Lettre à celle que j’ai perdue à jamais

Voilà deux ans déjà que mon ami Saheb est parti. S’il n’avait péri dans un terrible accident au Sénégal,  entre Ziguinchor et Kolda, c’est lui qui aurait probablement publié sur son propre blog cette lettre que j’ai eu le privilège de lire et d’apprécier, sur sa demande. Maintenant qu’il n’est plus là, je ne puis résister à l’envie de la partager avec vous.

Crédit photo: Artmajeur.com
Crédit photo: Artmajeur.com

« J’espère que tu liras ceci. Avec ton cœur et pas seulement avec les yeux. Je n’invente pas une histoire, comme dans un roman, je reprends des faits. Oui, j’ai échoué dans mon projet de te changer. De te porter vers cet Idéal de perfection que je croyais possible dans mes rêves comme cette réalité qui a fait croiser nos chemins un certain soir d’août 2011. Tu pouvais continuer à ne pas m’aimer vraiment mais à faire l’effort nécessaire pour me supporter. Je n’en demandai pas plus. Mon ami Lahrach dira : « à me tromper » ! Si je l’avais écouté, il y a longtemps que j’aurai mis une croix sur notre relation. Lui a manqué de patience en rompant avec toi au bout de deux mois d’une aventure amoureuse mal engagée. Et moi de courage. Je ne voulais pas reconnaître l’échec qui, pourtant, était là, dès notre seconde rencontre. Celle où lui et moi avions inversé les rôles d’amant et de témoin d’une histoire partie pour être celle de mon échec. Un échec de plus mais qui a le goût du succès, de la victoire parce que j’étais pleinement conscient, dès le début, comme Sisyphe portant   le rocher au sommet de la montagne, de la vanité de cet amour non partagé. Il fallait pourtant que je continue à t’aimer. Le défi était lancé depuis plusieurs mois et la mise avait considérablement augmenté.

A quarante-cinq ans, le bilan de ma vie était une somme d’échecs. Sur tous les plans. Rien ne m’a vraiment réussi depuis l’âge de mes vingt-trois ans, quand je débarquai à BKRS¹, ville du sud du pays où j’avais passé mes trois années du lycée. J’y retournai en tant que prof de français. Un retour sur les lieux du crime, en quelque sorte. C’est dans cette ville que j’ai commencé une longue vie de débauche, d’amours insatisfaites qui allaient faire de moi un incorrigible Don Juan. Une success story qui compense, en quelque sorte, tous les échecs qui émaillent ma vie d’éternel insatisfait.

Je raconte mes aventures avec des dizaines de femmes mais ce n’est qu’un prétexte pour parler de toi. Te parler à travers ce récit dont tu es « l’être et le néant² ». Oui, toutes ces femmes, toutes ces aventures d’inégale intensité amoureuse, ont quelque chose de toi. Elles sont le souffle que j’ai vécu durant les onze premiers mois de notre idylle. Je  retrouve en toi toutes ces femmes de conditions et horizons divers, avec leurs faiblesses mais sans la force qui a fait que tu étais sans égale. La force de cacher ton jeu, ton sentiment d’amour ou de haine, ta capacité sans pareille de passer de l’un à l’autre. Je n’ai jamais ressenti autre chose que cette impression d’ambivalence des sentiments que traduisaient les traits fins de ton visage, ton sourire innocemment joyeux et tes lèvres provocatrices à souhait.

L’ambiance de notre première rencontre était celle d’une histoire qui se répétait pour la énième fois. Celle de ce coup de foudre qui, à chaque fois, me transformait en personnage de cirque qui ne maîtrise plus ni la parole ni les actes. Une sorte de folie passagère qui s’emparait de moi, annonçait un déluge de feu dont se chargeait une parole faussement naturelle. Alors que Lahrach, mon ami qui enfilait déjà son habit de cavalier servant, follement amoureux de sa « princesse », comme il t’appelait, s’enfermait dans le silence de celui qui s’avouait vaincu, moi, je me laissais aller à cette fantasia des mots lâchés comme ça, mais qui te faisaient rire comme une enfant. Je ressentais un plaisir fou en lisant l’effet que mon cirque produisait sur toi. Je faisais comme s’il n’y avait, autour de la table garnie de plats succulents, que toi et moi. Lahrach ne comptait plus. Je sentais déjà que toi aussi, tu t’en détachais, involontairement, peut-être, inconsciemment surtout, pour suivre mon cirque improvisé uniquement pour toi.

La petite serveuse qui s’occupait de notre table avait l’air de bien te connaitre, ce qui me donnait la preuve que tu venais souvent dans ce restaurant pour petite bourgeoisie Nouakchottoise. Peut-être avec d’autres hommes qui, comme Lahrach, avaient succombé à ton charme de fille du désert et du fleuve, mélange affolant de mauresque et de noire qui ajoutait à ce que la modernité t’avait donnée comme raffinement.

Alors que Lahrach s’efforçait à entrer pleinement dans son rôle d’amant attentionné, moi je m’imaginai déjà à sa place. Dans ton cœur. Bien que rien ne me permettait encore de penser la chose possible, à part ces quelques mots échangés dans l’appartement loué la veille du retour de Lahrach de France, à 15.000 UM la nuitée.

–              Alors, tu te plais bien à Nouakchott, toi qui a passé vingt ans de ta vie en Europe, lançai-je, essayant d’attirer ton regard sur le boubou bleu ciel, tout neuf, que j’avais enfilé juste avant ta venue. Comme l’une des armes secrètes que j’allais utiliser pour te conquérir.

–              Ça va, je ne me plains pas beaucoup. C’était dur au départ, mais je m’accroche, ça ira, incha Allah. Une expression qui traduit une foi inébranlable en Dieu et à laquelle j’allai me familiariser par la suite, à chaque fois que je m’enquerrai de ta situation.

Nos regards s’étaient alors croisés et j’eus le sentiment de te voir pour la première fois, comme si nous ne venions pas du même pays, comme si je ne t’avais jamais vue des dizaines de fois avec mon ami

Lahrach. Désireux de continuer la discussion avec toi, avant le retour de celui pour lequel tu étais là, je lançai, mine de rien :

–              Alors, que faut-il pour que tu reviennes au pays ?

Sans doute surprise par ce qui ne t’apparaissait que comme une taquinerie, tu avais répondu, sans hésiter :

– Un million. Un chiffre rond qui, en Mauritanie, sortait du seuil de la pauvreté. Je m’entendis dire, « alors soit », au moment même où Lahrach ouvrait la porte, se précipitait vers toi et tentait une accolade à laquelle tu consentis timidement. Une réaction qui ne m’avait pas échappé et que j’avais interprétée comme une première faille dans cet amour encore en élaboration. Une joie intérieure me combla sans savoir pourquoi. Le sentiment peut-être qu’il y a une mince lueur d’espoir que ce que Lahrach prenait pour de l’amour ne soit qu’une simple amitié tissée sur les pages de facebook.

 1. Boghé, Kaédi, Rosso, Sélbaby. Villes du sud mauritanien.

2. Titre d’un essai de J.P Sartre

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