1991. La Mauritanie était en ébullition. Après avoir vécu les premières élections de la « démogâchis  » de Taya, elle apprêtait à consacrer le Discours de la Baule par l’instauration d’un pluralisme politique de façade. Les tribus se concertaient. Les partis étaient en gestation. Dans un taxi qui roulait à vive allure entre Nouakchott et Aleg, A. Ould B., un ami et « promotionnaire », fils de chef, donc « tribaliste » jusqu’à la moelle, s’efforçait de me convaincre que le choix de la tribu, celui de rallier « en masse » le PRDS (Parti républicain démocratique et social) était la bonne option. Je le faisais sortir de ses gonds en lui disant que « je n’appartiens pas à la tribu », un euphémisme pour ne pas dire, comme certains, que les hratines n’ont pas de tribu.

Deux jours plus tard, j’étais à Boghé, mon premier poste de prof dans un lycée. J’avais hâte d’être chez « Ehel Mohamed », une famille de la tribu installée depuis des décennies dans cette ville du Fleuve où leur père gérait un commerce relativement important, à l’époque, pour un haratine.

La vaste concession était animée. Il y avait du monde et de la musique. Un « tbal » (un mariage) sur lequel je tombai par hasard. Un « iguiw » (griot), tidinit en bandoulière, lançait un « vaghou » qui me parut une « t’haydina » (éloges) sur la tribu « Ideydba ». C’est alors que « la pénombre joua sur mes yeux¹ » et je ne sus comment je me retrouvais au beau milieu de l’arène (el mer’ja) en train de distribuer ce qui restait de mon maigre salaire, après Nouakchott et Aleg, pour exprimer mon plaisir d’avoir entendu une apologie de la tribu. De MA tribu. Ce soir-là, mon nom était dans toutes les bouches. Une consécration qui commençait. Avec de nouvelles convictions.

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2013. J’avais laissé ma voiture au « garage Nouadhibou » pour prendre un minibus en partance pour la capitale économique. Pour un séjour de quarante-huit heures, je ne voulais pas faire seul près de 1000 km. Dans le minibus, j’étais assis entre deux hommes qui, par pur hasard, étaient tous deux de ma région. Instinctivement, je me tournais vers mon « cousin² » (noir) avec lequel j’échangeai sur divers sujets politiques, économiques et sociaux. Mon voisin de l’autre côté, également un « cousin », mais blanc, écoutait et intervenait de temps en temps dans notre discussion destinée, en réalité, à « raccourcir » le trajet long de 470 km.

Nouadhibou n’était plus loin et je commençais déjà à penser à l’hôtel ou l’appartement où je passerai la nuit. Ce n’était pas mon premier séjour à Nouadhibou mais j’éprouvais toujours un sentiment de solitude en débarquant dans cette ville aux habitudes européennes mais pas plus grande qu’une moughataa (département) de Nouakchott.

Le bus de la société « Première classe » stoppa net devant la gare routière où des passagers en partance pour Nouakchott s’apprêtaient à embarquer dans un autre véhicule. Et alors que l’un des apprentis commençait à descendre les bagages, mon « cousin » blanc s’empara de ma valise et la plaça dans la malle arrière de la voiture venue le chercher. « Tu viens avec moi », me dit-il sur un ton ferme. Et sans prêter attention à mes protestations, il m’ouvrit la portière avant de la Toyota Avensis.

En cours de route, il me demanda : « Ehel Sneiba », n’est-ce pas « de la fraction telle » ? Moi, l’anti-tribaliste, je m’entends répondre « eheh » (oui). Quand lui se présenta, et que je reconnus une illustre famille d’Aghchorguit³, je compris que l’effet tribu a encore joué.

 1. Ne voir plus rien.

 2. Quelqu’un de la tribu ou de même « race ». En Mauritanie, les hratines sont tiraillés entre leur origine africaine (noire) et leur culture arabe.

 3. Petite localité, à 45 km d’Aleg, lieu de la chefferie traditionnelle de la tribu « Ideydjba ».

3 thoughts on “Mauritanie : à bas le tribalisme, vive la tribu !

  1. La tribu, malgré les « avancées démogâchiques », demeure un mal nécessaire. Elle joue encore des rôles que l’Etat, défaillant, n’arrive pas encore à assurer. En plus de la solidarité, elle est la sécurité ( surtout sociale), et la justice dans un Etat de non droit. Le tribalisme et l’esclavage sont abolies ! Vive l’esclavage et le tribalisme !

  2. M.Deballahi affirme, à juste raison que la tribu » joue encore des rôles que l’Etat, défaillant, n’arrive pas encore à assurer ». Est-ce une cause ou une conséquence? je pense que c’est souvent une cause, par la place envahissante qu’elle a occupée et occupe toujours dans l’Etat depuis sa création.Lequel est devenu de ce fait un Etat de tribus et d’ethnies, au lieu d’être un Etat national, au dessus des tiraillements et à égale distance de ses citoyens. Il est certain que la solidarité envers un cousin malade ou de visite s’impose par la générosité naturelle du Mauritanien,lorsqu’il en a les moyens. Mais les réunions et conclaves des tribus et les « hadra » qu’ils créent par affinités tribales, mais sans un minimum de conditions pour leur viabilité par le nombre d’habitants et par l’emplacement pour assurer les services publics nécessaires, simplement sur le mode des »vrig » nomades qui se « sédentarisent » selon leurs choix, sont des actes qui vont à l’encontre de leur intérêt,de l’intérêt général et de la respectabilité de l’Etat, dont c’est la responsabilité envers ses citoyens.

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